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DfL Edmond Pauker
1639 Broadway
New York
LA GUERRE DES MONDES
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in 2015
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qALVI^CO'RT^ÊqA
ÉDITÉ PAR L. VANDAMME & Co, JETTE-BRUXELLES
M C M V I
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
Cinq cents exemplaires semblables à celui-ci,
numérotés de ï à 500 et portant comme
JUSTIFICATION DE TIRAGE
la sigfnature de l'Illustrateur .......
EXEMPLAIRE N° lte4t7Z^ù(/nY '
APPARTENANT A /
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous
y compris la Suède, la Norwège et le Danemark.
et la plus attentive, par de
A LA VEILLE DE LA GUERRE
Personne n'aurait cru, dans les dernières années
du dix-neuvième siècle, que les choses humaines
fussent observées, de la façon la plus pénétrante
'intelligences supérieures aux intelligences humaines et
cependant mortelles comme elles; que tandis que les hommes s'absorbaient dans leurs
occupations, ils étaient examinés et étudiés d'aussi près peut-être qu'un savant
peut étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se multiplient
dans une goutte d'eau. Avec une suffisance infinie, les hommes allaient de ci de là
par le monde, vaquant à leurs petites affaires, dans la sereine sécurité de leur empire
sur la matière. Il est possible que, sous le microscope, les infusoires fassent de même.
Personne ne donnait une pensée aux mondes plus anciens de l'espace comme sources
de danger pour l'existence terrestre, ni ne songeait seulement à eux pour écarter
l'idée de vie à leur surface comme impossible ou improbable. Il est curieux de se
rappeler maintenant les habitudes mentales de ces jours lointains. Tout au plus les
habitants de la Terre s'imaginaient-ils qu'il pouvait y avoir sur la planète Mars des
êtres probablement inférieurs à eux, et disposés à faire bon accueil à une expédition
missionnaire. Cependant, par delà le gouffre de l'espace, des esprits qui sont à nos
esprits ce que les nôtres sont à ceux des bêtes qui périssent, des intellects vastes,
calmes et impitoyables, considéraient cette terre avec des yeux envieux, dressaient
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lentement et sûrement leurs plans pour la conquête de notre monde. Et dans les
premières années du vingtième siècle vint la grande désillusion.
La planète Mars, est-il besoin de le rappeler au lecteur, tourne autour du soleil
à une distance moyenne de deux cent vingt-cinq millions de kilomètres, et la lumière
et la chaleur qu'elle reçoit du soleil sont tout juste la moitié de ce que reçoit notre
sphère. Si l'hypothèse des nébuleuses a quelque vérité, la planète Mars doit être plus
vieille que la nôtre, et longtemps avant que cette terre se soit solidifiée, la vie à sa
surface dut commencer son cours. Le fait que son volume est à peine un septième
de celui de la terre doit avoir accéléré son refroidissement jusqu'à la température où
la vie peut naître. Elle a de l'air et de l'eau et tout ce qui est nécessaire aux
existences animées.
Pourtant l'homme est si vain et si aveuglé par sa vanité que jusqu'à la fin
même du dix-neuvième siècle, aucun écrivain n'exprima l'idée que là-bas la vie
intelligente, s'il en était une, avait pu se développer bien au delà des proportions
humaines. Peu de gens même savaient que, puisque Mars est plus vieux que notre
terre, avec à peine un quart de sa superficie et à une plus grande distance du
soleil, il s'ensuit naturellement que cette planète est non seulement plus éloignée du
commencement de la vie, mais aussi plus près de sa fin.
Le refroidissement séculaire qui doit quelque jour atteindre notre planète est déjà
fort avancé che^ notre voisin. Ses conditions physiques sont encore largement un
mystère; mais dès maintenant nous savons que, même dans sa région équatoriale,
la température de midi atteint à peine celle de nos plus froids hivers. Son atmosphère
est plus atténuée que la nôtre, ses océans se sont resserrés jusqu'à ne plus couvrir
qu'un tiers de sa surface et, suivant le cours de ses lentes saisons, de vastes amas
de glace et de neige s'amoncellent et fondent à chacun de ses pôles, inondant
périodiquement ses zones tempérées. Ce suprême état d'épuisement, qui est encore
pour nous incroyablement lointain, est devenu pour les habitants de Mars un problème
vital. La pression immédiate de la nécessité a stimulé leurs intelligences, développé
leurs facultés et endurci leurs cœurs. Regardant à travers l'espace au moyen d'instruments
et avec des intelligences tels que nous pouvons à peine les rêver, ils voient à sa
plus proche distance, à cinquante-cinq millions de kilomètres d'eux vers le soleil, un
matinal astre d'espoir, notre propre planète, plus chaude, aux végétations vertes et aux
eaux grises, avec une atmosphère nuageuse éloquente de fertilité, et, à travers les
déchirures de ses nuages, des aperçus de vastes contrées populeuses et de mers
étroites sillonnées de navires.
Nous, les hommes, créatures qui habitons cette terre, nous devons être, pour
eux du moins, aussi étrangers et misérables que le sont pour nous les singes et les
lémuriens. Déjà, la partie intellectuelle de l'humanité admet que la vie est une incessante
lutte pour l'existence et il semble que ce soit aussi la croyance des esprits dans
Mars. Leur monde est très avancé vers son refroidissement, et ce monde-ci est encore
encombré de vie, mais encombré seulement de ce qu'ils considèrent, eux, comme des
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i
animaux inférieurs. En vérité^ leur seul moyen d^échapper à la destruction qui, |
génération après génération, se glisse lentement vers eux, est de s^emparer, pour
pouvoir y vivre, d'un astre plus rapproché du soleil. |
Avant de les juger trop sévèrement, il faut nous remettre en mémoire quelles
entières et barbares destructions furent accomplies par notre propre race, non seulement
sur des espèces animales, comme le bison et le dodo, mais sur les races humaines
inférieures. Les Tasmaniens, en dépit de leur conformation humaine, furent en Fespace
de cinquante ans entièrement balayés du monde dans une guerre d'extermination
engagée par des immigrants européens. Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde
que nous puissions nous plaindre de ce que les Marsiens aient fait la guerre dans
ce même esprit ? j
Les Marsiens semblent avoir calculé leur descente avec une sûre et étonnante !
subtilité — leur science mathématique étant évidemment bien supérieure à la nôtre — j
et avoir mené leurs préparatifs à bonne fin avec une presque parfaite unanimité. Si j
nos instruments l'avaient permis, on aurait pu, longtemps avant la fin du dix-neuvième ]
siècle, apercevoir des signes des prochaines perturbations. Des hommes comme i
Schiaparelli observèrent la planète rouge, — il est curieux, soit dit en passant, que, |
pendant d'innombrables siècles. Mars ait été l'étoile de la guerre, — mais ne surent \
pas interpréter les fluctuations apparentes des phénomènes qu'ils enregistraient si I
exactement. Pendant tout ce temps les Marsiens se préparaient. j
A l'opposition de 1894, une grande lueur fut aperçue, sur la partie éclairée du '
disque, d'abord par l'observatoire de Lick, puis par Perrotin de Nice et d'autres •
observateurs. Je ne suis pas loin de penser que ce phénomène inaccoutumé n'ait eu j
pour cause la fonte de l'immense canon, trou énorme creusé dans leur planète, au |
moyen duquel ils nous envoyèrent leurs projectiles. Des signes particuliers, qu'on ne j
sut expliquer, furent observés lors des deux oppositions suivantes, près de l'endroit j
où la lueur s'était produite. j
Il y a six ans maintenant que le cataclysme s'est abattu sur nous. Comme la )
planète Mars approchait de l'opposition, Lavelle, de Java, fît palpiter tout à coup i
les fils transmetteurs des communications astronomiques, avec l'extraordinaire nouvelle i
d'une immense explosion de gaz incandescent dans la planète observés. Le fait s'était I
produit vers minuit et le spectroscope, auquel il eut immédiatement recours, indiqua .
une masse de gaz enflammés, principalement de l'hydrogène, s'avançant avec une i
vélocité énorme vers la terre. Ce jet de feu devint invisible un quart d'heure après i
minuit environ. Il le compara à une colossale bouffée de flamme, soudainement et
violemment jaillie de la planète ** comme les gaz enflammés se précipitent hors de ;
la gueule d'un canon „. '
La phrase se trouvait être singulièrement appropriée. Cependant, rien de relatif '[
à ce fait ne parut dans les journaux du lendemain, sauf une brève note dans le
** Daily Telegraph „ et le monde demeura dans l'ignorance d'un des plus graves !
dangers qui aient jamais menacé la race humaine. J'aurais très bien pu ne rien savoir
i
de cette éruption si je n'avais, à Ottershaw, rencontré Ogilvy, Tastronome bien
connu. Cette nouvelle Favait jeté dans une extrême agitation, et, dans Texcès de
son émotion, il m'invita à venir cette nuit-là observer avec lui la planète rouge.
Malgré tous les événements qui se sont produits depuis lors, je me rappelle
encore très distinctement cette veille : l'observatoire obscur et silencieux, la lanterne,
jetant une faible lueur sur le plancher dans un coin, le déclanchement régulier du
mécanisme du télescope, la fente mince du dôme, et sa profondeur oblongue que
rayait la poussière des étoiles. Ogilvy s'agitait en tous sens, invisible, mais perceptible
aux bruits qu'il faisait. En regardant dans le télescope, on voyait un cercle de bleu
profond et la petite planète ronde voguant dans le champ visuel. Elle semblait tellement
petite, si brillante, tranquille et menue, faiblement marquée de bandes transversales
et sa circonférence légèrement aplatie. Mais qu'elle paraissait petite! une tête d'épingle
brillant d'un éclat si vif! On aurait dit qu'elle tremblotait un peu, mais c'étaient en
réalité les vibrations qu'imprimait au télescope le mouvement d'horlogerie qui gardait
la planète en vue.
Pendant que je l'observais, le petit astre semblait devenir tour à tour plus grand
et plus petit, avancer et reculer, mais c'était simplement que mes yeux se fatiguaient.
Il était à soixante millions de kilomètres dans l'espace. Peu de gens peuvent concevoir
l'immensité du vide dans lequel nage la poussière de l'univers matériel.
Près de l'astre, dans le champ visuel du télescope, il y avait trois petits points
de lumière, trois étoiles télescopiques infiniment lointaines et tout autour étaient les
insondables ténèbres du vide. Tout le monde connaît l'effet que produit cette obscurité
par une glaciale nuit d'étoiles. Dans un télescope elle semble encore plus profonde.
Et invisible pour moi, parce qu'elle était si petite et si éloignée, avançant rapidement
et constamment à travers l'inimaginable distance, plus proche de minute en minute
de tant de milliers de kilomètres, venait la Chose qu'ils nous envoyaient et qui devait
apporter tant de luttes, de calamités et de morts sur la terre. Je n'y songeais certes
pas pendant que j'observais ainsi — personne au monde ne songeait à ce projectile fatal.
Cette même nuit, il y eut encore un autre jaillissement de gaz à la surface de
la lointaine planète. Je le vis au moment même où le chronomètre marquait
minuit : un éclair rougeâtre sur les bords, une très légère projection des contours;
j'en fis part alors à Ogilvy, qui prit ma place. La nuit était très chaude et j'avais
soif. J'allai, avançant gauchement les jambes et tâtant mon chemin dans les ténèbres,
vers la petite table sur laquelle se trouvait un siphon, tandis qu'Ogilvy poussait des
exclamations en observant la traînée de gaz enflammés qui venait vers nous.
Vingt-quatre heures après le premier, à une ou deux secondes près, un autre
projectile invisible, lancé de la planète Mars, se mettait cette nuit-là en route vers
nous. Je me rappelle m'être assis sur la table, avec des taches vertes et cramoisies
dansant devant mes yeux. Je souhaitais un peu de lumière, pour fumer avec plus
de tranquillité, soupçonnant peu la signification de la lueur que j'avais vue pendant
une minute et tout ce qu'elle amènerait bientôt pour moi. Ogilvy resta en observation
ÏO
...le specttoscope indiqua une masse de gfaz
enflammés, principalement de l'hydrogfène,
s'avançant avec une vélocité énorme vers la
terre.
(CHAPITRE I)
jusqu'à une heure, puis il cessa; nous prîmes la lanterne pour retourner chez lui.
Au-dessous de nous, dans les ténèbres, étaient les maisons d'Ottershaw et de
Chertsey, dans lesquelles des centaines de gens dormaient en paix.
Toute la nuit, il spécula longuement sur les conditions de la planète Mars, et
railla l'idée vulgaire d'après laquelle elle aurait des habitants qui nous feraient des
signaux. Son explication était que des météorolithes tombaient en pluie abondante
sur la planète, ou qu'une immense explosion volcanique se produisait. II m'indiquait
combien il était peu vraisemblable que l'évolution organique ait pris la même direction
dans les deux planètes adjacentes.
— Les chances contre quelque chose d'approchant de l'humanité sur la planète
Mars sont un million pour une, dit-il.
Des centaines d'observateurs virent la flamme cette nuit-là, et la nuit d'après,
vers minuit, et de nouveau encore la nuit d'après et ainsi de suite pendant dix
nuits, une flamme chaque nuit. Pourquoi les explosions cessèrent après la dixième,
personne sur terre n'a jamais tenté de l'expliquer. Peut-être les gaz dégagés causèrent-ils
de graves incommodités aux Marsiens. D'épais nuages de fumée ou de poussière,
visibles de la terre à travers de puissants télescopes, comme de petites taches grises
flottantes, se répandirent dans la limpidité de l'atmosphère de la planète et en obscurcirent
les traits les plus familiers.
Enfin, les journaux quotidiens s'éveillèrent à ces perturbations et des chroniques
de vulgarisation parurent ici, là et partout, concernant les volcans de la planète
Mars. Le périodique sério-comique ** Punch „ fit, je me rappelle, un heureux usage
de la chose dans une caricature politique. Entièrement insoupçonnés, ces projectiles
que les Marsiens nous envoyaient arrivaient vers la terre à une vitesse de nombreux
kilomètres à la seconde, à travers le gouffre vide de l'espace, heure par heure et
jour par jour, de plus en plus proches. Il me semble maintenant presque incroyablement
surprenant qu'avec ce prompt destin suspendu sur eux, les hommes aient pu s'absorber
dans leurs mesquins intérêts comme ils le firent. Je me souviens avec quelle ardeur
le triomphant Markham s'occupa d'obtenir une nouvelle photographie de la planète
pour le journal illustré qu'il dirigeait à cette époque. La plupart des gens, en ces
derniers temps, s'imaginent difficilement l'abondance et l'esprit entreprenant de nos
journaux du dix-neuvième siècle. Pour ma part, j'étais fort préoccupé d'apprendre à
monter à bicyclette, et absorbé aussi par une série d'articles discutant les probables
développements des idées morales à mesure que la civilisation progressera.
Un soir (le premier projectile se trouvait alors à peine à quinze millions de
kilomètres de nous), je sortis faire un tour avec ma femme. La nuit était claire;
j'expliquais à ma compagne les signes du Zodiaque et lui indiquai Mars, point
brillant montant vers le zénith et vers lequel tant de télescopes étaient tournés. Il
faisait chaud et une bande d'excursionnistes revenant de Chertsey ou d'isleworth
passa en chantant et en jouant des instruments. Les fenêtres hautes des maisons
s'éclairaient quand les gens allaient se coucher. De la station, venait dans la distance
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k bruit des trains changeant de ligne, grondement retentissant que la distance adoucissait
presque en une mélodie. Ma femme me fit remarquer Féclat des feux rouges, verts
et jaunes des signaux se détachant dans le cadre immense du ciel. Le monde était
dans une sécurité et une tranquillité parfaites.
petit matin, passer au-dessus de Winchester, ligne de flamme allant
vers Test, très haut dans Fatmosphère. Des centaines de gens qui ^aperçurent durent
le prendre pour une étoile filante ordinaire. Albin le décrivit comme laissant derrière
lui une traînée grisâtre qui brillait pendant quelques secondes. Denning, notre plus
grande autorité sur les météorites, établit que la hauteur de sa première apparition
était de cent quarante à cent soixante kilomètres. II lui sembla tomber sur la terre
à environ cent cinquante kilomètres vers Test.
A cette heure-là, j^étais chez moi, écrivant, assis devant mon bureau, et bien
que mes fenêtres s^ouvrissent sur Ottershaw et que les jalousies aient été levées
— car j^aimais à cette époque regarder le ciel nocturne — \e ne vis rien du phénomène.
Cependant, la plus étrange de toutes les choses, qui des espaces infinis vinrent sur
la terre, dut tomber pendant que j^étais assis là, visible si j^avais seulement levé les
yeux au moment où elle passait. Quelques-uns de ceux qui la virent dans son vol
rapide rapportèrent qu^elle produisait une sorte de sifflement. Pour moi, je n^en entendis
rien. Un grand nombre de gens dans le Berkshire, le Surrey et le Middlesex durent
apercevoir son passage et tout au plus pensèrent à quelque météore. Personne ne
paraît s^être préoccupé de rechercher, cette nuit-là, la masse tombée.
Mais le matin de très bonne heure, le pauvre Ogilvy, qui avait vu le phénomène,
persuadé qu'un météorolithe se trouvait quelque part sur la lande entre Horsell,
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Ottershaw et Woking, se mît en route avec Vidée de le trouver. Il le trouva en
effet, peu après Taurore et non loin des carrières de sable. Un trou énorme avait
été creusé par ^impulsion du projectile et le sable et le gravier avaient été violemment
rejetés dans toutes les directions, sur les genêts et les bruyères, formant des monticules
visibles à deux kilomètres de là. Les bruyères étaient en feu du côté de Test et
une mince fumée bleue montait dans Taurore indécise.
La Chose elle-même gisait, presque entièrement enterrée dans le sable parmi
les fragments épars des sapins que, dans sa chute, elle avait réduits en miettes. La
partie découverte avait Taspect d^un cylindre énorme, recouvert d^une croûte, et ses
contours adoucis par une épaisse incrustation écailleuse et de couleur foncée. Son
diamètre était de vingt-cinq à trente mètres. Ogilvy s^approcha de cette masse, surpris
de ses dimensions et encore plus de sa forme, car la plupart des météorites sont
plus ou moins complètement arrondis. Cependant elle était encore assez échauffée
par sa chute à travers Fair pour interdire une inspection trop minutieuse. Il attribua
au refroidissement inégal de sa surface des bruits assez forts qui semblaient venir
de l'intérieur du cylindre, car, à ce moment, il ne lui était pas encore venu à Tidée
que cette masse pût être creuse.
Il restait debout autour du trou que le projectile s'était creusé, considérant son
étrange aspect, déconcerté surtout par sa forme et sa couleur inaccoutumées, percevant
vaguement, même alors, quelque évidence d'intention dans cette venue. La matinée
était extrêmement tranquille et le soleil, qui surgissait au-dessus des bois de pins du
côté de Weybridge, était déjà très chaud. Il ne se souvint pas d'avoir entendu les
oiseaux ce matin-là; il n'y avait certainement aucune brise, et les seuls bruits étaient
les faibles craquements de la masse cylindrique. Il était seul sur la lande.
Tout à coup, il eut un tressaillement en remarquant que des scories grises,
des incrustations cendrées qui couvraient le météorite se détachaient du bord circulaire
supérieur et tombaient par parcelles sur le sable. Un grand morceau se détacha
soudain avec un bruit dur qui lui fit monter le cœur à la gorge.
Pendant un moment, il ne put comprendre ce que cela signifiait et, bien que
la chaleur fût excessive, il descendit dans le trou, tout près de la masse, pour voir
la chose plus attentivement. Il crut encore que le refroidissement pouvait servir
d'explication, mais ce qui dérangea cette idée fut le fait que les parcelles se
détachaient seulement de l'extrémité du cylindre.
Alors il s'aperçut que très lentement le sommet circulaire tournait sur sa masse.
C'était un mouvement imperceptible et il ne le découvrit que parce qu'il remarqua qu'une
tache noire, qui cinq minutes auparavant était tout près de lui, se trouvait maintenant
de l'autre côté de la circonférence. Même à ce moment, il se rendit à peine compte
de ce que cela indiquait jusqu'à ce qu'il eût entendu un grincement sourd et vu la
marque noire avancer brusquement d'un pouce ou deux. Alors, comme un éclair, la
vérité se fit jour dans son esprit. Le cylindre était artificiel — creux — avec un
sommet qui se dévissait! Quelque chose dans le cylindre dévissait le sommet!
Puis vint la nttit où tomba le ptcmict
météore. On le vît, dans le petit matin, passeï*
aa- dessus de W^inchester, ligfne de flamme
allant vefs Fest, t?ès hatit dans Tatmosphère.
(CHAPITRE II)
— Gel! s^écria Ogîlvy, il y a un homme, des hommes là-dedans I à demi rôtis,
qui cherchent à s'échapper!
D'un seul coup, après un soudain bond de son esprit, il relia la chose à
l'explosion qu'il avait observée à la surface de Mars.
La pensée de ces créatures enfermées lui fut si épouvantable qu'il oublia la chaleur
et s'avança vers le cylindre pour aider au dévissage. Mais heureusement la terne
radiation l'arrêta avant qu'il ne se fût brûlé les mains sur le métal encore incandescent.
Il demeura irrésolu pendant un instant, puis il se tourna, escalada le talus et se mit
à courir follement vers Woking. Il devait être à peu près six heures du matin. Il
rencontra un charretier et essaya de lui faire comprendre ce qui était arrivé; mais
le récit qu'il fit et son aspect étaient si bizarres — il avait laissé tomber son chapeau
dans le trou — que l'homme tout bonnement continua sa route. Il ne fut pas plus
heureux avec le garçon qui ouvrait l'auberge du Pont de Horsell. Celui-ci pensa que
c'était quelque fou échappé et tenta sans succès de l'enfermer dans la salle des
buveurs. Cela le calma quelque peu et quand il vit Henderson, le journaliste de Londres,
dans son jardin, il l'appela par-dessus la clôture et put enfin se faire comprendre.
— Henderson! cria-t-il, avez-vous vu le météore, cette nuit?
— Eh bien? demanda Henderson.
— Il est là-bas, sur la lande, maintenant.
— Diable! fit Henderson, un météore qui est tombé. Bonne affaire.
— Mais c'est bien plus qu'un météorite. C'est un cylindre — un cylindre artificiel,
mon cher! Et il y a quelque chose à l'intérieur.
Henderson se redressa, la bêche à la main.
— Comment? fit-il. — Il est sourd d'une oreille.
Ogilvy lui raconta tout ce qu'il avait vu. Henderson resta une minute ou deux
avant de bien comprendre. Puis il planta sa bêche, saisit vivement sa jaquette et
sortit sur la route. Les deux hommes retournèrent immédiatement ensemble sur la
lande, et trouvèrent le cylindre toujours dans la même position. Mais maintenant
les bruits intérieurs avaient cessé, et un mince cercle de métal brillant était visible
entre le sommet et le corps du cylindre. L'air, soit en pénétrant soit en s'échappant
par le rebord, faisait un imperceptible sifflement.
Ils écoutèrent, frappèrent avec un bâton contre la paroi écaillée, et, ne recevant
aucune réponse, ils en conclurent tous deux que l'homme ou les hommes de l'intérieur
devaient être sans connaissance ou morts.
Naturellement il leur était absolument impossible de faire quoi que ce soit. Ils
crièrent des consolations et des promesses et retournèrent à la ville quérir de l'aide.
On peut se les imaginer, couverts de sable, surexcités et désordonnés, montant en
courant la petite rue sous le soleil brillant, à l'heure où les marchands ouvraient
leurs boutiques et les habitants les fenêtres de leurs chambres. Henderson se dirigea
immédiatement vers la station afin de télégraphier la nouvelle à Londres. Les articles
des journaux avaient préparé les esprits à admettre cette idée.
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Vers huit heures, un certain nombre de gamins et décisifs s'étaient mis en
route déjà vers la lande pour voir ** les hommes morts tombés de Mars „. C'était
la forme que Fhistoire avait prise. J'en entendis parler d'abord par le gamin qui
m'apportait mes journaux, vers neuf heures moins un quart. Je fus naturellement
fort étonné et, sans perdre une minute, je me dirigeai, par le pont d'Ottershaw,
vers les carrières de sable.
Je trouvai une vingtaine de personnes environ rassemblées autour du trou immense
dans lequel s^était enfoncé le cylindre. J'ai déjà décrit Faspect de cette masse colossale
enfouie dans le sol. Le gazon et le sable alentour semblaient avoir été bouleversés
par une soudaine explosion. Nul doute que sa chute n'ait produit une grande flamme
subite. Henderson et Ogilvy n'étaient pas là. Je crois qu'ils s'étaient rendu compte
qu'il n'y avait rien à faire pour le présent et qu'ils étaient partis déjeuner.
Quatre ou cinq gamins assis au bord du trou^ les jambes pendantes, s'amusaient
— jusqu'à ce que je les eusse arrêtés — à jeter des pierres contre la masse géante.
Après que je leur eus fait des remontrances, ils se mirent à jouer à ** chat au
milieu du groupe de curieux.
Parmi ceux-ci était un couple de cyclistes, un ouvrier jardinier que j'employais
parfois, une fillette portant un bébé dans ses bras, Gregg le boucher et son garçon,
plus deux ou trois commissionnaires occasionnels qui traînaient habituellement aux
alentours de la station du chemin de fer. On parlait très peu. Les gens du commun
peuple n'avaient alors en Angleterre que des idées fort vagues sur les phénomènes
astronomiques. La plupart d'entre eux contemplaient tranquillement l'énorme sommet
plat du cylindre qui était encore tel qu'Ogilvy et Henderson l'avaient laissé. Le
populaire, qui s'attendait à un tas de corps carbonisés, était, je crois, fort désappointé
de trouver cette masse inanimée. Quelques-uns s'en allèrent et d'autres arrivèrent
pendant que j'étais là. Je descendis dans le trou et je crus sentir un faible mouvement
sous mes pieds. Le sommet avait certainement cessé de tourner.
Ce fut seulement lorsque j'en approchai de près que l'étrangeté de cet objet
me devint évidente. A première vue, ce n'était réellement pas plus émouvant quWe
voiture renversée ou un arbre abattu par le vent en travers de la route. Pas même
autant, à vrai dire. Cela ressemblait à un gazomètre rouillé, à demi enfoncé dans
le sol, plus qu'à autre chose au monde. II fallait une certaine éducation scientifique
pour se rendre compte que les écailles grises qui le recouvraient n'étaient pas une
oxydation ordinaire, que le métal d'un blanc jaunâtre qui brillait dans la fissure
entre le couvercle et le cylindre n'était pas d'une teinte familière. " Extra-terrestre „
n'avait aucune signification pour la plupart des spectateurs.
Il fut à ce moment absolument clair dans mon esprit que la Chose était venue
de la planète Mars; mais je jugeais improbable qu'elle contînt une créature vivante
quelconque. Je pensais que le dévissement était automatique. Malgré Ogilvy, je
croyais à des habitants dans Mars. Mon esprit vagabonda à sa fantaisie autour des
possibilités d'un manuscrit enfermé à l'intérieur et des difficultés que soulèverait sa
traduction, ou bien de monnaies, de modèles ou de représentations diverses qu'il
contiendrait et ainsi de suite. Cependant l'objet était un peu trop gros pour que
cette idée pût me rassurer. J'étais impatient de le voir ouvert. Vers onze heures,
comme rien ne paraissait se produire, je m'en retournai, plein de ces préoccupations,
chez moi, à Maybury. Mais j'éprouvai de la difficulté à reprendre mes investigations
abstraites.
Dans l'après-midi, l'aspect de la lande avait grandement changé. Les premières
éditions des journaux du soir avaient étonné Londres avec d'énormes manchettes :
" Un Message venu de Mars. — Surprenante nouvelle „ — et bien d'autres. De
plus, le télégramme d'Ogilvy au bureau central météorologique avait bouleversé tous
les observatoires du Royaume-Uni.
Il y avait sur la route, près des carrières de sable, une demi-douzaine au
moins de voitures de louage de la station de Woking, un cabriolet venu de Chobham
et un landau majestueux. Non loin, se trouvaient d'innombrables bicyclettes. De
plus, un grand nombre de gens, en dépit de la chaleur, étaient venus à pied de
Woking et de Chertsey, de sorte qu'il y avait là maintenant une foule considérable,
dans laquelle se voyaient plusieurs jolies dames en robes claires.
La chaleur était suffocante; il n'y avait aucun nuage au ciel ni la moindre
brise, et la seule ombre aux alentours était celle que projetaient quelques sapins
épars. On avait éteint l'incendie des bruyères, mais aussi loin que s'étendait la vue
vers Ottershaw, la lande unie était noire et couverte de cendres d'où s'échappaient
encore des traînées verticales de fumée. Un marchand de rafraîchissements entreprenant
avait envoyé son fils avec une charge de fruits et de bouteilles de bière.
En m'avançant jusqu'au bord du trou, je le trouvai occupé par un groupe d'une
demi-douzaine de gens. — Henderson, Ogilvy, et un homme de haute taille et très
blond que je sus après être Stent, de l'Observatoire Royal, dirigeant des ouvriers
munis de pelles et de pioches. Stent donnait des ordres d'une voix claire et aiguë.
Il était debout sur le cylindre qui devait être maintenant considérablement refroidi.
22
Cela ressemblait à un gfazomètre rouillé, à
demi enfoncé dans le sol, plus qu'à autre chose
au monde.
(CHAPITRE III)
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I
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Sa figure était rouge et transpirait abondamment; quelque chose semblait Favoir irrité.
Une grande partie du cylindre avait été dégagée, bien que sa partie inférieure
fût encore enfoncée dans le sol. Aussitôt qu^Ogilvy m^aperçut dans îa foule, il me
fit signe de descendre et me demanda si je voulais aller trouver lord Hilton, le
propriétaire.
La foule, qui augmentait sans cesse et spécialement les gamins, dit-il, devenait
un sérieux embarras pour leurs fouilles. II voulait donc qu^on installât un léger
barrage et qu^on les aidât à maintenir les gens à une distance convenable. Il me
dit aussi que de faibles mouvements s^entendaient de temps à autre dans ^intérieur,
mais que les ouvriers avaient dû renoncer à dévisser le sommet parce qu^il n^offrait
aucune prise. Les parois paraissaient être d'une épaisseur énorme et il était possible
que les sons affaiblis qui parvenaient au dehors fussent les signes d'un bruyant
tumulte à l'intérieur.
J'étais très content de lui rendre le service qu'il me demandait et de devenir
ainsi un des spectateurs privilégiés en deçà de la clôture. Je ne rencontrai pas lord
Hilton chez lui, mais j'appris qu'on l'attendait par le train de six heures; comme
il était alors cinq heures un quart, je rentrai chez moi prendre le thé et me rendis
ensuite à la gare.
Quand je revins à la lande, le soleil se couchait. Des groupes épars se hâtaient,
venant de Woking, et une ou deux personnes s'en retournaient, La foule autour du
trou avait augmenté, et se détachait noire sur le jaune pâle du ciel — deux cents
personnes environ. Des voix s'élevèrent et il sembla se produire une sorte de lutte
à Fentour du trou. D'étranges idées me vinrent à l'esprit. Comme j'approchais,
j'entendis la voix de Stent qui criait :
— En arrière ! En arrière !
Un gamin arrivait en courant vers moi :
— Ça remue, me dit-il en passant — ça se dévisse tout seul. C'est du louche,
tout ça — merci — je me sauve.
Je continuai ma route. Il y avait bien là, j'imagine, deux ou trois cents personnes
se pressant et se coudoyant, les quelques femmes n'étant en aucune façon les
moins actives.
— Il est tombé dans le trou! cria quelqu'un.
— En arrière! crièrent des voix,
La foule s'agita quelque peu, et en jouant des coudes, je me frayai un chemin
entre les rangs pressés. Tout ce monde semblait grandement surexcité. J'entendis
un bourdonnement particulier qui venait du trou.
— Dites donc, me cria Ogilvy, aidez-nous à maintenir ces idiots à distance.
On ne sait pas ce qu'il peut y avoir dans cette diable de Chose,
Je vis un jeune homme, que je reconnus pour un garçon de boutique de Woking,
qui essayait de regrimper hors du trou dans lequel la foule l'avait poussé.
26
Le sommet du cylindre continuait à se dévisser de Tintérieur. Déjà cinquante
centimètres de vis brillante paraissaient; quelqu'un vint trébucher contre moi et je
faillis bien être précipité contre le cylindre. Je me retournai, et à ce moment le
dévissage dut être au bout, car le couvercle tomba sur les graviers avec un choc
retentissant. J'opposai solidement mon coude à la personne qui se trouvait derrière
moi et tournai mes regards vers la Chose. Pendant un moment cette cavité circulaire
sembla parfaitement noire. J'avais le soleil dans les yeux.
Je crois que tout le monde s'attendait à voir surgir un homme — possiblement
quelque être un peu différent des hommes terrestres, mais, en ces parties essentielles,
un homme. Je sais que c'était mon cas. Mais, regardant attentivement, je vis bientôt
quelque chose remuer dans l'ombre — des mouvements incertains et houleux, l'un
par-dessus l'autre — puis deux disques lumineux comme des yeux. Enfin, une chose
qui ressemblait à un petit serpent gris, de la grosseur environ d'une canne ordinaire,
se déroula hors d'une masse repliée et se tortilla dans l'air de mon côté — puis
ce fut le tour d'une autre.
Un frisson soudain me passa par tout le corps. Une femme derrière moi
poussa un cri aigu. Je me tournai à moitié, sans quitter des yeux le cylindre hors
duquel d'autres tentacules surgissaient maintenant, et je commençai à coups de coudes
à me frayer un chemin en arrière du bord. Je vis l'étonnement faire place à l'horreur
sur les faces des gens qui m'entouraient. J'entendis de tous côtés des exclamations
confuses et il y eut un mouvement général de recul. Le jeune boutiquier se hissait
à grands efforts sur le bord du trou, et tout à coup je me trouvai seul, tandis que
de l'autre côté les gens s'enfuyaient, et Stent parmi eux. Je reportai les yeux vers
le cylindre et une irrésistible terreur s'empara de moi. Je demeurai ainsi pétrifié et
les yeux fixes.
Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d'un ours,
s'élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle parut en
pleine lumière, elle eut des reflets de cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me
regardaient fixement. L'ensemble de la masse était rond et possédait pour ainsi dire
une face : il y avait sous les yeux une bouche, dont les bords sans lèvres
tremblotaient, s'agitaient et laissaient échapper une sorte de salive. Le corps palpitait
et haletait convulsivement. Un appendice tentaculaire long et mou agrippa le bord
du cylindre et un autre se balança dans l'air.
Ceux qui n'ont jamais vu un Marsien vivant peuvent difficilement s'imaginer
l'horreur étrange de leur aspect, leur bouche singulière en forme de V et la lèvre
supérieure pointue, le manque de front, l'absence de menton au-dessous de la lèvre
inférieure en coin, le remuement incessant de cette bouche, le groupe gorgonesque
des tentacules, la respiration tumultueuse des poumons dans une atmosphère différente,
leurs mouvements lourds et pénibles, à cause de l'énergie plus grande de la pesanteur
sur la terre et par-dessus tout l'extraordinaire intensité de leurs yeux énormes
— tout cela me produisit un effet qui tenait de la nausée. Il y avait quelque chose
27
de fougueux dans la peau brune huileuse, quelque chose d'înexprîmablement terrible
dans la maladroite assurance de leurs lents mouvements. Même à cette première
rencontre, je fus saisi de dégoût et d'épouvante.
Soudain le monstre disparut. Il avait chancelé sur le bord du cylindre et
dégringolé dans le trou avec un bruit semblable à celui que produirait une grosse
masse de cuir. Je Tentendis pousser un singulier cri rauque et immédiatement après
une autre de ces créatures apparut vaguement dans l'ombre épaisse de l'ouverture.
Alors mon accès de terreur cessa. Je me détournai et dans une course folle
m'élançai vers le premier groupe d'arbres, à environ cent mètres de là. Mais je
courais obliquement et en trébuchant, car je ne pouvais détourner mes regards de
ces choses. '
Parmi quelques jeunes sapins et des buissons de genêts, je m'arrêtai haletant,
anxieux de ce qui allait se produire. La lande, autour du trou, était couverte de
gens épars, comme moi à demi fascinés de terreur, épiant ces créatures, ou plutôt
l'amas de gravier bordant le trou dans lequel elles étaient. Alors, avec une horreur
nouvelle, je vis un objet rond et noir s'agiter au bord du talus. C'était la tête du
boutiquier qui était tombé dans la fosse, et cette tête semblait un petit point noir
contre les flammes du ciel occidental. Il parvint à sortir une épaule et un genou,
mais il parut retomber de nouveau et sa tête seule resta visible. Soudain il disparut
et je m'imaginai qu'un faible cri venait jusqu'à moi. Une impulsion irraisonnée
m'ordonna d'aller à son aide, sans que je pusse surmonter mes craintes.
Tout devint alors invisible, caché dans la fosse profonde et par le tas de sable
que la chute du cylindre avait amoncelé. Quiconque serait venu par la route de
Chobham ou de Woking eût été fort étonné de voir une centaine de gens environ,
en un grand cercle irrégulier dissimulés dans des fossés, derrière des buissons, des
barrières, des haies, ne se parlant que par cris brefs et rapides, et les yeux fixés
obstinément sur quelques tas de sable. La brouette de provisions, épave baroque,
était restée sur le talus, noire contre le ciel en feu, et dans le chemin creux était
une rangée de véhicules abandonnés, dont les chevaux frappaient de leurs sabots le
sol ou achevaient la pitance d'avoine de leurs musettes.
Une grosse masse gfrisâti-e et ronde, de la
gfrosseuf à peu près d'un ours, s'élevait lente-
ment et péniblement hors du cylindre. Au
moment où elle parut en pleine lumière, elle eût
des reflets de cuir mouillé. Deux grands yeux
sombres me regardaient fixement.
( CHAPITRE IV )
V
LE RAYON ARDENT
Après le coup d'œîl que j'avais pu jeter sur les Marsiens émergeant du cylindre
dans lequel ils étaient venus de leur planète sur la terre, une sorte de fascination
paralysa mes actes. Je demeurai là, enfoncé jusqu'aux genoux dans la bruyère, les
yeux fixés sur le monticule qui les cachait. En moi la crainte et la curiosité se
livraient bataille.
Je n'osais pas retourner directement vers le trou, mais j'avais l'ardent désir de
voir ce qui s'y passait. Je m'avançai donc, décrivant une grande courbe, cherchant
les points avantageux, observant continuellement les tas de sable qui dérobaient aux
regards ces visiteurs inattendus de notre planète. Un instant un fouet de minces
lanières noires passa rapidement devant le soleil couchant et disparut aussitôt; ensuite
une légère tige éleva l'une après l'autre, ses articulations, au sommet desquelles un
disque circulaire se mit à tourner avec un mouvement irrégulier. Que se passait-il
donc dans ce trou?
La plupart des spectateurs avaient fini par se rassembler en deux groupes
— l'un, une petite troupe du côté de Woking, l'autre, une bande de gens dans la
direction de Chobham; évidemment le même conflit mental les agitait. Autour de
moi quelques personnes se trouvaient disséminées. Je passai près d'un de mes voisins
dont je ne connais pas le nom — et il m'arrêta. Mais ce n'était guère le moment
d'engager une conversation bien nette.
— Quelles vilaines brutes I dit-il. Bon Dieu ! quelles vilaines brutes !
II répéta cela à plusieurs reprises.
— Avez-vous vu quelqu'un tomber dans le trou? demandai- je.
Mais il ne me répondit pas; nous restâmes silencieux et attentifs pendant un
3Î
long moment, côte à côte, éprouvant, j'imagine, un certain réconfort à notre mutuelle
compagnie. Alors, je changeai de place, m'installant sur un renflement de terrain
qui me donnait l'avantage d'un mètre ou deux d'élévation, et quand je cherchai
des yeux mon compagnon, je l'aperçus qui retournait à Woking.
Le couchant devint crépuscule avant que rien d'autre ne se fût produit. La
foule au loin, sur la gauche vers Woking, semblait s'accroître et j'entendais maintenant
son bruit confus. La petite bande de gens vers Chobham se dispersa, mais aucun
indice de mouvement ne venait du cylindre.
Ce fut cette circonstance, plus qu'autre chose, qui rendit aux gens du courage;
je suppose que les curieux qui arrivaient constamment de Woking contribuèrent
aussi à relever la confiance. En tous les cas, comme l'ombre tombait, un mouvement
lent et intermittent commença sur la lande, un mouvement qui se précisa à mesure
que la tranquillité du soir restait ininterrompue autour du cylindre. De verticales
formes noires, par deux et trois, s'avançaient, s'arrêtaient, observaient, avançaient
de nouveau, s'étendant de cette façon en un mince croissant irrégulier, qui semblait
vouloir cerner le trou en rapprochant ses pointes de mon côté, je commençai
aussi à me diriger vers la fosse.
Alors j'aperçus quelques cochers et autres conducteurs d'attelages qui menaient
hardiment leurs véhicules à travers les carrières, et j'entendis le bruit des sabots
et le grincement des roues. Je vis un gamin emmener la brouette de provisions.
Puis, à moins de trente mètres du trou, venant du côté de Horsell, je remarquai
une petite troupe d'hommes et celui qui marchait en tête agitait un drapeau blanc.
C'était la députation. On avait hâtivement tenu conseil, et puisque les Marsiens
étaient, en dépit de leurs formes répulsives, des créatures intelligentes, on avait
résolu de leur montrer, en s'approchant d'eux avec des signaux,
que nous aussi nous étions intelligents.
Le drapeau battait au vent, et la troupe s'avança à droite d'abord
puis elle tourna à gauche. J'étais trop loin pour reconnaître personne,
mais j'appris par la suite qu'Ogilvy, Stent et Henderson avaient
tenté avec d'autres cet essai de communication. Dans leur marche,
ils avaient rétréci pour ainsi dire la circonférence maintenant à peu
♦ près ininterrompue de gens, et un certain nombre de vagues
formes noires les suivaient à un intervalle discret.
Tout à coup il y eut un soudain jet de lumière
et une fumée grisâtre et lumineuse sortit du trou
en trois bouffées distinctes, qui, l'une après l'autre,
montèrent se perdre dans l'air tranquille.
Cette fumée — il serait peut-être plus exact de
dire cette flamme — était si brillante que le ciel,
d'un bleu profond au-dessus de nos têtes, et que la
lande, sombre et brumeuse avec ses bouquets de
pins du côté de Chcrtsey, parurent s'obscurcir brusquement quand ces bouffées
s'élevèrent, et rester plus sombre après leur disparition. Au même moment, une
sorte de bruit pareil à un sifflement devint perceptible.
De l'autre côté de la fosse la petite troupe de gens que précédait le drapeau
blanc s'était arrêtée à la vue du phénomène, poignée de petites formes verticales et
sombres sur le sol noirâtre. Quand la fumée verte monta, leurs faces s'éclairèrent
d'un vert pâle et s'effacèrent à nouveau dès qu'elle se fut évanouie.
Alors, lentement, le sifflement devint un bourdonnement, un interminable bruit
retentissant et monotone. Lentement, un objet de forme bossue s'éleva hors du trou
et une sorte de rayon lumineux s'élança en tremblotant.
Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de l'un à
l'autre, jaillirent du groupe d'hommes dispersés. On eût dit que quelque invisible
jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une flamme blanche. Il semblait
que chacun d'eux fût soudain et momentanément changé en flamme.
A la clarté de leur propre destruction, je les vis chanceler et s'affaisser et ceux
qui les suivaient s'enfuirent en courant.
Je demeurai stupéfait, ne comprenant pas encore que c'était la mort qui sautait
d'un homme à un autre dans cette petite troupe éloignée. J'avais seulement l'impression
que c'était quelque chose d'étrange, un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant,
qui faisait s'affaisser, inanimés, tous ceux qu'il atteignait, et de même, quand l'invisible
trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons de genêts secs
s'enflammaient avec un bruit sourd. Dans le lointain, vers Knaphill, j'apercevais les
lueurs soudaines d'arbres, de haies et de chalets de bois qui prenaient feu.
Rapidement et régulièrement, cette mort flamboyante, cette invisible, inévitable
épée de flamme, décrivait sa courbe. Je m'aperçus qu'elle venait vers moi aux
buissons enflammés qu'elle touchait, et j'étais trop effrayé et stupéfié pour bouger.
J'entendis les crépitements du feu dans les carrières et le soudain hennissement de
douleur d'un cheval qui fut immobilisé aussitôt. Il semblait qu'un doigt invisible et
pourtant intensément brûlant était tendu à travers la bruyère entre les Marsiens et
moi, et tout au long d'une ligne courbe, au-delà des carrières, le sol sombre fumait
et craquait. Quelque chose tomba avec fracas, au loin sur la gauche, où la route
qui va à la gare de Woking entre sur la lande. Presque aussitôt le sifflement et
le bourdonnement cessèrent et l'objet noir en forme de dôme s'enfonça lentement
dans le trou où il disparut.
Tout ceci s'était produit avec une telle rapidité que je restais là immobile,
abasourdi et ébloui par les jets de lumière. Si cette mort avait décrit un cercle
entier, j'aurais été certainement tué par surprise. Mais elle s'arrêta et m'épargna,
laissant tomber sur moi la nuit soudainement sombre et hostile.
La lande ondulée semblait maintenant obscurcie jusqu'aux pires ténèbres, excepté
aux endroits où les routes qui la parcouraient s'étendaient grises et pâles sous le
ciel bleu-foncé de la nuit. Tout était noir et désert. Au-dessus de ma tête, une à
33
une les étoiles s^assemblaîent et dans Fouest le ciel brillait encore, pâle et presque
verdâtre. Les cimes des pins et les toits de Horsell se découpaient nets et noirs
contre Farrière-clarté occidentale.
Les Marsiens et leur matériel étaient complètement invisibles, excepté la tige
mince sur laquelle leur miroir s^agitait incessamment en un mouvement irrégulicr.
Des taillis de buissons et d^arbres isolés fumaient et brûlaient encore, ici et là, et
les maisons, du côté de la gare de Woking, envoyaient des spirales de flamme
dans la tranquillité de Fair nocturne.
A part cela et ma terrible stupéfaction, rien d^autre n'était changé. Le petit
groupe de taches noires qui suivaient le drapeau blanc avait été simplement supprimé
de l'existence et le calme du soir, me semblait-il, avait à peine été troublé.
Je m'aperçus que fêtais là, sur cette lande obscure, sans aide, sans secours
et seul. Soudain, comme quelque chose qui tombe sur vous à Fimproviste, la peur
me prit.
Avec un effort je me retournai et m'élançai, en une course trébuchante, à
travers la bruyère.
La peur que j'avais n'était pas une crainte rationnelle — mais une terreur
panique, non seulement des Marsiens, mais de l'obscurité et du silence qui m'entouraient.
Elle produisit sur moi un si extraordinaire effet d'abattement qu'en courant je pleurais
silencieusement, comme un enfant. Maintenant que j'avais tourné le dos, je n'osais
plus regarder en arrière.
Je me souviens d'avoir eu la singulière impression que l'on se jouait de moi
et qu'au moment où j'atteindrais la limite du danger, cette mort mystérieuse — aussi
soudaine que l'éclair — allait surgir du cylindre et me frapper.
O7
Aassîtôt des jets de réelle flamme, des lueurs
brillantes sautant de Tun à l'autre, jaillirent du
groupe d'hommes dispersés. On eût dit que
quelque invisible jet se heurtait contre eux et
que du choc naissait une flamme blanche. Il
semblait que chacun d'eux fût soudain et
momentanément changé en flamme.
(CHAPITRE V)
La façon dont les Marsîens peuvent si rapidement et silencieusement donner la
mort est encore un sujet d'étonnement. Certains pensent qu^ils parviennent, d^une
manière quelconque, à produire une chaleur intense dans unerchambre de non-conductivité
pratiquement absolue. Cette chaleur intense, ils la projettent en un rayon parallèle,
contre tels objets qu'ils veulent, au moyen d'un miroir parabolique d'une composition
inconnue — à peu près comme le miroir parabolique d'un phare projette un rayon
de lumière. Mais personne n'a pu prouver ces détails d'une façon irréfutable. De
quelque façon qu'il soit produit, il est certain qu'un rayon de chaleur est l'essence
de la chose — une chaleur invisible au lieu d'une lumière visible. Tout ce qui
est combustible s'enflamme à son contact, le plomb coule comme de l'eau, le fer
s'amollit, le verre craque et fond, et l'eau se change immédiatement en vapeur.
Cette nuit-là, sous les étoiles, près de quarante personnes gisaient autour du
trou, carbonisées, défigurées, méconnaissables, et jusqu'au matin la lande, de Horsell
jusqu'à Maybury, resta déserte et en feu.
La nouvelle du massacre parvint probablement en même temps à Chobham, à
Woking et à Ottershaw. A Woking, les boutiques étaient fermées quand le tragique
événement se produisit et un grand nombre de gens, boutiquiers et autres, attirés
37
par les histoires qu^ils avaient entendu raconter,
avaient traversé le pont de Horsell et s^avan-
çaient sur la route entre les haies qui viennent
aboutir à la lande. Vous pouvez vous imaginer
les jeunes gens et les jeunes filles, après les
travaux de la journée, prenant occasion de cette
nouveauté comme de toute autre, pour faire une prome-
nade ensemble et fleureter à loisir. Vous pouvez vous
figurer le bourdonnement des voix au long de la route, dans le
crépuscule.
Jusqu^alors sans doute, peu de gens, dans Woking même,
^savaient que le cylindre était ouvert, bien que le pauvre Henderson
envoyé un messager porter à bicyclette, au bureau de poste,
un télégramme spécial pour un journal du soir.
Les ctirjeux débouchaient par deux et trois, sur la lande, et ils trouvaient de petits
groupes de gens causant avec animation, en observant le miroir tournant, au-dessus des
carrières de sable, et la même excitation gagnait rapidement les nouveaux venus.
Vers huit heures et demie, quand la députation fut détruite, il pouvait y avoir
environ trois cents personnes à cet endroit, sans compter ceux qui avaient quitté
la route pour s^approcher plus près des Marsîens. Il y avait aussi trois agents de
police, dont l'un était à cheval, faisant de leur mieux, d'après les instructions de
Stent, pour maintenir la foule et Fempêcher d'approcher du cylindre, non sans
soulever quelques protestations de la part de ces personnes excitables et irréfléchies,
pour lesquelles un rassemblement est toujours une occasion de tapage et de brutalités.
Stent et Ogilvy, redoutant les possibilités d'une collision, avaient télégraphié de
Horsell aux forces militaires aussitôt que les Marsîens avaient paru, demandant
l'aide d'une compagnie de soldats pour protéger, contre toute tentative de violence,
les étranges créatures ; c'est après cela qu'ils avaient fait leurs si malheureuses
avances. La description de leur mort telle que la vit la foule s'accorde de très
près avec mes propres impressions : les trois bouffées de fumée verte, le sourd
ronflement et les jets de flamme.
Bien plus que moi, cette foule de gens l'échappa belle. Le seul fait qu'un
monceau de sable couvert de bruyère intercepta la partie inférieure du rayon les
sauva. Si l'élévation du miroir parabolique avait été de quelque mètres plus haute,
aucun d'eux n'aurait survécu pour raconter l'événement. Ils virent les jets de lumière,
les hommes tomber et une main, invisible pour ainsi dire, allumer les buissons
en s'avançant vers eux dans l'ombre qui gagnait. Alors, avec un sifflement qui
s'éleva par-dessus le ronflement venant du trou, le rayon oscilla juste au-dessus de
leurs têtes, enflammant les cimes des hêtres qui bordaient la route, faisant éclater
les briques, fracassant les carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et faisant
s'écrouler en miettes le pignon d'une maison située au coin de la route.
38
Dans le crépitement, le sifflement et Féclat aveuglant des arbres en feu, la
foule frappée de terreur sembla hésiter pendant quelques instants. Des étincelles et
des brindilles commencèrent à tomber sur la route, avec des feuilles, comme des
bouffées de flamme. Les chapeaux et les habits prenaient feu. Puis de la lande
vint un appel.
Il y eut des cris et des clameurs et tout à coup l'agent de police à cheval
arriva, galopant vers la foule confuse, la main sur sa tête et hurlant de douleur.
— Ils viennent! cria une femme, et immédiatement chacun tourna les talons,
et, poussant ceux qui se trouvaient derrière, tâcha de regagner au plus vite la
route de Woking. Tous s'enfuirent aussi confusément qu'un troupeau de moutons.
A l'endroit où la route était plus étroite et plus obscure entre les talus, la foule
s'écrasa et une lutte désespérée s'ensuivit. Tous n'échappèrent pas : trois personnes
— deux femmes et un petit garçon — furent renversées, piétinées, et laissées pour
mortes dans la terreur et les ténèbres.
VII
COMMENT JE RENTRAI CHEZ MOI
Pour ma part, je ne me rappelle rien de ma fuite, sinon des heurts violents
contre des arbres et des culbutes dans la bruyère. Tout autour de moi s'assemblait
la terreur invisible des Marsiens. Cette impitoyable épée ardente semblait tournoyer
partout, brandie au-dessus de ma tête avant de s'abattre et de me frapper à mort.
J'arrivai sur la route entre le carrefour et Horsell et je courus jusqu'au chemin
de traverse.
A la fin, il me fut impossible d'avancer; épuisé par la violence de mes émotions
et l'élan de ma course, je chancelai et m'affaissai inanimé sur le bord du chemin.
C'était au coin du pont qui traverse le canal près de l'usine à gaz.
Je dus rester ainsi quelque temps. Puis je m'assis, étrangement perplexe. Pendant
un bon moment je ne pus clairement me rappeler comment j'étais venu là. Ma
terreur s'était détachée de moi comme un manteau. J'avais perdu mon chapeau
et mon faux-col était déboutonné. Quelques instants plus tôt, il n'y avait eu pour
moi que trois choses réelles : — l'immensité de la nuit, de l'espace et de la nature —
ma propre faiblesse et mon angoisse — l'approche certaine de la mort. Maintenant,
il me semblait que quelque chose s'était retourné, que le point de vue s'était
changé brusquement. II n'y avait eu, d'un état d'esprit à l'autre, aucune transition
sensible. J'étais immédiatement redevenu le moi de chaque jour, l'ordinaire et convenable
citoyen. La lande silencieuse, le motif de ma fuite, les flammes qui s'élevaient
étaient comme un rêve. Je me demandais si toutes ces choses étaient vraiment
arrivées. Je n'y pouvais croire.
Je me levai et gravis d'un pas mal assuré la pente raide du pont. Mon esprit
40
. . ♦ un jet de lumière sans bruit presque et
aveuglant, qui faisait s'affaisser, inanimés,
tous ceux qu'il atteignait, et de même, quand
l'invisible trait ardent passait sur eux, les pins
flambaient et tous les buissons de genêts secs
s'enflammaient avec un bruit sourd.
(CHAPITRE V)
était envahi par une morne stupéfaction. Mes muscles et mes nerfs semblaient
privés de toute force. Je devais tituber comme un homme ivre. Une tête apparut
au-dessus du parapet et un ouvrier portant un panier s^avança. Auprès de lui
courait un petit garçon. En passant près de moi il me souhaita le bonsoir. J'eus
l'intention de lui causer, sans le faire. Je répondis à son salut par un vague
marmottement et traversai le pont.
Sur le viaduc de Maybury, un train, tumulte mouvant de fumée blanche aux
reflets de flammes, continuait son vaste élan vers le sud, longue chenille de fenêtres
brillantes : fracas, tapage, tintamarre, et il était déjà loin. Un groupe indistinct de
gens causait près d'une barrière de la jolie avenue de chalets qu'on appelait Oriental
Terrace „ . Tout cela était si réel et si familier ! Et ce que je laissais derrière moi
était si affolant, si fantastique ! De telles choses, me disais-je, étaient impossibles.
Peut-être suis-je un homme d'humeur exceptionnelle. Je ne sais jusqu'à quel
point mes expériences sont celles du commun des mortels. Parfois, je souffre d'une
fort étrange sensation de détachement de moi-même et du monde qui m'entoure. II
me semble observer tout cela de l'extérieur, de quelque endroit inconcevablement
éloigné, hors du temps, hors de l'espace, hors de la vie et de la tragédie de toutes
choses. Ce sentiment me possédait fortement cette nuit-là. C'était un autre aspect
de mon rêve.
Mais mon inquiétude provenait de l'absurdité déconcertante de cette sécurité,
et de la mort rapide qui voltigeait là-bas, à peine à trois kilomètres. Il me vint
des bruits de travaux à l'usine à gaz et les lampes électriques étaient toutes allumées.
Je m'arrêtai devant le groupe de gens.
— Quelles nouvelles de la lande? demandai-je.
II y avait contre la barrière deux hommes et une femme.
— Quoi? dit un des hommes en se retournant.
— Quelles nouvelles de la lande? répétai-je.
— Est-ce que vous n'en revenez pas? demandèrent les hommes.
— On dirait que tous ceux qui y vont en reviennent fous, dit la femme en
se penchant par-dessus la barrière. Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir?
— Vous ne savez donc rien des hommes de Mars? demandai-je? des créatures
tombées de la planète Mars?
— Oh I si, bien assez ! Merci ! dit la femme, et ils éclatèrent de rire tous les trois.
J'étais ridicule et vexé. Sans y réussir, j'essayai de leur raconter ce que j'avais
vu. Ils rirent de plus belle à mes phrases sans suite.
— Vous en saurez bientôt davantage ! leur dis-je en me remettant en route.
J'avais l'air si hagard qu'en m'apcrcevant du seuil ma femme tressaillit. J'entrai
dans la salle à manger; je m'assis, bus un verre de vin, et aussitôt que j'eus pu
suffisamment rassembler mes esprits, je lui racontai les événements dont j'avais été
témoin. Le dîner, un dîner froid, était déjà servi et resta sur la table sans que
nous y touchions pendant que je narrai mon histoire.
43
— II y a une chose rassurante, dîs-je pour pallier les craintes que j^avais fait
naître, ce sont les créatures les plus maladroites que j'aie jamais vues grouiller.
Elles peuvent s'agiter dans le trou et tuer les gens qui s'approcheront, pourtant
elles ne pourront jamais sortir de là... Mais quelles horribles choses !
— Calme toi, mon ami, dit ma femme en fronçant les sourcils et en posant
sa main sur la mienne.
— Ce pauvre Ogilvy! dis-je. Penser qu'il est resté mort, là-bas!
Ma femme, du moins, ne trouva pas mon récit incroyable. Quand je vis
combien sa figure était mortellement pâle, je me tus brusquement.
— Ils peuvent venir ici, répétait-elle sans cesse.
J'insistai pour qu'elle bût un peu de vin et j'essayai de la rassurer.
— Mais ils peuvent à peine remuer, dis-jc.
Je lui redonnai, ainsi qu'à moi-même, un peu de courage en lui répétant tout
ce qu'Ogilvy m'avait dit de l'impossibilité pour les Marsiens de s'établir sur la
terre. En particulier, j'insistai sur la difficulté gravitationnelle. A la surface de la
terre, la pesanteur est trois fois ce qu'elle est à la surface de Mars. Donc, un
Marsien, quand même sa force musculaire resterait la même, pèserait ici trois fois
plus que sur Mars, et par conséquent son corps lui serait comme une enveloppe
de plomb. Ce fut là réellement l'opinion générale. Le lendemain matin, le Times „
et le Daily Telegraph „ entre autres, attachèrent une grande importance à ce
point, sans plus que moi prendre garde à deux influences modificatrices pourtant
évidentes.
L'atmosphère de la terre, nous le savons maintenant, contient beaucoup plus
d'oxygène ou beaucoup moins d'argone — peu importe la façon dont on l'explique — que
celle de Mars. L'influence fortifiante de l'oxygène sur les Marsiens fit indiscutablement
beaucoup pour contrebalancer l'accroissement de poids de leur corps. En second
lieu, nous ignorions tous ce fait que la puissance mécanique que possédaient les
Marsiens était parfaitement capable, au besoin, de compenser la diminution d'activité
musculaire.
Mais je ne réfléchis pas à ces choses alors; aussi mon raisonnement concluait-il
entièrement contre les chances des envahisseurs; le vin et la nourriture, la confiance
de l'appétit satisfait et la nécessité de rassurer ma femme me rendirent, par degrés
insensibles, mon courage et me firent croire à ma sécurité.
— Ils ont fait là une chose stupide, assurai-je, le verre à la main. Ils sont
dangereux, parce que sans aucun doute la peur les affole. Peut-être ne s'attendaient-ils
pas à trouver des êtres vivants — et certainement pas des êtres intelligents. Si
les choses en viennent au pire, un obus dans le trou, et nous en serons débarrassés.
L'intense surexcitation des événements avait sans aucun doute laissé mes facultés
perceptives en état d'éréthisme. Maintenant encore, je me rappelle avec une extraordinaire
vivacité ce dîner. La figure douce et anxieuse de ma femme tournée vers moi,
sous l'abat-jour rose, la nappe blanche avec l'argenterie et la verrerie — car, en
44
jours-là, même les écrivains philosophiques se permettaient maints petits luxes —
le vin pourpre dans mon verre, tous ces détails sont photographiquement distincts.
Au dessert, je m'attardai, combinant le goût des noix à une cigarette, regrettant
l'imprudence d'Ogilvy et déplorant la peu clairvoyante pusillanimité des Marsiens.
Ainsi quelque respectable dodo de Fîle Maurice aurait pu, de son nid, envisager
de cette façon les circonstances et, discutant l'arrivée d'un navire en quête de
nourriture animale, aurait dit : Nous les mettrons à mort à coups de bec, demain,
ma chère!
Sans le savoir, c'était le dernier dîner civilisé que je devais faire pendant
d'étranges et terribles jours.
VENDREDI SOIR
De toutes les choses
surprenantes et merveilleuses
qui arrivèrent ce vendredi-là,
la plus étrange à mon esprit
fut la combinaison des habi-
tudes ordinaires et banales de notre ordre social avec les premiers
débuts de la série d^événements qui devaient jeter à bas ce même
ordre social. Si, le vendredi soir, prenant un compas, vous eussiez
décrit un cercle d^un rayon de cinq milles autour des carrières de Woking, il est
douteux que vous ayez pu trouver, en dehors de cet espace, un seul être humain
— à moins que ce ne fût quelque parent de Stent, ou des trois ou quatre cyclistes
et des gens venus de Londres dont les cadavres étaient demeurés sur la lande —
qui eût été en rien affecté dans ses émotions et ses habitudes par les nouveaux
venus. Beaucoup de gens, certes, avaient entendu parler du cylindre, en avaient
même causé à leurs moments de loisir, mais cela n'avait certainement pas produit
la sensation qu'aurait soulevée un ultimatum à l'Allemagne.
46
Alors, avec un sifflement le rayon oscilla,
enflammant les cimes des hêtres qui bordaient
la route, faisant éclater les briques, fracassant
les carreaux, enflammant les boiseries des
fenêtres et faisant s'écrouler en miettes le
pig-non d'une maison. , .
(CHAPITRE VI)
/
\
A Londres, ce soîr-Ià, le télégramme du malheureux Henderson, décrivant le
dévissage graduel du projectile, fut reçu comme un canard et le journal du soir
auquel il avait été adressé — ayant, sans obtenir de réponse, télégraphié
pour une confirmation de la nouvelle — décida de ne pas lancer d'édition
spéciale.
Même dans ce cercle fictif de cinq milles, la majorité des gens restaient indifférents.
J'ai déjà décrit la conduite de ceux, hommes et femmes, auxquels je m'étais adressé.
Dans tout le district, les gens dînaient et soupaient; les ouvriers jardinaient après
les travaux du jour ; on couchait les enfants ; les jeunes gens erraient amoureusement
par les chemins et les savants compulsaient leurs livres.
Peut-être y avait-il dans les rues du village un murmure inaccoutumé; un sujet
de causerie nouveau et absorbant, dans les tavernes ; ici et là un messager, ou
même un témoin des derniers incidents, occasionnait quelque agitation, des cris et
des allées et venues. Mais presque partout sans exception, la routine quotidienne :
travailler, manger, boire et dormir, continuait ainsi que depuis d'innombrables années
— comme si nulle planète Mars n'eût existé dans les cieux. Même à Woking, à
Horsell et à Chobham, tel était le cas.
A la gare de Woking, jusqu'à une heure tardive, les trains s'arrêtaient et repartaient,
d'autres se garaient sur les voies d'évitement, les voyageurs descendaient ou attendaient
et toutes choses suivaient leur cours ordinaire. Un gamin de la ville, empiétant
sur le monopole des bibliothèques de chemin de fer, vendait sur les quais des
journaux renfermant les nouvelles de l'après-midi. Le vacarme des trucks, le sifflet
aigu des locomotives, se mêlaient à ses cris de : l'arrivée des habitants de Mars „.
Des groupes agités envahirent la station vers neuf heures, racontant d'incroyables
nouvelles et ne causèrent pas plus de trouble que des ivrognes n'auraient pu faire.
Les gens en route vers Londres cherchaient, à travers les fenêtres des wagons, à
apercevoir quelque chose dans les ténèbres du dehors et voyaient seulement de rares
étincelles scintiller et s'élever en dansant dans la direction de Horsell, puis disparaître,
une lueur rougeâtre et une mince traînée de fumée se promener contre l'écran
du ciel, et ils en concluaient que rien n'arrivait de plus sérieux que quelque incendie
dans les bruyères. Ce n'était que sur les confins de la lande qu'on pouvait voir
réellement quelque désordre. Là, sur la lisière du côté de Woking, une douzaine
de villas étaient en flammes. Des lumières restèrent allumées dans toutes les maisons
des trois villages proches de la lande et les gens y veillèrent jusqu'à l'aurore.
Une foule curieuse s'attardait, incessamment renouvelée, à la fois sur le pont de
Chobham et sur celui de Horsell. Une ou deux âmes aventureuses — ainsi qu'on s'en
aperçut après — s'avancèrent à la faveur des ténèbres et se faufilèrent jusqu'auprès des
Marsiens. Mais elles ne revinrent pas, car de temps en temps un rayon de lumière,
semblable aux feux électriques d'un vaisseau de guerre, balayait la lande et le rayon
brûlant le suivait immédiatement. A part cela, l'immense étendue demeura silencieuse et
désolée, et les corps carbonisés y restèrent épars toute la nuit sous les étoiles et tout le
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jour suivant. Un bruit de métal qu'on martèle venait du cylindre et fut entendu par
beaucoup de gens.
Tel était Tétat des choses ce vendredi soir. Au centre, enfoncé dans la peau
de notre vieille planète comme une écharde empoisonnée, était ce cylindre. Mais
le poison avait à peine commencé son œuvre. Autour de lui s'étendait la lande
silencieuse, mal éteinte par places, avec quelques objets sombres, à peine visibles,
gisant en attitudes contorsionnées ici et là. De distance en distance un arbre ou
un buisson brûlait encore. Plus loin, c'était comme une frontière d'activité au delà
de laquelle les flammes n'étaient pas encore parvenues. Dans le reste du monde,
le cours de la vie allait son train comme depuis d'immémoriales années. La fièvre
de la lutte, qui allait bientôt venir obstruer les veines et les artères, user les nerfs
et détruire les cerveaux, était latente encore.
Tout au long de la nuit, les Marsiens s'agitèrent et martelèrent, infatigables
et sans sommeil, à l'œuvre après les machines qu'ils apprêtaient, et de temps en
temps une bouffée de fumée grisâtre tourbillonnait vers le ciel étoilé.
Vers onze heures une compagnie d'infanterie traversa Horsell et se déploya
en cordon à la lisière de la lande. Plus tard une seconde compagnie vint par
Chobham occuper le côté nord. Plusieurs officiers des baraquements voisins étaient
venus dans la journée examiner les lieux et l'un d'entre eux, disait-on, le major
Eden, manquait. Le colonel du régiment s'avança jusqu'au pont de Chobham vers
minuit et questionna minutieusement la foule. Les autorités militaires se rendaient
certainement compte du sérieux de l'affaire. A la même heure, ainsi que l'indiquèrent
les journaux du lendemain, un escadron de hussards, deux Maxims et environ
quatre cents hommes du régiment de Cardigan quittaient le camp d'AIdershot.
Quelques secondes après minuit, la foule qui encombrait la route de Chertsey
à Woking vit une étoile tomber du ciel dans un bois de sapins vers le nord-ouest.
Une lumière verdâtre et des lueurs soudaines comme les éclairs des nuits d'été
accompagnaient le météore. C'était un second cylindre.
LA LUTTE COMMENCE
La journée du samedi est restée dans ma mémoire comme un jour de répit.
Ce fut aussi un jour de lassitude, lourd et étouffant, avec, m'a-t-on dit, de rapides
fluctuations du baromètre. J^avais peu dormi, encore que ma femme eût réussi à
le faire, et je me levai de bonne heure. Avant le déjeuner, je descendis dans le
jardin et j'écoutai : mais rien autre que le chant d'une alouette ne venait de la lande.
Le laitier passa comme d'habitude. J'entendis le bruit de son chariot et j'allai
jusqu'à la barrière pour avoir de lui les dernières nouvelles. II me dit que pendant
la nuit les Marsiens avaient été cernés par des troupes et qu'on attendait des canons.
Alors, comme une note familière et rassurante, j'entendis un train qui traversait
Woking.
— On tâchera de ne pas les tuer, dit le laitier, si on peut l'éviter sans trop
de difficultés.
J'aperçus mon voisin qui jardinait et je devisai un instant avec lui, avant de
rentrer pour déjeuner. C'était une matinée des plus ordinaires. Mon voisin émit
l'opinion que les troupes pourraient, ce jour-là, détruire ou capturer les Marsiens.
— Quel malheur qu'ils se rendent si peu approchables, dit-il. Il serait curieux
de savoir comment on vit sur une autre planète; on pourrait en apprendre quelque
chose.
Il vint jusqu'à la haie et m'offrit une poignée de fraises, car il était aussi
généreux que fier des produits de son jardin. En même temps, il me parla de
l'incendie des bois de pins, au delà des prairies de Byfleet.
— On prétend, dît-il, qu'il est tombé par là une autre de ces satanées choses
— le numéro deux. Mais il y en a assez d'une, à coup sûr. Cette affaire-là va
coûter une jolie somme aux compagnies d'assurances, avant que tout soit remis
en place.
51
En disant cela, il riait avec un air de parfaite bonne humeur. Les bois brûlaient
encore, me dit-il en indiquant un nuage de fumée.
— Ça couvera longtemps sous les pieds à cause de l'épaisseur des herbes et
des aiguilles de pins.
Puis avec gravité, il ajouta diverses réflexions au sujet du " pauvre Ogilvy „.
Après déjeuner, au lieu de me mettre au travail, je décidai de descendre jusqu'à
la lande. Sous le pont du chemin de fer, je trouvai un groupe de soldats — du
génie, je crois, — avec de petites toques rondes, des jaquettes rouges, sales et
déboutonnées, laissant voir leurs chemises bleues, des pantalons de couleur foncée
et des bottes montant jusqu'au mollet. Ils me dirent que personne ne devait franchir
le canal, et, sur la route au delà du pont, j'aperçus un des hommes du régiment
de Cardigan placé là en sentinelle* Pendant un instant, je causai avec ces soldats.
Je leur racontai ce que j'avais vu des Marsiens le soir précédent. Aucun d'eux
ne les avait vus jusqu'à présent et ils n'avaient à ce sujet que des idées très
vagues, en sorte qu'ils m'accablèrent de questions. Ils ne savaient pas, me dirent-ils,
le but de ces mouvements de troupes ; ils avaient cru d'abord qu'une mutinerie avait
éclaté au campement des Horse Guards. Le simple sapeur du génie est en général
mieux informé que le troupier ordinaire et ils se mirent à discuter, avec une certaine
intelligence, les conditions particulières de la lutte possible. Je leur fis une description
du Rayon Ardent et ils commencèrent à argumenter entre eux à ce sujet.
— Se glisser aussi près que possible en restant à l'abri, et se jeter sur eux,
voilà ce qu'il faut faire, dit l'un.
— Tais-toi donc, répondit un autre. Qu'est-ce que tu feras avec ton abri
contre leur diable de Rayon Ardent? Tu iras te faire cuire! Ce qu'il y a à faire,
c'est de s'approcher autant que le terrain le permettra et là creuser une tranchée.
— Un beau moyen, les tranchées! Il ne parle tout le temps que de creuser
des tranchées, celui-là. C'est pas un homme, c'est un lapin.
— Alors, ils n'ont pas de cou? me demanda brusquement un troisième, petit
homme brun et silencieux, qui fumait sa pipe.
Je répétai ma description.
— Des pieuvres, tout simplement, dit-il. On dit que ça pêche les hommes
— maintenant on va se battre avec des poissons.
— Il n'y a pas de crime à massacrer des bêtes comme ça, remarqua le premier
qui avait parlé.
— Pourquoi ne pas bombarder tout de suite ces sales animaux et en finir d'un seul
coup? dit le petit brun. On ne peut pas savoir ce qu'ils sont capables de faire.
— Où sont tes obus? demanda le premier. Il n'y a pas de temps à perdre.
Il faut charger dessus et tout de suite, c'est mon avis.
Ils continuèrent à discuter la chose sur ce ton. Après un certain temps, je les
quittai et me dirigeai vers la gare pour y chercher autant de journaux du matin
que j'en pourrais trouver.
52
Tout au long de la nuit, les Marsiens s'agi-
tèrent et martelèrent, infatigables et sans som-
meil, à Fœuvre après les machines qu'ils
apprêtaient, et de temps en temps une bouffée
grisâtre tourbillonnait vers le ciel étoile.
(CHAPITRE VIII)
I
Mais je ne fatiguerai pas le lecteur par une description plus détaillée de cette
longue matinée et de Taprès-midi plus longue encore. Je ne pus parvenir à jeter
le moindre coup d'œil sur la lande, car même les clochers des églises de Horsell
et de Chobham étaient aux mains des autorités militaires. Les soldats auxquels je
m'adressai ne savaient rien; les officiers étaient aussi mystérieux que préoccupés. Je
trouvai les gens de la ville en pleine sécurité à cause de la présence des forces
militaires et j'appris alors, de la bouche même de Marshall, le marchand de tabac,
que son fils était parmi les morts, autour du cylindre. Les soldats avaient obligé
les habitants, sur la lisière de Horsell, à fermer et à quitter leurs maisons.
Je revins chez moi, pour déjeuner, vers deux heures, très fatigué, car, ainsi
que je Fai dit, la journée était extrêmement chaude et lourde, et afin de me rafraîchir,
je pris un bain froid. Vers quatre heures et demie, je retournai à la gare chercher
les journaux du soir, car ceux du matin ne donnaient qu'un récit très inexact de
la mort de Stent, d'Henderson, d'Ogilvy et des autres. Mais ils ne renfermaient
rien que je ne connusse déjà. Les Marsiens ne laissaient rien voir d'eux-mêmes.
Ils semblaient très affairés dans leur trou, d'où sortaient continuellement un bruit de
marteaux et une longue traînée de fumée. Apparemment ils activaient leurs préparatifs
pour la lutte.
** De nouvelles tentatives pour communiquer avec eux ont été faites sans succès „
— tel était le cliché que reproduisaient tous les journaux. Un sapeur me dit que
ces tentatives étaient faites par un homme qui d'un fossé agitait un drapeau au
bout d'une perche. Les Marsiens accordaient autant d'attention à ces avances que
nous en prêterions aux mugissements d'un bœuf.
Je dois avouer que la vue de tout cet armement, de tous ces préparatifs,
m'excitait grandement. Mon imagination devint belligérante et infligea aux envahisseurs
des défaites remarquables; les rêves de batailles et d'héroïsme de mon enfance me
revinrent. A ce moment même, il me semblait que la lutte allait être inégale, tant
les Marsiens me paraissaient impuissants dans leur trou.
Vers trois heures, on entendit des coups de canon, à intervalles réguliers, dans
la direction de Chertsey ou d'Addlestone. J'appris que le bois de pins incendié,
dans lequel était tombé le second cylindre, était canonné dans l'espoir de détruire
l'objet avant qu'il ne s'ouvrît. Ce ne fut pas avant cinq heures, cependant, qu'une
pièce de campagne arriva à Chobham pour être braquée sur les premiers Marsiens.
Vers six heures du soir, je prenais le thé avec ma femme dans la vérandah,
causant avec chaleur de la bataille qui nous menaçait, lorsque j'entendis, venant
de la lande, le bruit assourdi d'une détonation, et immédiatement une rafale d'explosions.
Aussitôt suivit, tout près de nous, un violent et retentissant fracas qui fit trembler
le sol, et, me précipitant au dehors sur la pelouse, je vis les cimes des arbres,
autour du Collège Oriental, enveloppées de flammes rougeâtres et de fumée, et le
clocher de la chapelle s'écrouler. La tourelle de la mosquée avait disparu et le toit
du collège lui-même semblait avoir subi les effets de la chute d'un obus de cent
55
tonnes. Une de nos cheminées craqua comme si elle avait été frappée par un
boulet; elle vola en éclats et les fragments dégringolèrent le long des tuiles pour
venir s'entasser sur le massif de fleurs, près de la fenêtre de mon cabinet de travail.
Ma femme et moi restâmes stupéfaits. Je me rendis compte alors que la crête
de la colline de Maybury était à portée du Rayon Ardent des Marsiens, maintenant
que le collège avait été débarrassé du chemin comme un obstacle gênant.
Je saisis ma femme par le bras et, sans cérémonie, l'entraînai jusque sur la
route. Puis fallai chercher la servante, en lui disant que j'irais prendre moi-même
la malle qu'elle réclamait avec insistance.
— Nous ne pouvons pas rester ici, dis-je.
Au moment même, la canonnade reprit un instant sur la lande.
— Mais où allons-nous aller? demanda ma femme terrifiée.
Je réfléchissais, perplexe. Puis je me souvins de ses cousins à Leatherhead.
— A Leatherhead, criai-jc, dans le fracas qui recommençait.
Elle regarda vers le bas de la colline. Les gens surpris sortaient de leurs maisons.
— Mais comment irons-nous jusque-là? s'enquit-elle.
Au bas de la route, j'aperçus un peloton de hussards qui passaient au galop
sous le pont du chemin de fer; quelques-uns entrèrent dans la cour du Collège
Oriental, les autres mirent pied à terre et commencèrent à courir de maison en
maison. Le soleil, brillant à travers la fumée qui montait des cimes des arbres,
semblait rouge-sang et jetait sur les choses une clarté lugubre et sinistre.
— Reste ici, tu es en sûreté, dis-je à ma femme, et je me mis à courir vers
l'hôtel du Chien-Tigré, car je savais que l'hôtelier avait un cheval et un dogcart.
Je courais de toutes mes forces, car je me rendais compte que, dans un moment,
tout le monde, sur ce penchant de la colline, serait en mouvement. Je trouvai
l'hôtelier derrière son comptoir, absolument ignorant de ce qui se passait derrière
sa maison. Un homme qui me tournait le dos lui parlait.
— Ce sera une livre, disait l'hôtelier, et je n'ai personne pour vous le mener.
— J'en donne deux livres, dis-je par dessus l'épaule de l'homme.
— Quoi?...
— ... Et je vous le ramène avant minuit, achevai-je.
— Mais, diable, dit l'hôtelier, qu'est-ce qui presse? Je suis en train de vendre
un quartier de porc. Deux livres et vous me le rapportez ? Qu'est-ce qui se passe donc ?
Je lui expliquai rapidement que je devais partir immédiatement de chez moi
et je m'assurai ainsi la location du dogcart. A ce moment, il ne me sembla pas
le moins du monde urgent pour l'hôtelier qu'il quittât son hôtel. Je m'arrangeai
pour avoir la voiture sur-le-champ, la conduisis à la main le long de la route,
puis, la laissant à la garde de ma femme et de la servante, me précipitai dans
la maison et empaquetai divers objets de valeur, argenterie et autres. Les hêtres du
jardin brûlaient pendant ce temps, et, des palissades du bord de la route, s'élevaient
des flammes rouges. Tandis que j'étais ainsi occupé, l'un des hussards à pied arriva.
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II courait de maison en maison, avertissant les gens du danger et les invitant à
sortir. II passait justement comme je sortais, traînant mes trésors enveloppés dans
une nappe. Je lui criai :
— Quelles nouvelles?
II se retourna, les yeux effarés, brailla quelque chose comme " sortis du trou
dans une chose pareille à un couvercle de plat „ et se dirigea en courant vers la
porte de la maison située au sommet de la montée. Un soudain tourbillon de fumée
parcourant la route le cacha pendant un moment. Je courus jusqu'à la porte de
mon voisin, frappai par acquit de conscience, car je savais que sa femme et lui
étaient partis pour Londres et qu'ils avaient fermé leur maison. J'entrai de nouveau
chez moi, car j'avais promis à la servante d'aller chercher sa malle et je la ramenai
dehors, la casai auprès d'elle sur l'arrière du dogcart; puis je pris les rênes et
sautai sur le siège à côté de ma femme. En un instant nous étions hors de la
fumée et du bruit et descendions vivement la pente opposée de la colline de Maybury,
vers Old Woking.
Devant nous s'étendait un tranquille paysage ensoleillé, des champs de blé de
chaque côté de la route et l'auberge de Maybury avec son enseigne oscillante. J'aperçus
la voiture du docteur devant nous. Au pied de la colline, je tournai la tête pour
jeter un coup d'œil sur ce que je quittais. D'épais nuages de fumée noire, coupés
de longues flammes rouges, s'élevaient dans l'air tranquille et projetaient des ombres
obscures sur les cimes vertes des arbres, vers l'est. La fumée s'étendait déjà fort
loin, jusqu'aux bois de sapins de Byfleet vers l'est et jusqu'à Woking à l'ouest.
La route était pleine de gens accourant vers nous. Très affaibli maintenant, mais
très distinct à travers l'air tranquille et lourd, on entendait le bourdonnement d'un
canon qui cessa tout d'un coup et les détonations intermittentes des fusils. Apparemment
les Marsiens mettaient le feu à tout ce qui se trouvait à portée de leur Rayon Ardent.
Je ne suis pas un cocher expert, et
il me fallut bien vite donner toute mon
attention au cheval. Quand je me
tournai une fois encore, la
seconde colline cachait com-
plètement la fumée noire. D'un ,
coup de fouet, j'enlevai le ^
cheval, lui lâchant les
rênes jusqu'à ce que Wo-
king et Send fussent entre
nous et tout ce tumulte.
Entre ces deux localités,
j'avais rattrapé et dépassé
la voiture du docteur.
delà de Pyrford et de chaque côté, les haïes étaient revêtues de la douceur et de
la gaîté de multitudes d^aubépines. La sourde canonnade qui avait éclaté tandis
que nous descendions la route de Maybury avait cessé aussi brusquement qu^elle
avait commencé, laissant le crépuscule paisible et calme. Nous arrivâmes sans
mésaventure à Leatherhead vers neuf heures, et le cheval eut une heure de repos,
tandis que je soupais avec mes cousins et recommandais ma femme à leurs soins.
Pendant tout le voyage, ma femme était restée silencieuse et elle semblait encore
tourmentée de mauvais pressentiments. Je m'efforçai de la rassurer, insistant sur ce
fait que les Marsiens étaient retenus dans leur trou par leur excessive pesanteur,
qu'ils ne pourraient, à tout prendre, que se glisser à quelques pas à Fentour de
leur cylindre ; mais elle ne répondit que par monosyllabes. Si ce n'avait été de
ma promesse à l'hôtelier, elle m'aurait, je crois, supplié de demeurer à Leatherhead
cette nuit-là. Que ne l'ai-je donc fait I Son visage, je me souviens, était affreusement
pâle quand nous nous séparâmes.
Pour ma part, j'avais été, toute la journée, fébrilement surexcité. Quelque
58
chose d'assez semblable à la fièvre guerrière, qui, à ^occasion, s'empare de toute
une communauté civilisée, me courait dans le sang et au fond je n'étais pas autrement
fâché d'avoir à retourner à Maybury ce soir-là. Je craignais même que cette fusillade
que j'avais entendue n'ait été le dernier signe de l'extermination des Marsiens. Je
ne peux mieux exprimer mon état d'esprit qu'en disant que j'éprouvais l'irrésistible
envie d'assister à la curée.
II était presque onze heures quand je me mis en route. La nuit était
exceptionnellement obscure; sortant de l'antichambre éclairée, elle me parut même
absolument noire et il faisait aussi chaud et aussi lourd que dans la journée. Au-dessus
de ma tête, les nuages passaient rapides, encore qu'aucune brise n'agitât les arbustes
d'alentour. Le domestique alluma les deux lanternes. Heureusement la route m'était
très familière. Ma femme resta debout dans la clarté du seuil et me suivit du regard
jusqu'à ce que je fusse installé dans le dogcart. Tout à coup elle rentra, laissant
là mes cousins qui me souhaitaient bon retour.
Je me sentis d'abord quelque peu déprimé à la contagion des craintes de ma
femme, mais très vite mes pensées revinrent aux Marsiens. A ce moment, j'étais
absolument ignorant du résultat de la lutte de la soirée. Je ne savais même rien
des circonstances qui avaient précipité le conflit. Comme je traversais Ockham
— car au lieu de revenir par Send et Old Woking, j'avais pris cette autre route —
je vis au bord de l'horizon, à l'ouest, des reflets d'un rouge-sang, qui, à mesure
que j'approchais, montèrent lentement dans le ciel. Les nuages d'un orage menaçant
s'amoncelaient et se mêlaient aux masses de fumée noire et rougeâtre.
La grand'rue de Ripley était déserte et à part une ou deux fenêtres éclairées,
le village n'indiquait aucun autre signe de vie; mais je faillis causer un accident
au coin de la route de Pyrford où un groupe de gens se trouvait, me tournant
le dos. Ils ne m'adressèrent pas la parole quand je passai et je ne pus par conséquent
savoir s'ils connaissaient les événements qui se produisaient au delà de la colline,
si les maisons devant lesquelles je passais étaient désertées et vides, si des gens
y dormaient tranquillement ou si, harassés, ils épiaient les terreurs de la nuit.
De Ripley jusqu'à Pyrford, il me fallait traverser un vallon du fond duquel
je ne pouvais apercevoir les reflets de l'incendie. Comme j'arrivais au haut de la
côte, après l'église de Pyrford, les lueurs reparurent et les arbres furent agités
des premiers frémissements de l'orage. J'entendis alors minuit sonner derrière moi
au clocher de Pyrford; puis la silhouette des coteaux de Maybury, avec leurs cimes
de toits et d'arbres, se détacha noire et nette contre le ciel rouge.
Au même moment, une sinistre lueur verdâtre éclaira la route devant moi,
laissant voir dans la distance les bois d'Addlestone. Le cheval donna une secousse
aux rênes. Je vis les nuages rapides percés, pour ainsi dire, par un ruban de
flamme verte qui illumina soudain leur confusion et vint tomber au milieu des
champs, à ma gauche. C'était le troisième projectile.
Immédiatement après sa chute et d'un violet aveuglant, par contraste, le premier
59
éclair de Torage menaçant dansa dans le ciel et le tonnerre retentit longuement
au-dessus de ma tête. Le cheval prit le mors aux dents et s'emballa.
Une pente modérée descend jusqu'au pied de la colline de Maybury et nous
la descendîmes à une vitesse vertigineuse. Une fois que les éclairs eurent commencé,
ils se succédèrent avec une rapidité inimaginable; les coups de tonnerre, se suivant
sans interruption avec d'effrayants craquements, semblaient bien plutôt produits par
une gigantesque machine électrique que par un orage ordinaire. Les rapides scintillements
étaient aveuglants et des rafales de fine grêle me fouettaient le visage.
D'abord, je ne regardai guère que la route devant moi; puis, tout à coup,
mon attention fut arrêtée par quelque chose qui descendait impétueusement à ma
rencontre la pente de Maybury Hill; je crus voir le toit humide d'une maison,
mais un éclair me permit de constater que la chose était douée d'un vif mouvement
de rotation. Ce devait être une illusion d'optique — tour à tour d'effarantes ténèbres
et d'éblouissantes clartés troublaient la vue. Puis la masse rougeâtre de l'Orphelinat,
presque au sommet de la colline, les cimes vertes des pins et ce problématique
objet apparurent clairs, nets et brillants.
Quel spectacle! Comment le décrire? Un monstrueux tripode, plus haut que
plusieurs maisons, enjambait les jeunes sapins et les écrasait dans sa course; un
engin mobile, de métal étincelant, s'avançait à travers les bruyères; des câbles
d'acier, articulés, pendaient aux côtés et l'assourdissant tumulte de sa marche se
mêlait au vacarme du tonnerre. Un éclair le dessina vivement, en équilibre sur un
de ses appendices, les deux autres en l'air, disparaissant et réapparaissant presque
instantanément, semblait-il, avec l'éclair suivant, cent mètres plus près. Figurez-vous
un tabouret à trois pieds tournant sur lui-même et d'un pied sur l'autre pour avancer
par bonds violents! Ce fut l'impression que j'en eus à la lueur des éclairs incessants.
Mais au lieu d'un simple tabouret, imaginez un grand corps mécanique supporté
par trois pieds.
Soudain, les sapins du petit bois qui se trouvait juste devant moi s'écartèrent,
comme de fragiles roseaux sont séparés par un homme se frayant un chemin. Ils
furent arrachés net et jetés à terre et un deuxième tripode immense parut, se précipitant,
semblait-il, à toute vitesse vers moi — et le cheval galopait droit à sa rencontre.
A la vue de ce second monstre, je perdis complètement la tête. Sans prendre le
temps de mieux regarder, je tirai violemment sur la bouche du cheval pour le faire
tourner à droite et au même instant le dogcart versa par-dessus la bête, les brancards
se brisèrent avec fracas, je fus lancé de côté et tombai lourdement dans un large
fossé plein d'eau.
Je m'en tirai bien vite et me blottis, les pieds trempant encore dans l'eau,
sous un bouquet d'ajoncs. Le cheval était immobile — le cou rompu, la pauvre
bête, — et à chaque nouvel éclair je voyais la masse noire du dogcart renversé
et la silhouette des roues tournant encore lentement. Presque aussitôt, le colossal
mécanisme passa à grandes enjambées près de moi, montant la colline vers Pyrford.
60
Vue de près, la chose était incomparablement étrange, car ce n'était pas
simplement une machine insensée passant droit son chemin. C'était une machine
cependant, avec une allure mécanique et un fracas métallique, avec de longs tentacules
flexibles et luisants — Fun d'entre eux tenait un jeune sapin — se balançant
bruyamment autour de ce corps étrange. Elle choisissait ses pas en avançant et
l'espèce de chapeau d'airain qui la surmontait se mouvait en tous sens avec l'inévitable
suggestion d'une tête regardant tout autour d'elle. Derrière la masse principale se
trouvait une énorme chose de métal blanchâtre, semblable à un gigantesque panier
de pêcheur, et je vis des bouffées de fumée s'échapper des interstices de ses
membres quand le monstre passa près de moi. En quelques pas, il était déjà loin.
C'est tout ce que j'en vis alors, très vaguement, dans l'éblouissement des éclairs,
pendant les intervalles consécutifs de lumière intense et d'épaisses ténèbres.
Quand il passa près de moi, le monstre poussa une sorte de hurlement violent et
assourdissant qui s'entendit par-dessus le tonnerre : Alouh ! Alouh ! — au même instant,
il rejoignait déjà son compagnon, à un demi-mille de là, et ils se penchaient maintenant
au-dessus de quelque chose dans un champ. Je ne doute pas que l'objet de leur attention
n'ait été le troisièm.e des dix cylindres qu'ils nous avaient envoyés de leur planète.
Pendant quelques minutes, je restai là dans les ténèbres et sous la pluie, épiant,
aux lueurs intermittentes des éclairs, ces monstrueux êtres de métal, se mouvant
dans la distance, par-dessus les haies. Une fine grêle commença de tomber, et,
suivant qu'elle était plus ou moins épaisse, leurs formes s'embrumaient ou redevenaient
claires. De temps en temps les éclairs cessaient et l'obscurité les engloutissait.
Je fus bientôt trempé par la grêle qui fondait et par l'eau bourbeuse. Il se
passa quelque temps avant que ma stupéfaction me permît de me relever contre le
talus dans une position plus sèche et de songer au péril imminent.
Non loin de moi, dans un petit champ de pommes de terre, se trouvait une
cabane en bois; je parvins à me relever, puis, courbé et profitant du moindre abri,
je l'atteignis en hâte. Je frappai à la porte mais personne — s'il était quelqu'un
à l'intérieur — ne m'entendit et au bout d'un instant j'y renonçai; en suivant un
fossé je parvins, à demi rampant et sans être aperçu des monstrueuses machines,
jusqu'au bois de sapins.
A l'abri, maintenant, je continuai ma route, trempé et grelottant, jusqu'à ma
maison. J'avançais entre les troncs, tâchant de retrouver le sentier. Il faisait très
sombre dans le bois, car les éclairs devenaient de moins en moins fréquents et la
grêle, par rafales, tombait en colonnes épaisses à travers les interstices des branchages.
Si je m'étais pleinement rendu compte de la signification de toutes les choses
que j'avais vues, j'aurais dû immédiatement essayer de retrouver mon chemin par
Byfleet vers Street Cobham et aller par ce détour rejoindre ma femme à Leatherhead.
Mais, cette nuit-là, l'étrangeté des choses qui survenaient et mon misérable état
physique m'ahurissaient, car j'étais meurtri, accablé, trempé jusqu'aux os, assourdi
et aveuglé par l'orage.
6Ï
:'r^'^ J'avais la vague idée de rentrer chez moi et ce fut un
mobile suffisant pour me déterminer. Je trébuchai au milieu des
arbres, tombai dans un fossé, me cognai le genou contre un
pieu et finalement barbotai dans le chemin qui descend de
Collège Arms. Je dis : barbotai, car des flots d'eau coulaient,
entraînant le sable en un torrent boueux. Là, dans les ténèbres,
un homme vint se heurter contre moi et m'envoya chanceler
z en arrière.
Il poussa un cri de terreur, fit un bond de côté, et prit
~ . sa course à toutes jambes avant que j'eusse pu me reconnaître
^0^^-^ et lui adresser la parole. Si grande était la violence de l'orage
à cet endroit que j'avais une peine infinie à remonter la colline. Je m'abritai
enfin contre la palissade à gauche et, m'y cramponnant, je pus avancer plus
rapidement.
Vers le haut, je trébuchai sur quelque chose de mou et à la lueur d'un éclair
j'aperçus à mes pieds un tas de gros drap noir et une paire de bottes. Avant
que j'eusse pu distinguer plus clairement dans quelle position l'homme se trouvait,
l'obscurité était revenue. Je demeurai immobile, attendant le prochain éclair. Quand
il vint, je vis que c'était un homme assez corpulent, simplement mais proprement
mis. La tête était ramenée sous le corps et il gisait là, tout contre la palissade,
comme s'il avait été violemment projeté contre elle.
Surmontant la répugnance naturelle à quelqu'un qui jamais auparavant n'avait
touché un cadavre, je me penchai et le tournai afin d'écouter si son cœur battait.
Il était bien mort. Apparemment, les vertèbres du cou étaient rompues. Un troisième
éclair survint et je pus distinguer ses traits. Je sursautai. C'était l'hôtelier du
Chien-Tigré auquel j'avais enlevé son moyen de fuir.
Je l'enjambai doucement et continuai mon chemin. Je pris par le poste
de police et Collège Arms, pour gagner ma maison. Rien ne brûlait au flanc de
la colline, quoiqu'il montât encore de la lande, avec des reflets rouges, de
tumultueuses volutes de fumée, incessamment rabattues par la grêle abondante.
Aussi loin que la lueur des éclairs me permettait de voir, les maisons autour
de moi étaient intactes. Près de Collège Arms, quelque chose de noir s'entassait
au milieu du chemin.
Au bas de la route, vers le pont de Maybury, il y avait des voix et des
bruits de pas, mais je n'eus pas le courage d'appeler ni d'aller les rejoindre.
J'entrai avec mon passe-partout, fermai la porte à double tour et au verrou derrière
moi, chancelai au pied de l'escalier et m'assis sur les marches. Mon imagination
était hantée par ces monstres de métal à l'allure si terriblement rapide et par le
souvenir du cadavre écrasé contre la palissade.
— Je me blottis au pied de l'escalier, le dos contre le mur et frissonnant
violemment.
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Mon îmagmation était hantée par ces
nionsti-es de métal à Fallure si temblement
rapide et par le souvenir du cadavre écrasé
contre la palissade.
( CHAPITRE X )
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I
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y aï déjà dît que mes plus violentes émotions ont le don de s'épuiser d'elles-mêmes.
Au bout d'un moment, je m'aperçus que j'étais glacé et trempé, et que de petites
flaques d'eau se formaient autour de moi, sur le tapis de l'escalier. Je me levai
presque machinalement, entrai dans la salle à manger et bus un peu de whisky;
puis j'eus l'idée de changer de vêtements.
Quand ce fut fait, je montai jusqu'à mon cabinet de travail, mais je ne saurais
dire pour quelle raison. La fenêtre donne, par-dessus les arbres et le chemin de
fer, vers la lande d'Horsell. Dans la hâte de notre départ, elle avait été laissée
ouverte. Le palier était sombre, et, contrastant avec le tableau qu'encadrait la fenêtre,
le reste de la pièce était impénétrablement obscur. Je m'arrêtai court sur le pas
de la porte.
L'orage avait passé. Les tours du Collège Oriental, et les sapins d'alentour
n'existaient plus et tout au loin, éclairée par de vifs reflets rouges, la lande, du
côté des carrières de sable, était visible. Contre ces reflets, d'énormes formes noires,
étranges et grotesques, s'agitaient activement de ci de là.
II semblait vraiment que, dans cette direction, la contrée entière fût en flammes :
65
j'avais sous les yeux un vaste flanc de colline, parsemé de langues de feu agitées
et tordues par les rafales de la tempête qui s'apaisait et projetait de rouges réflexions
sur la course fantastique des nuages. De temps à autre, une masse de fumée,
venant de quelque incendie plus proche, passait devant la fenêtre et cachait les
silhouettes des Marsiens. Je ne pouvais voir ce qu'ils faisaient, ni leur forme distincte,
non plus que reconnaître les objets noirs qui les occupaient si activement. Je ne
pouvais voir non plus où se trouvait l'incendie dont les réflexions dansaient sur
le mur et le plafond de mon cabinet. Une âcre odeur résineuse emplissait l'air.
Je fermai la porte sans bruit et me glissai jusqu'à la fenêtre. A mesure que
j'avançais, la vue s'élargissait jusqu'à atteindre, d'un côté, les maisons situées près
de la gare de Woking, et, de l'autre, les bois de sapins consumés et carbonisés
près de Byfleet. Il y avait des flammes au bas de la colline, sur la voie du
chemin de fer, près du pont, et plusieurs des maisons qui bordaient la route de
Maybury et les chemins menant à la gare, n'étaient plus que des ruines ardentes.
Les flammes de la voie m'intriguèrent d'abord. Il y avait un amoncellement noir
et de vives lueurs, avec, sur la droite, une rangée de formes oblongues. Je m'aperçus
alors que c'étaient les débris d'un train, l'avant brisé et en flammes, les wagons
d'arrière encore sur les rails.
Entre ces trois principaux centres de lumière, les maisons, le train, et la contrée
incendiée vers Chobham, s'étendaient des espaces irréguliers de campagne sombre
interrompus ici et là par des intervalles de champs fumant et brûlant faiblement;
c'était un fort étrange spectacle, cette étendue noire, coupée de flammes, qui rappelait
plus qu'autre chose les fourneaux des verreries dans la nuit. D'abord, je ne pus
distinguer la moindre personne vivante, bien que je fusse très attentionné à en
découvrir. Plus tard j'aperçus contre la clarté de la gare de Woking un certain
nombre de formes noires qui traversaient en hâte la ligne les unes derrière les autres.
Ce chaos ardent, c'était le petit monde dans lequel j'avais vécu en sécurité
pendant des années ! Je ne savais pas encore ce qui s'était produit pendant ces
sept dernières heures, et j'ignorais, bien qu'un peu de réflexion m'eût permis de
le deviner, quelle relation existait entre ces colosses mécaniques et les êtres indolents
et massifs que j'avais vu vomir par le cylindre. Poussé par une bizarre et impersonnelle
curiosité, je tournai mon fauteuil vers la fenêtre et contemplai la contrée obscure,
observant particulièrement dans les carrières les trois gigantesques silhouettes qui
s'agitaient en tous sens à la clarté des flammes.
Elles semblaient extraordinairement affairées. Je commençai à me demander ce
que ce pouvait bien être. Etaient-ce des mécanismes intelligents? Une pareille chose,
je le savais, était impossible. Ou bien un Marsien était-il installé à l'intérieur de
chacun, le gouvernant, le dirigeant, s'en servant à la façon dont un cerveau
d'homme gouverne et dirige son corps? Je cherchai à comparer ces choses à des
machines humaines; je me demandai, pour la première fois de ma vie, quelle idée
pouvait se faire d'une machine à vapeur ou d'un cuirassé, un animal inférieur intelligent.
6é
L'orage avait débarrassé le ciel et, par-dessus la fumée de la campagne incendiée,
Mars, comme un petit point, brillait d'une lueur affaiblie en descendant vers Touest.
Tout à coup un soldat entra dans le jardin. J'entendis un léger bruit contre la
palissade et, sortant de l'espèce de léthargie dans laquelle j'étais plongé, je regardai
et je l'aperçus vaguement, escaladant la clôture. A la vue d'un être humain, ma
torpeur disparut et je me penchai vivement à la fenêtre.
— Psstt, fis-je aussi doucement que je pus.
Il s'arrêta, surpris, à cheval sur la palissade. Puis il descendit et traversa la
pelouse jusqu'au coin de la maison; il courbait l'échinc et marchait avec précaution.
— Qui est là? demanda-t-il, à voix basse aussi, debout sous la fenêtre et
regardant en l'air.
— Où allez-vous? questionnai-je.
— Du diable si je le sais!
— Vous cherchez à vous cacher?
— Justement!
— Entrez dans la maison, dis-je.
Je descendis, débouclai la porte, le fis entrer, la bouclai de nouveau. Je ne
pouvais voir sa figure. Il était nu-tête et sa tunique était déboutonnée.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'exclamait-il, comme je lui montrais le chemin.
— Qu'est-il arrivé? lui demandai-je.
— Tout et le reste !
Dans l'obscurité, je le vis qui faisait un geste de désespoir.
— Ils nous ont balayés d'un seul coup — tout simplement balayés. — Et il
répéta ces mots à plusieurs reprises.
Il me suivit, presque machinalement, dans la salle à manger.
— Prenez ceci, dis-je en lui versant une forte dose de whisky.
Il la but. Puis brusquement il s'assit devant la table, pris sa tête dans ses
mains et se mit à pleurer et à sangloter comme un enfant, secoué d'une véritable
crise de désolation, tandis que je restais devant lui, intéressé, dans un singulier
oubli de mon récent accès de désespoir.
Il fut longtemps à retrouver un calme suffisant pour pouvoir répondre à mes
questions et il ne le fit alors que d'une façon confuse et fragmentaire. Il conduisait
une pièce d'artillerie qui n'avait pris part au combat qu'à sept heures. A ce moment,
la canonnade battait son plein sur la lande et l'on disait qu'une première troupe
de Marsiens se dirigeait lentement, à l'abri d'un bouclier de métal, vers le second cylindre.
Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur trois pieds et devint la première
des machines que j'avais vues. La pièce que l'homme conduisait avait été mise en
batterie près de Horsell, afin de commander les carrières et son arrivée avait précipité
l'engagement. Comme les canonniers d'avant-train gagnaient l'arrière, son cheval
mit le pied dans un terrier et s'abattit, lançant son cavalier dans une dépression
de terrain. Au même moment, le canon faisait explosion, le caisson sautait, tout
67
était en flammes autour de lui et il se trouva renversé sous un tas de cadavres 1
carbonisés et de chevaux morts. |
— - Je ne bougeai pas, dit-il, ne comprenant rien à ce qui se passait, avec j
un poitrail de cheval qui m'écrasait. Nous avions été balayés d'un seul coup. Et |
Todeur — bon Dieu! comme de la viande brûlée. En tombant de cheval, je m'étais
tordu les reins et il me fallut rester là jusqu'à ce que le mal fût passé. Une [
minute auparavant, on aurait cru être à la revue, — puis patatras, bing, pani — ]
Balayés d'un seul coup! répéta-t-il.
II était demeuré fort longtemps sous le cheval mort, essayant de jeter des regards
furtifs sur la lande. Les hussards avaient tenté, en s'éparpillant, une charge contre
le cylindre, mais ils avaient été simplement supprimés en un instant. C'est alors
que le monstre s'était dressé sur ses pieds et s'était mis à aller et venir tranquillement
à travers la lande, parmi les rares fugitifs, avec son espèce de tête se tournant
de côté et d'autre exactement comme une tête d'homme capuchonnée. Une sorte de
bras portait une boîte métallique compliquée, autour de laquelle des flammes vertes
scintillaient, et, hors d'une espèce d'entonnoir qui s'y trouvait adapté, jaillissait le
Rayon Ardent.
En quelques minutes il n'y eut plus, autant que le soldat put s'en rendre
compte, un seul être vivant sur la lande et tout buisson et tout arbre qui n'était
pas encore consumé brûlait. Les hussards étaient sur la route au delà de la courbure
du terrain et il ne put voir ce qui leur arrivait. Il entendit les Maxims craquer
pendant un moment, puis ils se turent. Le géant épargna jusqu'à la fin la gare de
68
Wokîng et son groupe de maisons, puis le Rayon Ardent y fut braqué et tout
fut en un instant changé en un monceau de ruines enflammées. Enfin, le monstre
éteignit le Rayon et, tournant le dos à Tartilleur, de son allure déhanchée, il se
dirigea vers le bois de sapins consumés qui abritait le second cylindre. Comme il
s^éloignait, un second Titan étincelant surgit tout agencé hors du trou.
Le second monstre suivit le premier; alors Tartilleur parvint à se dégager et
se traîna avec précaution à travers les cendres brûlantes des bruyères vers Horsell.
II réussit à parvenir vivant jusqu^au fossé qui bordait la route, et put s'échapper
ainsi jusqu'à Woking, — Ici son récit devint à chaque instant coupé d'exclamations. —
L'endroit était inabordable. Fort peu de gens, semble-t-il, y étaient demeurés vivants,
affolés pour la plupart et couverts de brûlures. L'incendie l'obligea à faire un détour
et il se cacha parmi les décombres d'un mur calciné au moment où l'un des géants
Marsiens revenait sur ses pas. II le vit poursuivre un homme, l'enlever dans un
de ses tentacules d'acier et lui briser la tête contre le tronc d'un sapin. Enfin, à
la tombée de la nuit, l'artilleur risqua une course folle et arriva jusque sur les
quais de la gare. Depuis ce moment, il avait avancé furtivement le long de la
voie dans la direction de Maubury, dans l'espoir d'échapper au danger en se rapprochant
de Londres. Beaucoup de gens étaient blottis dans des fossés et dans des caves,
et le plus grand nombre des survivants s'étaient enfuis vers le village de Woking
et vers S end. La soif le dévorait : enfin, près du pont du chemin de fer, il
trouva une des grosses conduites crevée d'où l'eau jaillissait en bouillonnant sur
la route, comme une source.
Tel est le récit que j'obtins de lui, fragment par fragment. Peu à peu, il
s'était calmé en me racontant ces choses et en essayant de me dépeindre exactement
les spectacles auxquels il avait assisté. Il n'avait rien mangé depuis midi, m'avait-il
dit au début de son récit, et je trouvai à l'office un peu de pain et de mouton
que j'apportai dans la salle à manger. Nous n'allumâmes pas de lampe, de crainte
d'attirer les Marsiens et à chaque instant nos mains s'égaraient à la recherche du
pain et de la viande. A mesure qu'il parlait, les objets autour de nous se dessinèrent
obscurément dans les ténèbres et les arbustes écrasés et les rosiers brisés de
l'autre côté de la fenêtre devinrent distincts. II semblait qu'une troupe d'hommes
ou d'animaux eût passé dans le jardin en saccageant tout. Je commençai à apercevoir
sa figure, noircie et hagarde, comme aussi devait l'être la mienne.
Quand nous eûmes fini de manger, nous montâmes doucement jusqu'à mon
cabinet et de nouveau j'observai ce qui se passait, par la fenêtre ouverte. En une
seule soirée, la vallée avait été transformée en vallée de ruines. Les incendies avaient
maintenant diminué; des traînées de fumée remplaçaient les flammes, mais les ruines
innombrables des maisons démolies et délabrées, des arbres abattus et consumés,
que la nuit avait cachées, se détachaient maintenant dénudées et terribles dans
l'impitoyable lumière de l'aurore. Pourtant, de place en place, quelque objet avait
eu la chance d'échapper — ici, un signal blanc sur la voie du chemin de fer.
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là, le bout d^une serre claire et fraîche au milieu des décombres. Jamais encore,
dans rhistoire des guerres, la destruction n'avait été aussi insensée ni aussi indistinctement
générale. Scintillants aux lueurs croissantes de FOrient, trois des géants métalliques
se tenaient autour du trou, leur tête tournant incessamment, comme s'ils surveillaient
la désolation qu'ils avaient causée.
Il me sembla que le trou avait été agrandi et de temps en temps des bouffées
de vapeur d'un vert vif en sortaient, montaient vers les clartés de l'aube — montaient
;ourbillonnaient, s'étalaient et disparaissaient.
Au delà, vers Chobham, se dressaient des colonnes de flamme. Aux premières
lueurs du four, elles se changèrent en colonnes de fumée rougeâtre.
de la fenêtre d'où nous avions observé les Marsîens, et nous descendîmes doucement
au rez-de-chaussée.
L'artîUeur convînt avec moi que la maison n'était pas un endroit où demeurer.
II se proposait, dit-il, de se mettre en route vers Londres et de rejoindre sa batterie.
Mon plan était de retourner sans délai à Leatherhead, et la puissance des Marsiens
m'avait si grandement impressionné que j'étais décidé à emmener ma femme à
Newhaven et de là j'espérais quitter immédiatement le pays avec elle. Car je me
rendais déjà clairement compte que les environs de Londres allaient être inévitablement
le théâtre d'une lutte désastreuse, avant que de pareilles créatures pussent être détruites.
Entre nous et Leatherhead, cependant, il y avait le troisième cylindre avec
ses gardiens gigantesques. Si j'avais été seul, je crois que j'aurais tenté la chance
de passer quand même. Mais l'artilleur m'en dissuada.
— Quand on a une femme supportable, il n'y a pas de raison pour la rendre
veuve, dit-il.
Enfin je consentis à aller avec lui, en nous abritant dans les bois, et de remonter
vers le nord jusqu'à Street Cobham avant de nous séparer. De là, je devais faire
un grand détour par Epsom pour rejoindre Leatherhead.
Je me serais mis en route sur-le-champ, mais mon compagnon avait plus
d'expérience. II me fit chercher dans toute la maison pour trouver un flacon qu'il
71
emplît de whisky et nous garnîmes toutes nos poches de paquets de biscuits et de
tranches de viande. Ensuite, nous nous glissâmes hors de la maison et courûmes
de toutes nos forces jusqu'au bas du chemin raboteux par où j'étais venu la nuit
précédente. Les maisons paraissaient désertes. En route, nous rencontrâmes un
groupe de trois cadavres carbonisés, tombés ensemble quand le Rayon Ardent les
atteignit; ici et là, des objets que les gens avaient laissé tomber — une pendule,
une pantoufle, une cuiller d'argent et de pauvres choses précieuses de ce genre.
Au coin de la rue, qui monte vers la poste, une petite voiture non attelée, chargée
de malles et de meubles, était renversée sur ses roues brisées. Une cassette, dont
on avait fait sauter le couvercle, avait été jetée sous les débris.
A part la loge de l'orphelinat qui brûlait encore, aucune des maisons n'avait
souffert beaucoup de ce côté-ci. Le Rayon Ardent n'avait fait que raser les cheminées
en passant. Cependant, hormis nous deux, il ne semblait pas y avoir une seule
personne vivante dans Maybury. Les habitants s'étaient enfuis en grande partie,
par la route d'Old Woking, je suppose, — la même route que j'avais suivie pour
aller à Leatherhead — ou bien ils s'étaient cachés.
Nous descendîmes le chemin, passant de nouveau près du cadavre de l'homme
en noir, trempé par la grêle de la nuit précédente, et nous entrâmes dans les bois,
au pied de la colline. Nous arrivâmes ainsi jusqu'au chemin de fer sans rencontrer
âme qui vive. De l'autre côté de la ligne, les bois n'étaient plus que des débris
consumés et noircis. Pour la plupart, les arbres étaient tombés, mais un certain
nombre étaient encore debout, troncs gris et désolés, avec un feuillage roussi au
lieu de leur verdure de la veille.
Du côté que nous suivions, le feu n'avait rien fait de plus qu'écorcher les
arbres les plus proches, sans réussir à prendre de pires proportions. A un endroit,
les bûcherons avaient laissé leur travail interrompu. Des arbres, abattus et fraîchement
émondés, étaient entassés dans une clairière, avec, auprès d'une scie à vapeur, des
tas de sciure. Tout près de là était une hutte de terre et de branchages, désertée.
Il n'y avait, à cette heure, le moindre souffle de vent et toutes choses étaient étrangement
tranquilles. Même les oiseaux se taisaient et dans notre marche précipitée, l'artilleur
et moi parlions à voix basse en jetant de temps en temps un regard furtif par-dessus
notre épaule. Une fois ou deux nous nous arrêtâmes pour écouter.
Au bout d'un certain temps, nous eûmes rejoint la route; à ce moment nous
entendîmes un bruit de sabots de chevaux et nous aperçûmes, à travers les troncs
d'arbres, trois cavaliers avançant lentement vers Woking. Nous les hélâmes et ils
firent halte, tandis que nous accourions en toute hâte vers eux. C'était un lieutenant
et deux cavaliers du 8^ hussards, avec un instrument semblable à un théodolite,
que l'artilleur me dit être un héliographe.
— Vous êtes les premiers que j'ai rencontrés ce matin venant de cette direction,
me dit le lieutenant. Que se prépare-t-il par là?
Sa voix et son regard disaient toute son inquiétude. Les hommes, derrière
72
Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur
trois pieds et devint la première des machines
que j'avais vues.
(CHAPITRE XI)
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lui, nous dévisageaient curieusement. Uartilleur sauta du talus sur la route, rectifia
la position et salua.
— Ma pièce a été détruite hier soir, mon lieutenant. Je me suis caché. Je
tâche maintenant de rejoindre ma batterie. Vous apercevrez les Marsiens, je pense,
à un demi-mille d^ici en suivant cette route.
— Comment diable sont-ils? demanda le lieutenant.
— Des géants en armure, mon lieutenant. Trente mètres de haut, trois jambes
et un corps comme de Faîuminium, avec une grosse tête effrayante dans une
espèce de capuchon.
— Allons donc ! dit le lieutenant, quelles sottises !
— Vous verrez vous-même, mon lieutenant. Ils portent une sorte de boîte qui
envoie du feu et qui vous tue d'un seul coup.
— Que voulez-vous dire?... Un canon?
— Non, mon lieutenant — et Fartilleur entama une copieuse description du
Rayon Ardent. Au milieu de son récit, le lieutenant l'interrompit et se tourna vers
moi. J'étais resté sur le talus qui bordait la route.
— Vous avez vu cela? demanda le lieutenant.
— C'est parfaitement exact, répondis-je.
— C'est bien, fit le lieutenant. Mon devoir est d'aller m'en assurer. Ecoutez,
dit-il à l'artilleur, nous sommes détachés ici pour avertir les gens de quitter leurs
maisons. Vous ferez bien d'aller raconter la chose vous-même au général de brigade
et lui dire tout ce que vous savez. Il est à Weybridge. Vous savez le chemin?
— Je le connais, répondis-je.
Et il tourna son cheval du côté d'où nous venions.
— Vous dites à un demi-mille ? demanda-t-il.
— Au plus, répondis-je, et j'indiquai les cimes des arbres vers le sud.
Il me remercia et se mit en route. Nous ne le revîmes plus.
Plus loin, un groupe de trois femmes et de deux enfants étaient en
train de déménager une maison de laboureur. Ils surchargeaient une charrette
à bras de ballots malpropres et d'un mobilier misérable. Ils étaient bien
trop affairés pour nous adresser la parole, et nous passâmes.
Près de la gare de Byfleet, en sortant du bois, ^^^'^"''^X
nous trouvâmes la contrée calme et paisible sous %.ri,^ ^
le soleil matinal. Nous étions bien au delà de la
portée du Rayon Ardent et, n'eût été le silence^ _ -^^aprz, ^
désert de quelques-unes des maisons, le
mouvement et l'agitation de départs précipités
dans d'autres, la troupe de soldats campée
sur le pont du chemin de fer et regardant
au long de la ligne vers Woking, ce dimanche
eût semblé pareil à tous les autres dimanches.
Plusieurs chariots et voitures de fermes s'avançaient, avec d'incessants craquements,
sur la route d'AddIestone et tout à coup par la barrière d'un champ, nous aperçûmes,
au milieu d'une prairie plate, six canons énormes, strictement disposés à intervalles
égaux et pointés sur Woking. Les caissons étaient à la distance réglementaire et
les canonniers à leur poste auprès des pièces. On eût dit qu'ils étaient prêts pour
une inspection.
— Voilà qui est parfait, dis-je. Ils seront bien reçus par ici, en tous cas.
L'artilleur s'arrêta, hésitant, devant la barrière.
— Non, je continue, fit-il.
Plus loin, vers Weybridge, juste à l'entrée du pont, il y avait un certain
nombre de soldats en petite tenue élevant une longue barricade devant d'autres canons.
— Ce sont des arcs et des flèches contre le tonnerre, dit l'artilleur. Ils n'ont
pas encore vu ce diable de rayon de feu.
Les officiers que leur service ne retenait pas s'étaient groupés et examinaient
l'horizon par-dessus les sommets des arbres vers le sud-ouest, et les hommes s'arrêtaient
de temps à autre pour regarder dans la même direction.
Byflcet était rempli de tumulte. Des gens faisaient des paquets et une vingtaine
de hussards, quelques-uns à pied, les autres à cheval, les obligeaient à se hâter.
Trois ou quatre camions administratifs, un vieil omnibus et beaucoup d'autres véhicules
étaient alignés dans la rue du village et on les chargeait de tout ce qui semblait
utile ou précieux. Il y avait aussi des gens en grand nombre qui avaient été assez
respectueux des coutumes pour revêtir leurs habits du dimanche et les soldats avaient
toutes les peines du monde à leur faire comprendre la gravité de la situation.
Nous vîmes un vieux bonhomme ridé, avec une immense malle et plus d'une
vingtaine de pots contenant des orchidées, faire de violents reproches au caporal
qui ne voulait pas s'en charger. Je m'arrêtai et le saisis par le bras.
— Savez-vous ce qui vient là-bas? lui dis-je en montrant les bois de sapin
qui cachaient la vue des Marsiens.
— Eh! fit-il en se retournant. Croyez-vous, il ne veut pas comprendre que
mes plantes ont une grande valeur.
— La Mort ! criai-je. La Mort qui vient !
T.a Mort!
Le laissant digérer cela, s'il le pouvait, je
m'élançai à la suite de l'artilleur. Au
coin, je me retournai. Le caporal avait
planté là le pauvre homme qui, debout
auprès de sa malle, sur le couvercle
de laquelle il avait posé ses pots, regar-
dait d'un air hébété du côté des arbres.
Personne à Weybridge ne put nous
dire où se trouvait le quartier général ;
je n'avais encore jamais vu de pareille confusion : des
chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant
mélange de moyens de transport et de chevaux. Les
gens honorables de Fendroit, en costume de sports, leurs
épouses élégamment mises, se hâtaient de faire leurs
paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des
environs, tandis que les enfants s'agitaient, absolument \
ravis, pour la plupart, de cette diversion inattendue â^-^
leurs ordinaires distractions dominicales. Au milieu
de tout cela, le digne prêtre de la paroisse célébrait
fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa cloche s'efforçait de
surmonter le tapage et le tumulte qui remplissaient le village.
L'artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un repas
suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions emportées dans
nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de hussards ici, mais de grenadiers
blancs, invitaient les gens à partir au plus vite ou à se réfugier dans leurs caves
sitôt que la canonnade commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer,
nous vîmes qu'une foule, augmentant à chaque instant, s'était rassemblée dans la
gare et les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles et
de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des trains afin
de procéder au transport des troupes et des canons, et j'ai su depuis qu'une lutte
sauvage avait eu lieu quand il s'était agi de trouver place dans les trains spéciaux
organisés plus tard.
Nous restâmes à Weybridge jusqu'à midi, et à cette heure nous nous trouvâmes
à l'endroit où, près de l'écluse de Shepperton, la Wey se jette dans la Tamise.
Nous employâmes une partie de notre temps en aidant deux vieilles femmes à
charger une petite voiture. La Wey a trois bras à son embouchure : il y a là
un grand nombre de loueurs de bateaux et de plus un bac qui traverse la rivière.
Du côté de Shepperton se trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse ;
et, au delà, la tour de l'église — on l'a depuis remplacée par un clocher —
s'élevait par-dessus les arbres.
Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs. Jusqu'ici ce
n'était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà beaucoup plus de
monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser. Des gens arrivaient
chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes même, le mari et la femme,
s'avançaient avec une petite porte de cabane sur laquelle ils avaient entassé tout
ce qu'ils avaient pu trouver d'objets domestiques. Un homme nous confia qu'il
allait essayer de se sauver en prenant le train à la station de Shepperton.
On n'entendait partout que des cris et quelques farceurs même plaisantaient.
L'idée que semblaient avoir les habitants de l'endroit, c'était que les Marsiens ne
pouvaient être que de formidables êtres humains qui attaqueraient et saccageraient
77
le bourg, pour être immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens
regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les prairies de
Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.
Sur l'autre rive de la Tamise, excepté à Tendroit où les bateaux abordaient,
il n'y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un contraste violent avec la
rive du Surrey. En débarquant, les gens partaient immédiatement par le petit chemin.
L'énorme bac n'avait encore fait qu'un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de
la pelouse de l'auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à offrir
leur aide. L'auberge était close, car on était maintenant aux heures prohibées.
— Qu'est-ce que c'est que tout cela? s'exclamait un batelier.
Puis, plus près de moi :
— Tais-toi donc, sale bête ! criait un homme à un chien qui hurlait.
A ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction de
Chertsey, un son assourdi — la détonation d'un canon.
La lutte commençait. Presque immédiatement, d'invisibles batteries, cachées par
des bouquets d'arbres sur l'autre rive du fleuve, à notre droite, firent chorus, crachant
leurs obus régulièrement l'une après l'autre. Une femme s'évanouit. Tout le monde
sursauta, avec, en suspens, le soudain émoi de la bataille si proche et que nous
ne pouvions voir encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des
bœufs paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage immobile
sous le chaud soleil.
— Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d'un ton peu rassuré.
Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme
flot de fumée qui envahit rapidement le ciel; au même moment, le sol trembla
sous nos pieds et une explosion immense secoua l'atmosphère, brisant les vitres
des maisons proches et nous plongeant dans la stupéfaction.
— Les voilà! cria un homme vêtu d'un jersey bleu. Là-bas! Les voyez-vous?
Là-bas !
Rapidement, l'un après l'autre, parurent deux, trois, puis quatre Marsiens, bien
loin par delà les arbres bas, à travers les prés s'étendant jusqu'à Chertsey et ils
se dirigeaient avec d'énormes enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d'abord,
de petites formes encapuchonnées, s'avançant à une allure aussi rapide que le vol
des oiseaux.
Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre parut.
Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu'ils accouraient vers les pièces
d'artillerie et ils paraissaient de plus en plus grands à mesure qu'ils approchaient.
L'un d'eux, le plus éloigné vers la gauche, brandissait aussi haut qu'il pouvait
une sorte d'immense étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j'avais vu
à l'œuvre le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et attaqua la ville.
A la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui se pressait
sur les rives sembla un instant frappée d'horreur. Il n'y eut pas un mot, pas un
78
cri — mais le silence. Puis un rauque murmure, une poussée — et Téclaboussement
de Teau. Un homme, trop effrayé pour poser la malle qu'il portait sur Tépaule, se
retourna et me fit chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une
femme me repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans
l'élan de la foule, mais la terreur ne m'empêcha pas de réfléchir. Je pensais au
terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l'eau, voilà ce qu'il fallait faire.
— Tout le monde à l'eau! criai-je sans être entendu.
Je fis de nouveau face à la rivière et, me précitant, dans la direction du
Marsicn qui approchait, jusqu'à la rive de sable, j'entrai dans l'eau. D'autres firent
de même. Une barque pleine de gens, revenant vers le bord, chavira presque, au
moment où je passais. Les pierres sous mes pieds étaient boueuses et glissantes
et le niveau des eaux était si bas que j'avançai pendant plus de cinq mètres avant
d'avoir de l'eau jusqu'à la ceinture. L'éclaboussement des gens des bateaux sautant
dans l'eau résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte
sur les deux rives.
Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux gens
courant de tous côtés qu'un homme, qui aurait heurté du pied une fourmilière,
ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à demi suffoqué, je me
soulevai hors de l'eau, la tête du Marsien semblait considérer attentivement les
batteries qui tiraient encore par-dessus la rivière, et, tout en avançant, il abaissa
et éteignit ce qui devait être le générateur du Rayon Ardent.
Un instant après, il avait atteint la rive et, d'une enjambée, à demi traversé
le courant; les articulations de ses pieds d'avant se plièrent en atteignant le bord
opposé, mais presque aussitôt, à l'entrée du village de Shepperton, il reprit toute
sa hauteur. Immédiatement, les six canons de la rive droite qui, ignorés de tous,
avaient été dissimulés à l'extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations si
proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le monstre élevait
déjà l'étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier obus éclata à six mètres
au-dessus de sa tête.
Je poussai un cri d'étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres monstres :
mon attention était rivée sur cet incident si rapproché. Simultanément deux obus
éclatèrent en l'air, mais près du corps du Marsien, au moment où la tête se
tortillait juste à temps pour recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus.
Celui-ci éclata en plein contre la tête du monstre. L'espèce de capuchon de métal
fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l'air en une douzaine de fragments de
métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.
— Touché !
Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un hurlement.
J'entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient dans
l'eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère exultation, sur le point
d'abandonner mon refuge.
79
Le colosse décapité chancela comme un géant ivre ; maïs il ne tomba pas.
Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre garde où
il allait, Fétui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en Tair, il s'élança
rapidement dans la direction de Shepperton. L'intelligence vivante, le Marsien qui
habitait la tête, avait été tué et lancé aux quatre vents du ciel, et l'appareil n'était
plus maintenant qu'un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant
vers la destruction. Il s'avançait, suivant une ligne droite, incapable de se guider.
Il heurta la tour de l'église de Shepperton et la démolit, comme le choc d'un bélier
aurait pu le faire; il fut jeté de côté, trébucha et s'écroula dans la rivière avec
un fracas formidable.
Une violente explosion ébranla l'atmosphère, et une trombe d'eau, de vapeur,
de vase et d'éclats de métal bondit dans l'air à une hauteur considérable. Au
moment où l'étui du Rayon Ardent avait touché l'eau, celle-ci avait incontinent
jailli en vapeur. Un instant après, une vague immense, comme un mascaret vaseux
mais presque bouillant, contourna le coude de la rive et remonta le courant. Je
vis des gens s'efforcer de regagner les bords et j'entendis vaguement, par-dessus
le grondement et le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et
leurs clameurs.
Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout
instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses, poussant
les gens de côté pour aller plus vite, jusqu'à ce que je pusse voir ce qui se
passait dans l'autre bras de la rivière. Une demi-douzaine de bateaux chavirés
dansaient au hasard sur la confusion des vagues. J'aperçus enfin, plus bas, en
plein courant, le Marsien tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé.
D'énormes jets de vapeur s'échappaient de l'épave et, à travers leur tourbillons
tumultueux, je pouvais voir, d'une façon intermittente et vague, les membres gigantesques
battre le flot et lancer dans l'air d'immenses gerbes d'eau et d'écume vaseuses.
Les tentacules s'agitaient et frappaient comme des bras humains et, à part l'impuissante
inutilité de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant
au milieu des vagues. Des torrents de fluide d'un brun roussâtre s'élançaient de la
machine en jets bruyants.
Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux, ressemblant
au bruit de ce qu'on appelle une sirène dans les villes manufacturières. Un homme
à genoux dans l'eau près du chemin de halage, m'appela à voix basse et m'indiqua
quelque chose du doigt. Me retournant, je vis les autres Marsiens s'avancer avec
de gigantesques enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les
canons parlèrent sans résultat.
A cette vue, je m'enfonçai immédiatement sous l'eau, et, retenant mon souffle
jusqu'à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je tâchai de
fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi la rivière était un
véritable tumulte et devenait rapidement plus chaude.
80
Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de Teau pour respirer
et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur s^élevait en un
tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d^abord entièrement les Marsiens. Le
vacarme était assourdissant. Enfin, je distinguai faiblement de colossales figures
grises, amplifiées par la brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et
deux d^entre eux étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur
camarade.
Les deux autres étaient debout dans Teau auprès de lui, Fun à deux cents
mètres de moi, Fautre vers Laleham. Ils agitaient violemment les générateurs du
Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et de toutes parts.
L'air n'était que vacarme : un conflit confus et assourdissant de bruits ; le
fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui s'écroulaient, le
crépitement des arbres, des haies, des hangars qui s'enflammaient, le pétillement
et le grondement du feu. Une fumée dense et noire montait se mêler à la vapeur
de la rivière, et tandis que le Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses
traces étaient marquées par de soudaines lueurs d'un blanc incandescent qui faisaient
aussitôt place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus
proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses, indistinctes et blafardes
à travers la vapeur, avec les flammes allant et venant derrière elles.
Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu'au cou dans l'eau
presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de m'échapper. A travers
la vapeur et la fumée, j'apercevais les gens qui s'étaient jetés avec moi dans la
rivière, jouant des pieds et des mains pour s'enfuir à travers les roseaux et les
herbes, comme de petites grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage
de quelque faucheur, ou remplis d'épouvante, courant en tous sens sur le chemin
de halage.
Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi.
Les maisons semblaient s'enfoncer dans le sol, s'écroulant à son contact et lançant
de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain craquement. II
tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant au passage les gens
affolés ; il descendit sur la rive à moins de cinquante mètres de l'endroit où j'étais,
traversa la rivière, pour attaquer Shepperton, et l'eau sous sa trace se souleva
en un épais bouillonnement empanaché d'écume. Je me précipitai du côté du bord.
Presque au même instant, l'énorme vague, presque en ébullition, fondait sur
moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé, agonisant, je
m'avançai jusqu'à la rive en chancelant, à travers l'eau bondissante et sifflante.
Si j'avais fait un faux pas, c'eût été la fin. J'allai choir, épuisé, en pleine vue
des Marsiens, sur une langue de sable, large et nue, qui se trouvait au confluent
de la Wey et de la Tamise. Je n'espérais rien que la mort.
J'ai le vague souvenir du pied d'un Marsien qui vint se poser à vingt mètres
de ma tête, s'enfonça dans le sable fin en le lançant de tous côtés, et se souleva
81
de nouveau ; d^un long répit, puis des quatre monstres, emportant les débris de
leur camarade, tour à tour vagues et distincts à travers les nuages de fumée et
reculant interminablement, me semblait-il, à travers une étendue immense d'eau
et de prairies.
Puis, très lentement, Je me rendis compte que par miracle favais échappe.
Simultanément deux obus éclatèrent en l'air,
mais près du corps du Marsien, au moment où
la tête se tortillait juste à temps pour recevoir,
et trop tard pour esquiver, un quatrième obus.
Celui-ci éclata en plein contre la tête du
monstre. L'espèce de capuchon de métal fut
crevé, éclata et alla tournoyergdans l'air en une
douzaine de fragments de métal brillant et de
lambeaux de chair rougfeâtre.
— Touché I
(CHAPITRE XII)
^ïioysDa-ï .. .ro' é stau^ tî^îlitioï 3a stUt fil
.2îîdo ■s.rn^nt;; 'î3vmpa3 tuoq fetst qotl Js
sb ia^lnfilîkcî Ifitàm sb atn^sm^fiïi sb sniBSwoib
(IIX HJîTîqAHD)
I
PAR
UEL HASARD
%^ RENCONTRAI
VICAIRE.
Après avoir donné aux humains cette brutale leçon sur la puissance de leurs
armes, les Marsiens regagnèrent leur première position sur la lande de Horsell,
et dans leur hâte — encombrés des débris de leur compagnon — ils négligèrent
sans doute plus d'une fortuite et inutile victime telle que moi. S'ils avaient abandonné
leur camarade et, sur Fheure, poussé en avant, il n'y avait alors, entre eux et
Londres, que quelques batteries de campagne et ils seraient certainement tombés
sur la capitale avant l'annonce de leur approche ; leur arrivée eût été aussi soudaine
aussi terrible et funeste que le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne.
Mais ils n'éprouvaient sans doute aucune hâte. Un par un, les cylindres se
suivaient dans leur course interplanétaire; chaque vingt- quatre heures leur amenait
des renforts. Pendant ce temps les autorités militaires et navales, se rendant pleinement
compte de la formidable puissance de leurs antagonistes, se préparaient à la défense
avec une fiévreuse énergie. On disposait incessamment de nouveaux canons, si
bien qu'avant le soir chaque taillis, chaque groupe de villas suburbaines, étagés
85
aux flancs des collines des environs de Richmond et de Kingston, masquait de
noires et menaçantes bouches à feu. Dans Tespace incendié et désolé — en tout
peut-être une trentaine de kilomètres carrés — qui entourait le campement des
Marsiens, sur la lande de Horsell, à travers les ruines et les décombres des villages,
les arcades calcinées et fumantes, qui, un jour seulement auparavant, avaient été
des bosquets de sapins, se glissaient d^intrépides éclaireurs munis d^héîiographcs
pour avertir les canonniers de Fapprochc des Marsiens. Mais les Marsiens connaissaient
maintenant la portée de notre artillerie et le danger de toute proximité humaine,
et nul ne s'aventura qu'au prix de sa vie dans un rayon d'un mille autour des cylindres.
Il paraît que ces géants passèrent une partie de l'après-midi à aller et venir,
transportant le matériel des deux autres cylindres — le second tombé dans les pâturages
d'Addlestone, et le troisième à Pyrford — à leur place primitive sur la lande
d'Horsell. Au-dessus des bruyères incendiées et des édifices écroulés, commandant
une vaste étendue, l'un d'eux se tint en sentinelle, tandis que les autres, abandonnant
leurs énormes machines de combat, descendirent dans leur trou. Ils y travaillèrent
ferme bien avant dans la nuit et la colonne de fumée dense et verte qui s'élevait
et planait au-dessus d'eux se voyait des collines de Merrow et même, dit-on, de
Banstead et d'Epsom Downs. i ' i
'■ i
Alors, tandis que derrière moi les Marsiens se préparaient ainsi à leur prochaine
sortie, et que devant moi l'Humanité se ralliait pour la bataille, avec une peine
et une fatigue infinies, à travers les flammes et la fumée de Weybridge incendié,
je me mis en route vers Londres.
J'aperçus, lointaine et minuscule, une barque abandonnée qui suivait le fil de
86
l'eau; je quittai la plupart de mes vêtements bouillis et quand elle passa devant
moi, je l'atteignis et pus ainsi m'échapper de cette destruction. II n'y avait dans la
barque aucun aviron, mais, autant que mes mains aux trois quarts cuites me le
permirent, je réussis à pagayer en quelque sorte en descendant le courant vers
Halliford et Walton, d'une allure fort pénible, et, comme on peut bien le comprendre
en regardant continuellement derrière moi. Je suivis la rivière parce que je considérais
qu'un plongeon serait ma meilleure chance de salut, si les géants revenaient.
L'eau, que la chute du Marsien avait portée à une température très élevée,
descendait en même temps que moi, avec un nuage de vapeur, de sorte que
pendant plus d'un kilomètre il me fut presque impossible de rien distinguer sur les
rives. Une fois cependant, je pus entrevoir une file de formes noires s'enfuyant
de Weybridge à travers les près. Halliford me sembla absolument désert, et plusieurs
maisons riveraines flambaient. 11 était étrange de voir la contrée si parfaitement
tranquille et entièrement désolée sous le chaud ciel bleu, avec des nuées de fumée
et des langues de flamme montant droit dans l'atmosphère ardente de l'après-midi.
Jamais encore je n'avais vu des maisons brûler sans l'ordinaire accompagnement
d'une foule gênante. Un peu plus loin, les roseaux desséchés de la rive se consumaient
et fumaient, et une ligne de feu s'avançait rapidement à travers les chaumes d'un
champ de luzerne.
Je dérivai longtemps, endolori et épuisé par tout ce que j'avais enduré, au
milieu d'une chaleur intense réverbérée par l'eau. Puis mes craintes reprirent le
dessus et je me remis à pagayer. Le soleil écorchait mon dos nu. Enfin, comme
j'arrivais en vue du pont de Walton, au coude du fleuve, ma fièvre et ma faiblesse
l'emportèrent sur mes craintes et j'abordai sur la rive gauche où je m'étendis,
inanimé, parmi les grandes herbes. Je suppose qu'il devait être à ce moment entre
quatre et cinq heures. Au bout d'un certain temps je me relevai, fis, sans rencon-
trer âme qui vive, un bon demi-kilomètre et finis par m'étendre de nouveau à
l'ombre d'une haie. Je crois me souvenir d'avoir prononcé à haute voix des phrases
incohérentes, pendant ce dernier effort. J'avais aussi très soif et regrettais amère-
ment n'avoir pas bu plus d'eau. Alors, chose curieuse, je me sentis irrité contre ma
femme, sans parvenir à m'expliquer pourquoi, mais mon désir impuissant d'atteindre
Leatherhead me tourmentait à l'excès.
Je ne me rappelle pas clairement l'arrivée du vicaire, parce qu'alors probable-
ment je devais être assoupi. Je l'aperçus soudain, assis, les manches de sa chemise
souillées de suie et de fumée et sa figure glabre tournée vers le ciel où ses yeux
semblaient suivre une petite lueur vacillante qui dansait dans les nuages pommelés,
un léger duvet de nuages, à peine teinté du couchant d'été.
. Je me soulevai et au bruit que je fis il ramena vivement ses regards sur moi.
— Avez-vous de l'eau ? demandai-je brusquement.
Il secoua la tête.
— Vous n'avez fait qu'en demander depuis une heure, dit-il.
87
Un instant nous nous regardâmes en silence, procédant l'un et Tautre à un
réciproque inventaire de nos personnes. Je crois bien qu'il me prit pour un être
assez étrange, ainsi vêtu seulement d'un pantalon trempé et de chaussettes, la peau
rouge et brûlée, la figure et les épaules noircies par la fumée. Quant à lui, son
visage dénotait une honorable simplicité cérébrale : sa chevelure tombait en boucles
blondes crépues sur son front bas et ses yeux étaient plutôt grands, d'un bleu
pâle, et sans regard. II se mit à parler par phrases saccadées, sans plus faire atten-
tion à moi, les yeux égarés et vides.
— Que signifie tout cela ? Que signifient ces choses ? demandait-il.
Je le regardai avec étonnement sans lui répondre.
Il étendit en avant une main maigre et blanche et continua sur un ton lamentable :
— Pourquoi ces choses sont-elles permises ? Quels péchés avons-nous commis ?
Le service divin était terminé et je faisais une promenade pour m'éclaircir les idées,
quand tout à coup éclatèrent l'incendie, la destruction et la mort ! Comme à Sodome
et à Gomorrhe ! Toute notre œuvre détruite, toute notre œuvre Qui sont ces
Marsiens ?
— Qui sommes-nous ? lui répondis-je, toussant pour dégager ma gorge embar-
rassée et sèche.
Il empoigna ses genoux et tourna de nouveau ses yeux vers moi. Pendant
une demi-minute, il me contempla sans rien dire.
— Je me promenais par les routes pour éclaircir mes idées, reprit-il, et tout
à coup éclatèrent l'incendie, la destruction et la mort I
Il retomba dans le silence, son menton maintenant presque enfoncé entre ses
genoux. Bientôt il continua, en agitant sa main :
— Toute notre œuvre, toutes nos réunions pieuses! Qu'avons-nous fait? Quelles
fautes a commises Weybridge ? Tout est perdu ! tout est détruit ! L'Eglise I — il
y a trois ans seulement que nous l'avions rebâtie ! — Détruite ! Emportée comme
un fétu I Pourquoi ?
Il fit une autre pause, puis il éclata de nouveau comme un dément.
— La fumée de son embrasement s'élèvera sans cesse ! cria-t-il.
Ses yeux flamboyaient et il étendit son doigt maigre dans la direction de Weybridge.
Je commençais maintenant à connaître ses mesures. L'épouvantable tragédie dont
il avait été le spectateur — il était évidemment un fugitif de Weybridge — l'avait
amené jusqu'aux dernières limites de sa raison.
— Sommes-nous loin de Sunbury ? lui demandai-je d'un ton naturel et positif.
— Qu'allons-nous devenir ? continua-t-il. Y a-t-il partout de ces créatures ? Le
Seigneur leur a-t-il livré la terre ?
— Sommes-nous loin de Sunbury ?
— Ce matin encore j'officiais à...
— Les temps sont changés, lui dis-je paisiblement. Il ne faut pas perdre la
tête. Il y a encore de l'espoir.
88
— De Tespoir ?
— Oui. Beaucoup d^espoir — malgré tous ces ravages !
Je commençai alors à lui expliquer mes vues sur la situation. II m'écouta
d'abord en silence, mais à mesure que je parlais, l'intérêt qu'indiquait son regard fit
de nouveau place à l'égarement et ses yeux se détournèrent de moi.
— Ce doit être le commencement de la fin, reprit-il en m'interrompant. La fin I
Le grand et terrible jour du Seigneur ! Lorsque les hommes imploreront les rochers
et les montagnes de tomber sur eux et de les cacher — les cacher à la face de
Celui qui est assis sur le Trône !
Je me rendis compte de la position. Renonçant à tout raisonnement sérieux,
je me remis péniblement debout et, m'inclinant vers lut, je lui posai la main sur
l'épaule.
— Soyez un homme, dis-je. La peur vous a fait perdre la boussole. A quoi
sert la religion si elle n'est d'aucun secours quand viennent les calamités ? Pensez
un peu à ce que les tremblements de terre, les inondations, les guerres et les vol-
cans ont fait aux hommes jusqu'à présent. Pourquoi voudriez-vous que Dieu eût
épargné Weybridge? Il n'est pas agent d'assurances.
Un instant il garda un silence effaré.
— Mais comment échapperons-nous? demanda-t-il brusquement. Ils sont invul-
nérables. Ils sont impitoyables...
— Ni l'un ni l'autre, peut-être, répondis-je. Plus puissants ils sont, plus réflé-
chis et plus prudents nous faut-il être. L'un d'entre eux a été tué, là-bas, il n'y
a pas trois heures.
— Tué ! dit-il, en promenant ses regards autour de lui. Comment les envoyés
du Seigneur peuvent-ils être tués ?
— Je l'ai vu de mes yeux, continuai-je à lui conter. Nous avons eu la male-
chance de nous trouver au plus fort de la mêlée, voilà tout.
— Qu'est-ce que cette petite lueur dansante dans le ciel? demanda-t-il soudain.
Je lui dis que c'était le signal de l'héliographe — le signe du secours et de
l'effort humain.
— Nous sommes encore au beau milieu de la lutte, si paisibles que soient les
choses. Cette lueur dans le ciel prévient de la tempête qui se prépare. Là-bas, selon
moi, sont les Marsiens, et du côté de Londres, là où les collines s'élèvent vers
Richmond et Kingston et où les bouquets d'arbres peuvent les dissimuler, des ter-
rassements sont faits et des batteries disposées. Bientôt les Marsiens vont revenir de
ce côté...
Au moment où je disais cela, il se dressa d'un bond et m'arrêta d'un geste.
— Ecoutez ! dit-il.
De par delà les collines basses de la rive opposée du fleuve, nous arriva le
son étouffé d'une canonnade éloignée et de cris sinistres et lointains. Puis tout rede-
vint tranquille. Un hanneton passa en bourdonnant par-dessus la haie auprès de
89
nous. A Touest, le croissant de la lune, timide et pâle, était suspendu, très haut
dans le ciel, au-dessus des fumées de Weybridge et de Shepperton, par-dessus la
splendeur calme et ardente du couchant.
Nous ferons mieux de suivre ce sentier, vers îe nord, dis-je.
XIV
A LONDRES
Mon frère cadet se trouvait à Londres quand les Marsîens tombèrent à Woking,
II était étudiant en médecine et, absorbé par la préparation d^un examen imminent,
il n'apprit cette arrivée que dans la matinée du samedi. Ce jour-là, les journaux
du matin contenaient, en plus de longs articles spéciaux sur la planète Mars, sur
la vie possible dans les planètes et autres sujets de ce genre, un bref télégramme
rédigé de façon très vague, mais, à cause de cela même, d'autant plus frappant.
Les Marsiens, contait le récit, alarmés par Fapproche d'une foule de gens, en
avaient tués un certain nombre avec une sorte de canon à tir rapide. Le tété-
gramme se terminait par ces mots : ** Formidables comme ils semblent l'être, les
Marsiens n'ont pas encore bougé du trou dans lequel ils sont tombés et ils semblent
même, à vrai dire, incapables de le faire ♦ ce qui serait dû probablement à la
pesanteur relativement plus grande à la surface de la terre. „ Et les chroniqueurs
s'étendaient à loisir sur ces derniers mots rassurants.
Naturellement, tous les étudiants qui assistaient au cours de biologie auquel
mon frère se rendit ce jour-là étaient extrêmement intéressés, mais il n'y avait dans
les rues aucun signe de surexcitation anormale. Les journaux du soir étalèrent des
bribes de nouvelles sous d'énormes titres. Ils n'apprenaient rien d'autre que des
mouvements de troupe aux environs de la lande et l'incendie du bois de sapins
entre Woking et Weybridge. Mais vers huit heures, la ** St James's Gazette, „ dans
n
une édition spéciale, annonçait simplement Tinterruption des communications télégra-
phiques, en attribuant ce fait à la chute de sapins enflammés en travers des lignes»
On n^apprit rien d'autre de la lutte ce soir-là, qui était le soir de ma fuite à
Leatherhead et de mon retour.
Mon frère n'éprouva aucune inquiétude à notre égard; il savait, d'après la
description des journaux, que le cylindre était à deux bons milles de chez moi,
mais il décida cependant qu'il viendrait en hâte coucher à la maison cette nuit-là,
afin, comme il le dit, d'apercevoir au moins ces êtres avant qu'ils ne fussent tués.
Vers quatre heures, il m'envoya un télégramme qui ne me parvint jamais et alla
passer la soirée au concert.
II y eut aussi à Londres, dans la soirée du samedi, un violent orage et mon
frère se rendit à la gare en voiture. Sur le quai d'où le train de minuit part
habituellement, il apprit, après quelque attente, qu'un accident empêchait les trains
d'arriver cette nuit-là jusqu'à Woking. On ne put lui indiquer la nature de l'acci-
dent ; à dire vrai, les autorités compétentes ne savaient encore à ce moment rien
de précis. Il y avait très peu d'animation dans la gare, car les chefs de service, ne
pouvant imaginer qu'il se soit produit autre chose qu'un déraillement entre Byfleet
et l'embranchement de Woking, dirigeaient sur Virginia Water ou Guilford les
trains qui passaient ordinairement par Woking. Ils étaient, de plus, fort préoccupés
par les arrangements que nécessitaient les changements de parcours des trains
d'excursions pour Southampton et Portsmouth, organisés par la Ligue pour le Repos
du Dimanche. Un reporter nocturne, prenant mon frère pour un ingénieur de la
traction auquel il ressemble quelque peu, l'arrêta au passage et chercha à l'inter-
viewer. Fort peu de gens, sauf quelques chefs, ne pensaient à rapprocher de l'irrup-
tion des Marsiens l'accident supposé.
J'ai lu dans un autre récit de ces événements que, le dimanche matin, " tout
Londres fut électrisé par les nouvelles venues de Woking. „ En fait, il n'y eut
rien qui pût justifer cette phrase très extravagante. Beaucoup d'habitants de Londres
ne surent rien des Marsiens jusqu'à la panique du lundi matin. Ceux qui en avaient
entendu parler mirent quelque temps à se rendre clairement compte de tout ce que
signifiait les télégrammes hâtivement rédigés, paraissant dans les gazettes spéciales
du dimanche que la majorité des gens à Londres ne lisent pas.
L'idée de sécurité personnelle est, d'ailleurs, si profondément ancrée dans
l'esprit du Londonien, et les nouvelles à sensation sont de telles banalités dans les
journaux, qu'on put lire sans nullement frissonner des nouvelles ainsi conçues :
** Hier soir vers sept heures, les Marsiens sont sortis du cylindre, et s'étant mis
en marche protégés par une cuirasse de plaques métalliques, ont complètement
saccagé la gare de Woking et les maisons adjacentes et ils ont entièrement massacré
un bataillon du régiment de Cardigan. Les détails manquent. Les Maxims ont été
absolument impuissants contre leurs armures. Les pièces de campagne ont été mises
hors de combat par eux. Des détachements de hussards ont traversé Chertsey au
92
Ils avaient passé tout près de moi et deux
d^entre eux étaient penchés sur les ruines
écumeuses et tumultueuses de leur camarade.
Les deux autres étaient debout dans Veau
auprès de lui, l'un à deux cents mètres de moi,
l'autre vers Laleham. Ils agfitaient violemment
les générateurs du Rayon Ardent et le jet
sifflant frappait en tous sens et de toutes parts.
(CHAPITRE XII)
galop. Les Marsîens semblent s^avancer lentement vers Chertsey ou Windsor. Une
grande anxiété règne dans tout Fouest du Surrey et des travaux de terrassement
sont rapidement entrepris pour faire obstacle à leur marche sur Londres. „ Ce fut
ainsi que le Sunday Sun „ annonça la chose. Dans le ** Référée „ un
artic^ en style de manuel, M- habilement et rapidement écrit, compara l'affaire à
Personne à Londres ne savait positivement de quelle nature étaient les Mar-
siens cuirassés et une idée fixe persistait que ces montres devaient être lents : ** se
traînant, rampant péniblement „ — étaient les expressions qui se répétaient dans
presque tous les premiers rapports. Aucun de ces télégrammes ne pouvait avoir été
écrit par un témoin oculaire. Les journaux du dimanche imprimèrent des éditions
diverses à mesure que de nouveaux détails leur parvenaient, quelques-uns même
sans en avoir. Mais il n^y eut en réalité rien de sérieux d'annoncé jusqu'à ce que,
tard dans l'après-midi, les autorités eussent communiqué aux agences les nouvelles
qu'elles avaient reçues. On disait seulement que les habitants de Walton, de
Weybridge et de tout le district accouraient vers Londres, en foule, et c'était tout.
Mon frère assista au service du matin dans la chapelle de Foundiing Hospi-
tal, ignorant encore ce qui était arrivé le soir précédent. Il entendit là quelques
allusions faites à l'envahissement, une prière spéciale pour la paix. En sortant, il
acheta le Référée „. Les nouvelles qu'il y trouva l'alarmèrent et il retourna à
la gare de Waterloo savoir si les communications étaient rétablies. Les omnibus,
les voitures, les cyclistes et les innombrables promeneurs, vêtus de leurs plus beaux
habits, semblaient à peine affectés par les étranges nouvelles que les vendeurs de
journaux distribuaient. Des gens s'y intéressaient, ou s'ils étaient alarmés, c'était
seulement pour ceux qui se trouvaient sur les lieux de la catastrophe. A la gare,
r ■
;1
95
il apprît que le service des lignes de Windsor et de Chertsey était maintenant inter-
rompu. Les employés lui dirent que, le matin même, les chefs de gare de Byfleet
et de Chertsey avaient télégraphié des nouvelles surprenantes qui avaient été brus-
quement interrompues.
Mon frère ne put obtenir d'eux que des détails fort imprécis.
— On doit se battre, là-bas, du côté de Weybrigde, fut à peu près tout ce
qu'ils purent dire.
Le service des trains était à cette heure grandement désorganisé ; un grand
nombre de gens qui attendaient des amis venant des comtés du sud-ouest encom-
braient les quais. Un vieux monsieur à cheveux gris s'approcha de mon frère et
se répandit en plaintes amères contre l'insouciance de la compagnie.
— On devrait réclamer, il faut que tout le monde fasse des réclamations,
affirmait-il.
Un ou deux trains arrivèrent, venant de Richmond, de Putney et de Kingston,
contenant des gens qui, étant partis pour canoter, avaient trouvé les écluses fermées,
et un souffle de panique dans l'air. Un voyageur vêtu d'un costume de flanelle bleue
et blanche donna à mon frère d'étranges nouvelles.
— II y a des masses de gens qui traversent Kingston dans des voitures et
des chariots de toute espèce, chargés de malles et de ballots contenant leurs affaires
les plus précieuses. Ils viennent de Molesey, de Weybridge et de Walton et ils
disent qu'on tire le canon à Chertsey — une terrible canonnade — et que des cava-
liers sont venus les avertir de se sauver immédiatement parce que les Marsiens
arrivaient. A la gare de Hampton Court, ** nous „, nous avons entendu le canon,
mais nous avons cru d'abord que c'était le tonnerre. Que diable cela peut-il bien
vouloir dire ? Les Marsiens ne peuvent pas sortir de leur trou, n'est-ce pas ?
Mon frère ne pouvait le renseigner là-dessus.
Peu après, il s'aperçut qu'un vague sentiment de péril avait gagné les voya-
geurs du réseau souterrain et que les excursionnistes dominicaux commençaient à
revenir de tous lungs „ du Sud-Ouest, — Barnes, Wimbledon, Richmond Park,
Kew, et ainsi de suite — à des heures inaccoutumées ; mais ils n'avaient à racon-
ter que de vagues ouï-dire. Tout le personnel de la gare terminus semblait de
fort mauvaise humeur.
Vers cinq heures, la foule, qui augmentait incessamment aux alentours de la gare,
fut extraordinairement surexcitée, quand elle vit ouvrir la ligne de communication,
presque invariablement close, qui relie entre eux les réseaux du Sud-Est et du Sud-
Ouest, et passer des trucs portant d'immenses canons et des wagons bourrés de
soldats. C'était l'artillerie qu'on envoyait de Woolwich et de Chatham pour pro-
téger Kingston. On échangeait des plaisanteries.
— Vous allez être mangés !
— Nous allons dompter les bêtes féroces !
Et ainsi de suite.
96
Peu après cela, une escouade d'agents de police arriva, qui se mit en devoir
de dégager les quais de la gare et mon frère se retrouva dans la rue.
Les cloches des églises sonnaient les vêpres et une bande de Salutistes des-
cendit Waterloo Road en chantant. Sur le pont, des groupes de flâneurs regardaient
une curieuse écume brunâtre qui, par paquets nombreux, descendait le courant. Le
soleil se couchait : la Tour de THorloge et le Palais du Parlement se dr^^aient
contre le ciel le plus paisible qu'on pût imaginer, un ciel d'or, coupé de longues
bandes de nuages pourpres et rougeâtres. Des gens parlaient d'un cadavre qu'on
aurait vu flotter. Un homme, qui prétendait être un soldat de la réserve, dit à mon
frère qu'il avait vu les taches lumineuses de l'héliographe trembloter vers l'ouest.
Dans Wellington Street, mon frère rencontra une couple de vigoureux gaillards
qui venaient juste de quitter Flcet Street avec des journaux encore humides et
des placards où s'étalaient des titres sensationnels.
— Terrible catastrophe ! criaient-ils l'un après l'autre en descendant la rue.
Une bataille à Weybridge ! Détails complets ! Les Marsiens repoussés ! Londres
en danger !...
Il dut donner six sous pour en avoir un numéro.
Ce fut à ce moment, et alors seulement, qu'il se fit une idée de l'énorme
puissance de ces monstres et de l'épouvante qu'ils causaient. Il apprit qu'ils n'étaient
pas seulement une poignée de petites créatures indolentes, mais qu'ils étaient aussi
des intelligences gouvernant de vastes corps métalliques, qu'ils pouvaient se mouvoir
avec rapidité et frapper avec une force telle que même les plus puissants canons
ne pouvaient leur résister.
On les décrivait comme de " vastes machines semblables à des araignées énormes,
ayant près de cent pieds de haut, pouvant atteindre la vitesse d'un train express
et capables de lancer un rayon de chaleur intense „.
Des batteries, principalement d'artillerie de campagne, avaient été dissimulées
97
dans la contrée aux environs de la lande de Horsell.
ct spécialement entre le district de Woking et Londres.
Cinq de leurs machines s'étaient avancées jusqu'à la
' Tamise et Tune d'elles, par un caprice du hasard,
avait été détruite. Pour les autres, les obus n'avaient
pas porté et les batteries avaient été immédiatement
annihilées par les Rayons Ardents. On mentionnait de
grosses pertes de soldats, mais le ton de la dépêche
était optimiste.
Les Marsiens avaient été repoussés et ils n'étaient
pas invulnérables. Ils s'étaient retirés de nouveau vers
leur triangle de cylindres, aux environs de Woking. Des
éclaireurs, munis d'héliographes, s'avançaient vers eux,
les cernant dans tous les sens. On amenait des canons, en grande vitesse, de Windsor
de Portsmouth, d'Aldershot, de Woolwich — et du Nord mîmz ; entre autres, de
Woolwich, des canons de quatre-vingt-quinze tonnes à longue portée. Il y en avait
actuellement, en position ou disposés en hâte, cent seize en tout, qui défendaient Londres.
Jamais encore, en Angleterre, il n'y avait eu une aussi importante et soudaine concen-
tration de matériel militaire.
Tout nouveau cylindre, espérait-on, pourrait, aussitôt tombé, êlre détruit par
de violents explosifs, qu'on manufacturait et qu'on distribuait rapidement. Nul doute,
continuait le compte rendu, que la situation ne fût des plus insolites et des plus
graves, mais le public était exhorté à s'abstenir de toute panique et à se rassurer.
Certes, les Marsiens étaient déconcertants et terribles à l'extrême, mais ils ne
pouvaient être guère plus d'une vingtaine contre des millions d'humains.
Les autorités avaient raison de supposer, d'après la dimension des cylindres,
qu'il ne pouvait y en avoir plus de cinq dans chacun — soit quinze en tout, et
l'on s'était déjà débarrassé d'un au moins — peut-être plus. Le public devait être
à temps, prévenu de l'approche du danger et des mesures sérieuses seraient prises
pour la protection des habitants des banlieues sud-ouest menacées. De cette manière,
avec l'assurance réitérée de la sécurité de Londres et la promesse que les autorités
sauraient tenir tête au péril cette quasi-proclamation se terminait.
Tout ceci était imprimé en caractères énormes, si fraîchement que le papier
était encore humide et on n'avait pas pris le temps d'ajouter le moindre commentaire.
Il était curieux, dit mon frère, de voir comment on avait bouleversé toute la composition
du journal pour faire place à cette nouvelle.
Tout au long de Wellington Street, on pouvait voir les gens lisant les feuilles
roses déployées et le Strand fut soudain empli de la confusion des voix d'une armée
de crieurs qui suivirent les deux premiers. Des gens descendaient précipitamment
des omnibus pour s'emparer d'un numéro. Enfin, cette nouvelle surexcitait au plus
haut point les gens, quelle qu'ait pu être leur apathie préalable. La boutique d'un
98
marchand de cartes et de globes, dans le Strand, fut ouverte, raconte mon frère,
et un homme encore endimanché, ayant même des gants jaune paille, parut derrière
la vitrine, fixant en toute hâte des cartes du Surrcy après les glaces. En suivant
le Strand jusqu'à Trafalgar Square, son journal à la main, mon frère vit quelques
fugitifs arrivant du Surrey. Un homme conduisait une voiture telle qu'en ont les
maraîchers, dans laquelle se trouvaient sa femme, ses deux fils et divers meubles.
Ils venaient du pont de Westminster et, suivant de près, une grande charrette à
foin arriva, contenant cinq ou six personnes à Tair respectable, avec quelques
malles et divers paquets. Les figures de ces gens étaient hagardes et leur apparence
contrastait singulièrement avec Faspect très dominical des gens grimpés sur les
omnibus. D'élégantes personnes se penchaient hors des cabs pour leur jeter un
regard. Ils s'arrêtèrent au Square, indécis du chemin à suivre et finalement tournèrent
à droite vers le Strand. Un instant après, parut un homme en habit de travail,
monté sur un de ces vieux tricycles démodés qui ont une petite roue devant;
il était sale et son visage pâle et poussiéreux.
Mon frère se dirigea du côté de la gare de Victoria et rencontra encore un
certain nombre de fuyards qu'il examina avec l'idée vague qu'il m'aperc evrait peut-
être. Il remarqua un nombre inusité d'agents assurant la circulation des voitures.
Quelques uns des fuyards échangeaient des nouvelles avec les voyageurs des omni-
bus. L'un déclarait avoir vu les Marsiens.
— Des chaudières, sur de grandes échasses, comme je vous le dis, qui courent
plus vite que des hommes.
La plupart d'entre eux étaient animés et surexcités par leur étrange aventure.
Au delà de Victoria, les tavernes faisaient un commerce actif avec les nouveaux
arrivants. A tous les coins de rue, des groupes de gens lisaient les journaux,
discutant avec animation, en contemplant ces visiteurs exceptionnels et inattendus.
Ils semblaient augmenter à mesure que la nuit venait, jusqu'à ce qu'enfin y [
I I '
les rues fussent, comme le dit mon frère, semblables à la Grand'Rue /-.n
d'Epsom le jour du Derby. Il posa
quelques questions à plusieurs des
fugitifs et n'obtint d'eux que des
réponses incohérentes.
Il ne put se procurer aucune
nouvelle de Woking; un homme pour-
tant, lui assura que Woking avait été
entièrement détruit la nuit précédente.
— Je viens de Byfleet, dit-il ;
un bicycliste arriva ce matin de
bonne heure dans le village et courut
de porte en porte nous dire de partir.
Puis ce fut le tour des soldats.
On voulait savoir ce qui se passait et Ton ne voyait rien que des nuages de fumée
sans que personne vint de ce côté. Ensuite nous entendîmes la canonnade à Chertsey
et des gens arrivèrent de Weybridge. Alors j'ai fermé ma maison et je suis parti.
II y avait à ce moment dans la foule un profond sentiment d'irritation contre
les autorités, parce qu'elles n'avaient pas été capables de se débarrasser des enva-
hisseurs sans tout cet encombrement.
Vers huit heures, ont put distinctement percevoir dans tout le sud de Londres
le bruit d'une sourde canonnade. Mon frère ne put l'entendre dans les voies prin-
cipales, à cause de la circulation et du trafic, mais, en coupant vers le fleuve par
des rues écartées et tranquilles, il pouvait le distinguer très clairement.
II revint à pied à Westminster jusque chez lui, près de Regent's Park, vers
deux heures. II était maintenant plein d'anxiété à mon propos et bouleversé par
l'importance évidente de la catastrophe. Son esprit, comme le mien l'avait été la
veille, était porté à s'occuper des détails militaires. II pensa à tous ces canons silen-
cieux et prêts à faire feu, à la contrée devenue soudain nomade et il essaya de
s'imaginer des " chaudières „ sur des échasses de cent pieds de haut.
Deux ou trois voiturées de fugitifs passèrent dans Oxford Street et plusieurs
dans Marylebone Road ; mais la nouvelle se propageait si lentement que les trottoirs
de Regent's Street et de Portiand Road étaient encombrés des habituels prome-
neurs du dimanche après-midi, et l'on ne parlait de l'affaire que dans de rares
groupes; aux environs de Regent's Park les couples silencieux flânaient aussi nombreux
que de coutume. La soirée était chaude et tranquille, bien qu'un peu lourde ; le
canon s'entendait encore par intervalles, et, après minuit, le ciel fut éclairé vers le
sud comme par des éclairs de chaleur.
II lut et relut le journal, craignant que les pires choses ne me fussent arrivées.
11 ne pouvait tenir en place et après souper il erra de nouveau par les rues, au hasard.
Rentré chez lui, il essaya en vain de détourner le cours de ses idées en revoyant
ses résumés d'examen. îl se coucha un peu après minuit et fut éveillé de quelque
lugubre rêve, aux premières heures du lundi matin, par un tintamarre de marteaux
de porte, de pas précipités dans la rue, de tambour éloigné et de volées de cloches.
Des reflets rouges dansaient au plafond. Un instant, il resta immobile, surpris, se
demandant si le jour était venu ou si le monde était fou. Puis il sauta à bas du
lit et courut à la fenêtre.
Sa chambre était mansardée et comme il se penchait, il y eut une douzaine
d'échos au bruit de sa fenêtre ouverte, et des têtes parurent en toute sorte de
désarroi nocturne. On criait des questions.
— Ils viennent ! hurlait un policeman, en secouant le marteau d'une porte.
Les Marsiens vont venir ! et il se précipitait à la porte voisine.
Un bruit de tambours et de trompettes arriva des casernes d'Albany Street et
toutes les cloches d'église à portée d'oreille travaillaient ferme à tuer le sommeil
avec leur tocsin véhément et désordonné. Il y eut des bruits de portes qu'on ouvre
m
et Tune après l'autre les fenêtres des
maisons d'en face passèrent de l'obscu-
rité à une lumière jaunâtre.
Du bout de la rue arriva au galop"
une voiture fermée, dont le bruit, qui
éclata soudain au coin, s'éleva jusqu'au
fracas sous la fenêtre et mourut lente-
ment dans la distance. Presque immé-
diatement, suivirent quelques cabs,
avant-coureurs d'une longue procession
de rapides véhicules, allant pour la
plupart à la gare de Chalk Farm, d'où
les trains spéciaux de la Compagnie du
Nord-Ouest devaient partir, pour éviter
de descendre la pente jusqu'à Euston.
Pendant longtemps mon frère resta à la
fenêtre à considérer avec ébahissement les policemen heurtant successivement _ — ^ .
à toutes les portes, et annonçant leur incompréhensible nouvelle. Puis derrière lui,
la porte s'ouvrit et le voisin qui habitait sur le même palier entra, vêtu seulement de
sa chemise et de son pantalon, en pantoufles et les bretelles pendantes, les cheveux
ébouriffés par l'oreiller.
— Que diable arrive-t-il ? Un incendie ? demanda-t-il. Quel satané vacarme !
Ils avancèrent tous deux la tête hors de la fenêtre, s'ef forçant d'entendre ce
que les policemen criaient. Des gens arrivaient des rues transversales et causaient
par groupes animés, à chaque coin.
— Mais pourquoi diable tout cela ? demandait le voisin.
Mon frère lui répondit vaguement et se mit à s'habiller, courant à la fenêtre,
avec chaque pièce de son costume, afin de ne rien manquer du remue-ménage
croissant des rues. Et bientôt des gens vendant des journaux extraordinairement
matineux descendirent la rue en braillant.
— Londres en danger de suffocation ! Les lignes de Kingston et de Richmond
forcées ! Terribles massacres dans la vallée de la Tamise.
Tout autour de lui — aux étages inférieurs de maisons voisines, derrière
dans les terrasses du parc, dans les cent autres rues de cette partie de Maryle-
bone, dans le district de Westbourne Park et dans St-Pancras, à l'ouest et au nord,
dans Kilburn, St John's Wood et Hampstead, à l'est dans Shoreditch, Highbury,
Haggerston et Hoxton, en un mot dans toute l'étendue de Londres, depuis Ealing
jusqu'à East Ham — des gens se frottaient les yeux, ouvraient leurs fenêtres pour
savoir ce qui arrivait, s'interrogaient au hasard et s'habillaient en hâte, quand eut
passé, à travers les rues, le premier souffle de la tempête de peur qui venait.
Ce fut l'aube de la grande panique. Londres, qui s'était couché le dimanche
m
soir, stupîde et inerte, se réveillait, aux petites heures du lundi matin, avec le frisson
du danger proche.
Incapable d^apprendre de sa fenêtre ce qui était arrivé, mon frère descendit dans
la rue, au moment où le ciel, entre les parapets des maisons, recevait les premières
touches roses de Faurore, Les gens qui fuyaient à pied ou en voiture, devenaient
à chaque mstant de plus en plus nombreux. .-^--^
— La Fumée Noire ! criaient incessamment ces gens ; \ lar^Fumée Noire !
La contagion d'une terreur aussi unanime était inévitable. Comme mon frère
demeurait hésitant sur le seuil de la porte, il aperçut un autre crieur de journaux
qui venait de son côté et il acheta un numéro immédiatement. L'homme continua
sa route avec le reste, vendant, en courant, ses journaux un sehlling pièce — grotesque
mélange de profit et de panique.
Dans ce journal, mon frère lut la dépêche du général commandant en chef,
annonçant la catastrophe : ** Les Marsiens se sont mis à décharger, au moyen
de fusées, d'énormes nuages de vapeur noire et empoisonnée. Ils ont asphyxié nos
batteries, détruit Richmond, Kingston et Wimbledon, et s'avancent lentement vers
Londres, dévastant tout sur leur passage. Il est impossible de les arrêter. Il n'y a
d'autre salut devant la Fumée Noire qu'une fuite immédiate. „
C'était tout, mais c'était assez. L'entière population d'une grande cité de six
Ï02
millions d'habitants se mettait en mouvement, s^échappait, s'enfuyait : bientôt elle
s'écoulerait en masse vers le Nord. ^
— La Fumée Noire ! criaient d'innombrables voix. Le Feu !
Les cloches de l'église voisine faisaient un discordant vacarme ; un chariot mal
conduit alla verser, au milieu des cris et des jurons, contre l'auge de pierre du
bout de la rue. Des lumières, d'un jaune livide, allaient et venaient dans les maisons,
et quelques cabs passaient avec leurs lanternes non éteintes. Au-dessus de tout cela,
l'aube devenait plus brillante, claire, tranquille et calme.
II entendit des pas courant de ci de là, dans les chambres, en haut et en bas,
derrière lui. La propriétaire vint à la porte négligemment enveloppée d'une robe de
chambre et d'un châle. Son mari suivait, en grommelant.
Quand mon frère commença à comprendre l'importance de toutes ces choses,
il remonta précipitamment à sa chambre, prit tout son argent disponible — environ
dix livres en tout — et redescendit dans la rue.
LES EVENEMENTS DANS LE SURREY
Pendant que le vicaire, Tair égaré, tenait ses discours incohérents, à Fombre
de la haie dans les prairies basses de Halliford, pendant que mon frère regardait
les fugitifs arriver sans cesse par Westminster Bridge, les Marsiens avaient repris
l'offensive. Autant qu'on peut en être certain, d'après les récits contradictoires qu'on
a avancés, la plupart, affairés par de nouveaux préparatifs, restèrent auprès des
carrières de Horsell, ce soir-là, jusqu'à neuf heures, pressant quelque travail et produisant
d'immenses nuages de fumée noire.
Mais assurément trois d'entre eux sortirent vers huit heures; ils s'avancèrent
avec lenteur et précaution, traversant Byfleet et Pyrford, jusqu'à Ripley et Weybridge,
et se trouvèrent ainsi contre le couchant en vue des batteries en alerte. Ils n'avançaient
pas ensemble, mais séparés l'un de l'autre par une distance d'environ un mille et
demi. Ils communiquaient entre eux aux moyen de hurlements semblables à la
sirène des navires, montant et descendant une sorte de gamme.
C'étaient ces hurlements, et la canonnade de Ripley et de St George's Hill,
que nous avions entendus à Upper Halliford. Les canonniers de Ripley, artilleurs
volontaires et fort novices, qu'on n'aurait jamais dû placer dans une pareille posi-
tion, tirèrent une volée désordonnée, prématurée et inefficace, et se débandèrent, à
Ï04
p ied et à cheval, à travers le village désert ; le Marsien enjamba tranquillement
leurs canons, sans se servir de son Rayon Ardent, choisit délicatement ses pas
parmi eux, les dépassa et arriva inopinément sur les batteries de Painshill Park,
qu^il détruisit.
Cependant, les troupes de St George's Hill étaient mieux conduites ou avaient
plus de courage. Dissimulées derrière un bois de sapins, il semble que le Marsien
ne se soit pas attendu à les trouver là. Ils pointèrent leurs canons aussi délibé-
rément que s'ils avaient été à la manœuvre et firent feu à une portée d'environ
Les obus éclatèrent tout autour du Marsien, et on le vit faire quelques pas
encore, chanceler et s'écrouler ; tous poussèrent un cri, et avec une hâte frénétique
rechargèrent les pièces. Le Marsien renversé fit entendre un ululement prolongé ;
immédiatement, un second géant étincelant lui répondit et apparut au-dessus des arbres
vers le sud. lî est possible qu'une des jambes du tripode ait été brisée par les obus.
La seconde volée passa au-dessus du Marsien renversé et, simultanément, ses deux
compagnons braquèrent leur Rayon Ardent sur la batterie. Les caissons sautèrent,
les sapins tout autour des pièces prirent feu et un ou deux artilleurs seulement,
protégés dans leur fuite par la crête de la colline, s'échappèrent.
Après cela, les trois géants durent s'arrêter et tenir conseil ; les éclaireurs qui
les épiaient rapportent qu'ils restèrent absolument stationnaires pendant la demi-heure
suivante. Le Marsien qui était à terre se glissa péniblement hors de son espèce de
capuchon, petit être brun rappelant étrangement, dans la distance, quelque tache de
rouille et se mit apparemment à réparer sa machine. Vers neuf heures, il eut
terminé, car son capuchon reparut par-dessus les arbres.
Quelques minutes après neuf heures, ces trois premiers éclaireurs furent rejoints
par quatre autres Marsiens, qui portaient un gros tube noir. Chacun des trois
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autres fut muni d'un tube similaire, et les sept géants se disposèrent à égales
distances en une ligne courbe entre St George's Hill, Weybridge, et le village de
Send, au sud-ouest de Ripley.
Aussitôt qu'ils se furent mis en mouvement, une douzaine de fusées montèrent
des collines pour avertir les batteries de Ditton et de Esher. En même temps,
quatre des engins de combat, armés de leurs tubes, traversèrent la rivière, et deux
d'entre eux, se détachant en noir contre le ciel occidental, nous apparurent, tandis
que le vicaire et moi, las et endoloris, nous nous hâtions sur la route qui monte
vers le Nord, au sortir d'Halliford. Ils avançaient nous sembla-t-il, sur un nuage,
car une brume laiteuse couvrait les champs et s'élevait jusqu'au tiers de leur
hauteur.
A cette vue, le vicaire poussa un faible cri rauque et se mit à courir; mais
je savais qu'il était inutile de se sauver devant un Marsien, et, me jetant de côté,
je me glissai entre des buissons de ronces et d'orties, au fond du grand fossé
qui bordait la route. S'étant retourné, le vicaire m'aperçut et vint me rejoindre.
Les deux Marsiens s'arrêtèrent, le plus proche de nous debout, en face de
Sunbury; le plus éloigné n'étant qu'une tache grise indistincte du côté de l'étoile
du soir, vers Staines.
Les hurlements que poussaient de temps à autre les Marsiens avaient cessé.
Dans le plus grand silence, ils prirent position en une vaste courbe sur une ligne
de douze milles d'étendue. Jamais, depuis l'invention de la poudre, un commence-
ment de bataille n'avait été aussi paisible. Pour nous, aussi bien que pour quel-
qu'un qui, de Ripley, aurait pu examiner les choses, les Marsiens faisaient l'effet
d'être les maîtres uniques de la nuit ténébreuse, à peine éclairée qu'elle était par
un mince croissant de lune, par les étoiles, les lueurs attardées du couchant, et
les reflets rougeâtres des incendies de St George's Hîll et des bois en flammes
de Painshill.
Mais, faisant partout face à cette ligne d'attaque, à Staines, à Hounslow, à
Ditton, à Esher, à Ockham, derrière les collines et les bois au sud du fleuve,
au nord dans les grasses prairies basses, partout où un village ou un bouquet
d'arbres offrait un suffisant abri, des canons attendaient. Les fusées-signaux écla-
tèrent, laissèrent pleuvoir leurs étincelles à travers la nuit et s'évanouirent, surex-
citant d'une impatience inquiète tous ceux qui servaient ces batteries. Dès que les
Marsiens se seraient avancés jusqu'à portée des bouches à feu, immédiatement, ces
formes noires d'hommes immobiles seraient secouées par l'ardeur du combat, ces
canons, aux reflets sombres dans la nuit tombante, cracheraient un furieux tonnerre.
Sans doute, la pensée qui préoccupait la plupart de ces cerveaux vigilants, de
même qu'elle était ma seule perplexité, était cette énigmatique question de savoir
ce que les Marsiens comprenaient de nous. Se rendaient-ils compte que nos millions
d'individus étaient organisés, disciplinés, unis pour la même œuvre ? Ou bien,
interprétaient-ils ces jaillissements de flamme, les vols soudains de nos obus,
m
rinvestissement régulier de leur campement, comme nous pourrions interpréter, dans une
ruche d^abeilles dérangée, un furieux et unanime assaut ? (A ce moment personne
ne savait quel genre de nourriture il leur fallait.) Cent questions de ce genre se
pressaient en mon esprit, tandis que je contemplais ce plan de bataille. Au fond
de moi-même, favais la sensation rassurante de tout ce qu^il y avait de forces
inconnues et cachées derrière nous, vers Londres. Avait-on préparé des fosses et
des trappes? Les poudrières de Hounslow allaient-elles servir de piège? Les Londo-
niens auraient-ils le courage de faire de leur immense province d'édifices un vaste
Moscou en flammes ?
Puis, après une interminable attente, nous sembla-t-il, pendant laquelle nous
restâmes blottis dans la haie, un son nous parvint, comme la détonation éloignée
d'un canon. Un autre se fit entendre plus proche, puis un autre encore. Alors, le
Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son tube et le déchargea, à
la manière d'un canon, avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui
était près de Staines lui répondit. Il n'y eut ni flammes ni fumée, rien que cette
lourde détonation.
Ces décharges successives me firent une telle impression qu'oubliant presque
ma sécurité personnelle et mes mains bouillies, je me hissai par-dessus la haie pour
voir ce qui se passait du côté de Sunbury. Au même moment, une seconde déto-
nation suivit et un énorme projectile passa en tourbillonnant au-dessus de ma tête,
allant vers Hounslow. Je m'attendais à voir au moins des flammes, de la fumée,
quelque évidence de l'effet de sa chute. Mais je ne vis autre chose que le ciel
bleu et profond, avec une étoile solitaire, et le brouillard blanc s'étendant large et
bas à mes pieds. Il n'y avait eu aucun fracas, aucune explosion en réponse. Le
silence était revenu. Les minutes se prolongèrent.
— Qu'arrive-t-il ? demanda le vicaire qui se dressa debout à côté de moi.
— Dieu le sait ! répondis-je.
Une chauve-souris passa en voltigeant et disparut. Un lointain tumulte de cris
monta et cessa. Je me tournai à nouveau du côté du Marsien et je le vis qui se
dirigeait à droite, au long de la rivière, de son allure rotative si rapide.
A chaque instant, je m'attendais à entendre s'ouvrir contre lui le feu de quelque
batterie cachée ; mais rien ne troubla le calme du soir. La silhouette du Marsien
diminuait dans l'éloignement, et bientôt la brume et la nuit l'eurent englouti. D'une
même impulsion, nous grimpâmes un peu plus haut. Vers Sunbury se trouvait une
forme sombre, comme si une colline conique s'était soudain dressée, cachant à nos
regards la contrée d'au delà ; puis, plus loin, sur l'autre rive au-dessus de Walton,
nous aperçûmes un autre de ces sommets. Pendant que nous les examinions, ces
formes coniques s'abaissèrent et s'élargirent.
Mû par une pensée soudaine, je portai mes regards vers le nord, où je vis
que trois de ces nuages noirs s'élevaient.
Une tranquillité soudaine se fit. Loin vers le sud-est, faisant mieux ressortir le
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calme silence, nous entendions les Marsiens s'entr' appeler avec de longs ulule-
ments; puis Fair fut ébranlé de nouveau par les explosions éloignées de leurs
tubes. Mais ^artillerie terrestre ne leur répliquait pas.
Il nous était impossible, alors, de comprendre ces choses, mais je devais, plus
tard, apprendre la signification de ces sinistres kopjes qui s'amoncelaient dans le
crépuscule. Chacun des Marsiens, placé ainsi que je l'ai indiqué et obéissant à
quelque signal inconnu, avait déchargé, au moyen du tube en forme de canon qu'il
portait, une sorte d'immense obus sur tout taillis, coteau ou groupe de maisons,
sur tout autre possible abri à canons, qui se trouvait en face de lui. Quelques-
uns ne tirèrent qu'un seul de ces projectiles, d'autres, deux, comme dans le cas de
celui que nous avions vu ; celui de Ripley n'en déchargea, prétendit-on, pas moins
de cinq, coup sur coup. Ces projectiles se brisaient en touchant le sol — sans
faire explosion — et immédiatement dégageaient un énorme volume d'une vapeur
lourde et noire, se déroulant et se répandant vers le ciel, en un immense nuage
sombre, une colline gazeuse qui s'écroulait et s'étendait d'elle-même sur la contrée
environnante. Le contact de cette vapeur et l'inspiration de ses âcres nuages étaient
la mort pour tout ce qui respire.
Cette vapeur était très lourde, plus lourde que la fumée la plus dense, si bien
qu'après le premier dégagement tumultueux, elle se répandait dans les couches d'air
inférieures et retombait sur le sol d'une façon plutôt liquide que gazeuse, abandonnant les
collines, pénétrant dans les vallées, les fossés, au long des cours d'eau, ainsi que fait,
dit-on, le gaz acide carbonique s'échappant des fissures des roches volcaniques. Partout
où elle venait en contact avec l'eau, quelque action chimique se produisait; la surface se
couvrait instantanément d'une sorte de lie poudreuse qui s'enfonçait lentement, laissant se
former d'autres couches. Cette espèce d'écume était absolument insoluble, et il est étrange
que, le gaz produisant un effet aussi immédiat, on ait pu boire sans danger l'eau dont on
l'avait extraite. La vapeur ne se diffusait pas comme le font ordinairement les gaz. Elle
flottait par nuages compacts, descendant paresseusement les pentes et récalcitrante au
vent ; elle se combinait très lentement avec la brume et l'humidité de l'air, et tombait sur
le sol en forme de poussière. Sauf en ce qui concerne un élément inconnu, donnant un
groupe de quatre lignes dans le bleu du spectre, on ignore encore entièrement la
nature de cette substance.
Lorsque le tumultueux soulèvement de sa dispersion
était terminé, la fumée noire se tassait tout contre le sol,
avant même sa précipitation en poussière, si bien qu'à
cinquante pieds en l'air, sur les toits, aux étages supé-
rieurs des hautes maisons et sur les
grands arbres, il y avait quelque chance
d'échapper à l'empoisonnement, comme
les faits le prouvèrent ce soir-là à Street
Cobham et à Ditton.
L'homme qui échappa à la suffocation dans le premier de ces villages fit un
étonnant récit de Tétrangeté de ces volutes et de ces replis ; il raconta comment,
du haut du clocher de Téglise, il vit les maisons du village ressurgir peu à peu,
hors de ce néant noirâtre, ainsi que des fantômes, II resta là pendant un jour et
demi, épuisé, mourant de faim et de soif, écorché par le soleil, voyant à ses pieds
la terre sous le ciel bleu, et contre le fond des collines lointaines, une étendue
recouverte comme d'un velours noir, avec des toits rouges, des arbres verts, puis.
Ceci se passait à Street Cobham, où la fumée noire resta jusqu'à ce qu'elle se
fût absorbée d'elle-même dans le sol. Ordinairement, dès qu'elle avait rempli son
objet, les Marsiens en débarrassaient l'atmosphère au moyen de jets de vapeur.
C'est ce qu'ils firent avec les couches qui s'étaient déroulées auprès de nous,
comme nous pûmes le voir à la lueur des étoiles, derrière les fenêtres d'une
maison déserte d'Upper Halliford, où nous étions retournés. De là, aussi, nous aper-
cevions les feux électriques des collines de Richmond et de Kingston, fouillant la nuit
en tout sens ; puis vers onze heures les vitres résonnèrent et nous entendîmes les
détonations des grosses pièces de siège qu'on avait mises en batterie sur ces hauteurs.
La canonnade continua par intervalles réguliers, pendant l'espace d'un quart d'heure,
envoyant au hasard des projectiles contre les Marsiens invincibles, à Hampton et
à Ditton; puis les rayons pâles des feux électriques s'évanouirent et furent remplacés
par de vifs reflets rouges.
Alors le quatrième cylindre — météore d'un vert brillant — tomba dans Bushey
Park, ainsi que je l'appris plus tard. Avant que l'artillerie des collines de
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Richtnond et de Kingston n^ait ouvert le feu, une violente canonnade se fit entendre
au lointain, vers le sud-ouest, due, je pense, à des batteries qui tiraient à Taventure,
avant que la fumée noire ne submergeât les canonniers.
Ainsi, de la même façon méthodique que les hommes emploient pour enfumer
un nid de guêpes, les Marsiens recouvraient toute la contrée, vers Londres, de cette
étrange vapeur suffocante. La courbe de leur ligne s'étendait lentement et elle attei-
gnit bientôt, d'un côté, Hanwell et de Fautre Cocmbe et Malden. Toute la nuit,
leurs tubes destructeurs furent à Fœuvre. Pas une seule fois, après que le Marsien
de St George's Hill eut été abattu, ils ne s'approchèrent à portée de l'artillerie.
Partout où ils supposaient que pouvaient être dissimulés des canons, ils envoyaient
un projectile contenant leur vapeur noire, et quand les batteries étaient en vue, ils
pointaient simplement le Rayon Ardent.
Vers minuit, les arbres en flammes sur les pentes de Richmond Park, et les
incendies de Kingston Hill éclairèrent un réseau de fumée noire qui cachait toute
la vallée de la Tamise et s'étendait aussi loin que l'œil pouvait voir. A travers
cette confusion, s'avançaient deux Marsiens qui dirigaient en tous sens leurs
bruyants jets de vapeur.
Les Marsiens, cette nuit-là, semblaient ménager le Rayon Ardent, soit qu'ils
n'eussent qu'une provision limitée de matière nécessaire à sa production, soit qu'ils
aient voulu ne pas détruire entièrement le pays, mais seulement terrifier et anéantir
l'opposition qu'ils avaient soulevée. Ils obtinrent assurément ce dernier résultat. La nuit
du dimanche fut la fin de toute résistance organisée contre leurs mouvements. Après
cela, aucune troupe d'hommes n'osa les affronter, si désespérée eût été l'entreprise.
Même les équipages des torpilleurs et des cuirassés, qui avaient remonté la Tamise
avec leurs canons à tir rapide, refusèrent de s'arrêter, se mutinèrent et regagnèrent
la mer. La seule opération offensive que les hommes aient tentée cette nuit-là fut
la préparation de mines et de fosses, avec une énergie frénétique et spasmodiquc.
Peut-on s'imaginer le sort de ces batteries d'Esher épiant anxieusement le crépus-
cule ? Aucun des hommes qui les servaient ne survécut. On se représente les
dispositions réglementaires, les officiers alertes et attentifs, les pièces prêtes, les
munitions empilées à portée, les avant-trains attelés, les groupes de spectateurs
civils observant la manœuvre d'aussi près qu'il leur était permis, tout cela, dans
la grande tranquillité du soir; plus loin, les ambulances, avec les blessés et les
brûlés de Weybridge; enfin la sourde détonation du tube des Marsiens, et le bizarre
projectile tourbillonnant par-dessus les arbres et les maisons, et s'écrasant au milieu
des champs environnants.
On peut se représenter aussi, le soudain redoublement d'attention, les volutes
et les replis épais de ces ténèbres qui s'avançaient contre le sol, s'élevaient vers
le ciel et faisaient du crépuscule une obscurité palpable ; cet étrange et horrible
antagoniste enveloppant ses victimes ; les hommes et les chevaux à peine distincts,
courant et fuyant, criant et hennissant, tombant à terre ; les hurlements de terreur ;
no
Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près
de nous éleva son tube et le déchargea, à la
manière d^un canon, avec un bruit sourd qui
fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de
Staines lui répondit. Il n^ sut ni flammes ni
fumée, rien que cette lourde détonation.
( CHAPITRE XV )
les canons soudain abandonnés; les hommes suffoquant et se tordant sur le sol,
et la rapide dégringolade du cône opaque de fumée» Puis, Fobscurîté sombre et
impénétrable — rien qu'une masse silencieuse de vapeur compacte cachant ses morts.
Un peu avant Faube, la vapeur noire se répandit dans les rues de Richmond,
et, en un dernier effort, le gouvernement, affolé et désorganisé, prévenait la popu-
lation de Londres de la nécessité de fuir.
Ainsi s'explique l'affolement qui, comme une vague mugissante, passa sur la
plus grande cité du monde, à Taube du lundi matin — les flots de gens fuyant,
grossissant peu à peu comme un torrent et venant se heurter, en un tumulte bouil-
lonnant, autour des grandes gares, s'encaissant sur les bords de la Tamise, en une
lutte épouvantable pour trouver place sur les bateaux, et s'échappant par toutes les
voies, vers le Nord et vers l'Est. A dix heures, la police était en désarroi, et aux
environs de midi, les administrations des chemins de fer, complètement boulever-
sées, perdirent tout pouvoir et toute efficacité, leur organisation compliquée sombrant
dans le soudain écroulement du corps social.
Les lignes au nord de la Tamise, et le réseau du Sud-Est, à Cannon-Street,
avaient été prévenus dès minuit et les trains s'emplissaient, où la foule, à deux
heures, luttait sauvagement, pour trouver place debout dans les wagons. Vers trois
heures, à la gare de Bishopsgate, des gens furent renversés, piétinés et écrasés ; à
plus de deux cents mètres des stations de Liverpool Street, des coups de revolvers
furent tirés, des gens furent poignardés et les policemen qui avaient été envoyés
pour maintenir l'ordre, épuisés et exaspérés, cassèrent la tête de ceux qu'ils devaient
protéger.
A mesure que la journée s'avançait, que les mécaniciens et les chauffeurs refu-
saient de revenir à Londres, la poussée de la foule entraîna les gens, en une multi-
tude sans cesse croissante, loin des gares, au long des grandes routes qui mènent.
Hé
au nord. Vers midi, on avait aperçu un Marsîen à Barnes, et un nuage de vapeur
noire qui s'affaissait lentement, suivait le cours de la Tamise et envahissait les
prairies de Lambeth, coupant toute retraite par les ponts, dans sa marche lente.
Un autre nuage passa sur Ealing et un petit groupe de fuyards se trouva cerné
sur Castle-Hill, hors d'atteinte de la vapeur suffocante, mais incapable de s'échapper.
Après une lutte inutile pour trouver place, à Chalk Farm, dans un train du
Nord-Ouest — les locomotives, ayant leurs provisions de charbon à la gare des
marchandises, labouraient la foule hurlante et une douzaine d'hommes robustes
avaient toutes les peines du monde à empêcher la foule d'écraser le mécanicien
contre son fourneau — mon frère déboucha dans Chalk Farm Road, s'avança à
travers une multitude précipitée de véhicules, et eut le bonheur de se trouver au
premier rang lors du pillage d'un magasin de cycles. Le pneu de devant de la
machine dont il s'empara fut percé en passant à travers la glace brisée ; néanmoins
il put s'enfuir, sans autre dommage qu'une coupure au poignet. La montée de
Haverstock Hill était impraticable à cause de plusieurs chevaux et véhicules renversés,
et mon frère s'engagea dans Belsize Road.
II échappa ainsi à la débandade, et, contournant la route d'Edgware, il attei-
gnit cette localité vers sept heures, fatigué et mourant de faim, mais avec une bonne
avance sur la foule. Au long de la route, des gens curieux et étonnés sortaient
sur le pas de leur porte. II fut dépassé par un certain nombre de cyclistes, quelques
cavaliers et deux automobiles.
A environ un mille d'Edgware, la jante de sa roue cassa et la machine fut
hors d'usage. Il l'abandonna au bord de la route et gagna le village à pied. Dans
la grand'rue, il y avait des boutiques à demi ouvertes et des gens s'assemblaient
sur les trottoirs, au seuil des maisons et aux fenêtres, considérant, avec ébahisse-
ment, les premières bandes de cette extraordinaire procession de fugitifs. Il réussit
à se procurer quelque nourriture à une auberge.
Pendant quelque temps, il demeura dans le village, ne sachant plus quoi faire ;
le nombre des fuyards augmentait et la plupart d'entre eux semblaient, comme lui,
disposés à s'arrêter là. Nul n'apportait de plus récentes nouvelles des Marsiens
envahisseurs.
La route se trouvait déjà encombrée, mais pas encore complètement obstruée.
Le plus grand nombre des fugitifs étaient à cette heure des cyclistes, mais bientôt
passèrent à toute vitesse des automobiles, des cabs et voitures de toute sorte, et la
poussière flottait en nuages lourds sur la route qui mène à St Albans.
Ce fut, peut-être, une vague idée d'aller à Chelmsford, où il avait des amis,
qui poussa mon frère à s'engager dans une tranquille petite rue se dirigeant vers
l'est. Il arriva bientôt à une barrière et, la franchissant, il suivit un sentier qui
inclinait au nord-est. Il passa auprès de plusieurs fermes et de quelques petits
hameaux dont il ignorait les noms. De ce côté, les fugitifs étaient très peu nombreux
et c'est dans un chemin de traverse, aux environs de High Barnet, qu'il fit, par
U5
hasard, la rencontre des deux dames dont il fut, dès ce moment, le compagnon de
voyage. II se trouva juste à temps pour les sauver.
Des cris de frayeur, qu^il entendît tout à coup, le firent se hâter. Au détour
de la route, deux hommes cherchaient à les arracher de la petite voiture dans
laquelle elles se trouvaient, tandis qu^un troisième maintenait avec difficulté le poney
effrayé. L'une des dames, de petite taille et habillée de blanc, se contentait de
pousser des cris ; Fautre, brune et svelte, cinglait, avec un fouet qu'elle serrait
dans sa main libre, Fhomme qui la tenait par le bras.
Mon frère comprit immédiatement la situation, et, répondant à leurs cris, s'élança
sur le lieu de la lutte. L'un des hommes lui fit face ; mon frère comprit à l'expres-
sion de son antagoniste qu'une bataille était inévitable, et, boxeur expert, il fondit
immédiatement sur lui et l'envoya rouler contre la roue de la voiture.
Ce n'était pas l'heure de penser à un pugilat chevaleresque, et, pour le faire
tenir tranquille, il lui asséna un solide coup de pied. Au même moment, il saisit
à la gorge l'individu qui tenait le bras de la jeune dame. Un bruit de sabot retentit,
le fouet le cingla en pleine figure, un troisième antagoniste le frappa entre les yeux,
et ^l'homme qu'il tenait s'arracha de son étreinte et s'enfuit rapi-
' dément dans la direction d'où il était venu. J.;J(^
demi étourdi, il se retrouva en face de l'homme qui
avait tenu la tête du cheval, et il aperçut la voiture s'éloignant dans le chemin, secouée
de côté et d'autre, tandis que les deux femmes se retournaient. Son adversaire, un
solide gaillard, fit mine de le frapper, mais il l'arrêta d'un coup de poing en pleine
figure. Alors, comprenant qu'il était abandonné, il prit sa course et descendit le
chemin à la poursuite de la voiture, tandis que son adversaire le serrait de près
et le fugitif enhardi maintenant, accourait aussi.
Soudain, il trébucha et tomba ; l'autre s'étala de tout son long par-dessus lui,-
Ué
et, quand mon frère se fut remis debout, il se retrouva en face des deux assail-
lants. II aurait eu peu de chances contre eux si la dame svelte ne fût courageu-
sement revenue à son aide. Elle avait été, pendant tout ce temps, en possession
d^un revolver, mais il se trouvait sous le siège quand elfe et sa compagne avaient
été attaquées. Elle fit feu à six mètres de distance, manquant de peu mon frère.
Le moins courageux des assaillants prit la fuite, et son compagnon dut le suivre
en Finjuriant pour sa lâcheté. Tous deux s'arrêtèrent au bas du chemin, à Fendroit
où leur acolyte gisait inanimé.
— Prenez ceci, dit la jeune dame en tendant son revolver à mon frère.
— Retournez à la voiture, répondit-il en essuyant le sang de sa lèvre fendue.
Sans un mot — ils étaient tous deux haletants — ils revinrent à Tendroit où
la dame en blanc tâchait de maintenir le poney.
Les voleurs, évidemment, en avaient eu assez, car jetant un dernier regard vers
eux, ils les virent s'éloigner.
— Je vais me mettre là, si vous le permettez, dit mon frère, et il s'installa à
la place libre, sur le siège de devant.
La dame l'examina à la dérobée.
— Donnez-moi les guides, dit-elle, et elle caressa du fouet les flancs du poney.
Au même moment, un coude de la route cachait à leur vue les trois compères.
Ainsi, d'une façon tout à fait inespérée, mon frère se trouva, haletant, la bouche
ensanglantée, une joue meurtrie, les jointures des mains écorchées, parcourant en
voiture une route inconnue, en compagnie de ces deux dames. Il apprit que l'une
était la femme, et l'autre la jeune sœur d'un médecin de Stanmore qui, revenant
au petit matin de voir un client gravement malade, avait appris, à quelque gare
sur son chemin, l'invasion des Marsiens. Il était revenu chez lui en toute hâte,
avait fait lever les deux femmes — leur servante les avait quittées deux jours aupa-
ravant — empaqueté quelques provisions, placé son revolver sous le siège de la
voiture (heureusement pour mon frère) et leur avait dit d'aller jusqu'à Edgware,
avec l'idée qu'elles y pourraient prendre un train. Il était resté pour prévenir les
voisins. Il les rattraperait, avait-il dit, vers quatre heures et demie du matin. Il était
maintenant neuf heures, et elles ne l'avaient pas encore vu. N'ayant pu séjourner
à Edgware, à cause de l'encombrement sans cesse croissant de l'endroit, elles s'étaient
engagées dans ce chemin de traverse. Tel fut le récit qu'elles firent par fragments
à mon frère, et bientôt ils s'arrêtèrent de nouveau aux environs de New Barnet.
Il leur promit de demeurer avec elles au moins jusqu'à ce qu'elles aient pu décider
de ce qu'elles devaient faire ou jusqu'à ce que le docteur arrivât, et afin de leur
inspirer confiance il leur affirma qu'il était excellent tireur au revolver — arme qui
lui était tout à fait étrangère.
Ils firent une sorte de campement au bord de la route, et le poney fut tout
heureux de brouter la haie à son aise. Mon frère raconta aux deux dames de
quelle façon il s'était enfui de Londres, et il leur dit tout ce qu'il savait de ces
m
^ Plusieurs voyageurs passèrent, desquels mon frère obtînt toutes les
nouvelles qu^iîs purent donner. Les phrases entrecoupées qu'on lui
répondait augmentaient son impression d'un grand désastre survenant
^ à l'humanité, et enracinèrent sa conviction de l'immédiate nécessité de
^ poursuivre leur fuite. Il insista vivement auprès de ses compagnes
Marsiens et de leurs agissements. Le soleil montait peu à peu dans
le ciel ; au bout d'un instant leur conversation cessa ; une sorte de
malaise les envahit et ils furent tourmentés de pressentiments funestes*
sur cette nécessité.
— Nous avons de l'argent, commença la jeune femme; —
elle s'arrêta court.
Ses yeux rencontrèrent ceux de mon frère et son hésitation cessa.
— J'en ai aussi, ajouta-t-il.
Elles expliquèrent qu'elles possédaient trente souverains d'or, sans compter une
banknote de cinq livres, et elles émirent l'idée qu'avec cela on pouvait prendre un
train à St Albans ou à New Barnet.
Mon frère leur expliqua que la chose était fort vraisemblablement impossible,
parce que les Londoniens avaient déjà envahi tous les trains, et il leur fit part de
son idée de s'avancer, à travers le comté d'Essex, du côté d'Harwich, pour, de là,
quitter tout à fait le pays.
Mme Elphinstone — tel était le nom de la dame en blanc — ne voulut pas
entendre parler de cela et s'obstina à réclamer son George ; mais sa belle-sœur,
étonnamment calme et réfléchie, se rangea finalement à l'avis de mon frère. Ils se
dirigèrent ainsi vers Barnet, dans l'intention de traverser la grande route du Nord,
mon frère conduisant le poney à la main pour le ménager autant que possible.
A mesure que les heures passaient, la chaleur devenait excessive ; sous les
pieds, un sable épais et blanchâtre brûlait et aveuglait, de sorte qu'ils n'avançaient
que très lentement. Les haies étaient grises de poussière et, comme ils approchaient
de Barnet, un murmure tumultueux s'entendit de plus en plus distinctement.
Ils commencèrent à rencontrer plus fréquemment des gens qui, pour la plupart,
marchaient les yeux fixes, en murmurant de vagues questions, excédés de fatigue et
les vêtements sales et en désordre. Un homme en habit de soirée passa près d'eux,
à pied, les yeux vers le sol. Ils l'entendirent venir, parlant seul, et, s'étant retournés,
ils l'aperçurent, une main crispée dans ses cheveux et l'autre menaçant d'invi-
sibles ennemis. Son accès de fureur passé, il continua sa route sans lever la tête.
Comme la petite troupe que menait mon frère approchait du carrefour avant
d'entrer à Barnet, ils virent s'avancer sur la gauche, à travers champs, une femme
ayant un enfant sur les bras et deux autres pendus à ses jupes ; puis un homme
passa, vêtu d'habits noirs et sales, un gros bâton dans une main, une petite malle
dans l'autre. Au coin du chemin, à l'endroit où, entre des villas, il rejoignait la
grande route, parut une petite voiture traînée par un poney noir écumant, que
conduisait un jeune homme blême, coiffé d^un chapeau rond, gris de poussière. II
y avait avec lui, entassés dans la voiture, trois jeunes filles, probablement de petites
ouvrières de FEast-End, et une couple d^enfants.
— Est-ce que ça mène à Edgware par là ? demanda le jeune homme aux
yeux hagards et à la face pâle.
Quand mon frère lui eut répondu qu^il lui fallait tourner à gauche, il enleva
son poney d^un coup de fouet, sans même prendre la peine de remercier.
Mon frère remarqua une sorte de fumée ou de brouillard gris pâle, qui montait
entre les maisons devant eux et voilait la façade blanche d^une terrasse apparais-
sant de Fautre côté de la route entre les villas. Mme Elphinstone se mit tout à
coup à pousser des cris en apercevant des flammèches rougeâtres qui bondissaient
par-dessus les maisons dans le ciel d'un bleu profond. Le | bruit tumultueux se
fondait maintenant en un mélange désordonné de voix innombrables, de grincements
de roues, de craquements de chariots et de piaffements de chevaux. Le chemin tour-
nait brusquement à cinquante mètres à peine du carrefour.
— Dieu du ciel ! s'écria Mme Elphinstone, mais où nous menez-vous donc ?
Mon frère s'arrêta.
La grand'route était un flot bouillonnant de gens, un torrent d'êtres humains
s'élançant vers le nord, pressés les uns contre les autres. Un grand nuage de pous-
sière, blanc et lumineux sous l'éclat ardent du soleil, enveloppait toutes choses d'un
voile gris et indistinct, que renouvelait incessamment le piétinement d'une foule
dense de chevaux, d'hommes et de femmes à pied et le roulement des véhicules
de toute sorte.
D'innombrables voix criaient :
— Avancez ! avancez ! faites de la place I
Pour gagner le point de rencontre du chemin et de la grand'route, ils crurent
avancer dans l'âcre fumée d'un incendie ; la foule mugissait comme les flammes,
et la poussière était chaude et suffocante. A vrai dire, et pour ajouter à la confu-
sion, une villa brûlait à quelque distance de là, envoyant des tourbillons de fumée
noire à travers la route.
Deux hommes passèrent auprès d'eux, puis une pauvre femme portant un lourd
paquet et pleurant ; un épagneul perdu, la langue pendante, tourna, défiant, et
s'enfuit, craintif et pitoyable, au geste de menace de mon frère.
Autant qu'il était possible de jeter un regard dans la direction de Londres,
entre les maisons de droite, un flot tumultueux de gens était serré contre les murs
des villas qui bordaient la route. Les têtes noires, les formes pressées devenaient
distinctes en surgissant de derrière le pan de mur, passaient en hâte, et confon-
daient de nouveau leurs individualités dans la multitude qui s'éloignait, et qu'en-
gloutissait enfin un nuage de poussière.
— Avancez ! avancez ! criaient les voix. De la place ! de la place I
Les mains des uns pressaient le dos des autres ; mon frère tenait la tête du
poney, et, irrésistiblement attiré, il descendait le chemin lentement et pas à pas. \
Edgware nWait été que confusion et désordre, Chalk Farm un chaos tumul-
tueux, mais ici, c^était toute une population en débandade. II est difficile de s^ima-
giner cette multitude. Elle n'avait aucun caractère distinct : les personnages passaient 5
incessamment et s'éloignaient, tournant le dos au groupe arrêté dans le chemin. Sur i
les bords, s'avançaient ceux qui étaient à pied, menacés par les véhicules, se bous-
culant et culbutant dans les fossés. ]
Les chariots et les voitures de tout genre s'entassaient et s'emmêlaient les uns
dans les autres, laissant peu de place pour les attelages plus légers et plus impa-
tients qui, de temps en temps, quand la moindre occasion s'offrait, se précipitaient
en avant, obligeant les piétons à se serrer contre les clôtures et les barrières des villas. î
— En avant ! en avant ! était l'unique clameur. En avant ! ils viennent !
Dans un char- à-bancs se trouvait un aveugle vêtu de l'uniforme de l'armée du !
Salut, gesticulant avec des mains crochues et braillant à tue-tête ce seul mot : \
Eternité ! Eternité ! Sa voix était rauque et puissante, si bien que mon frère put i
l'entendre longtemps après qu'il l'eut perdu de vue dans le nuage de poussière.
Certains de ceux qui étaient dans les voitures fouettaient stupidement leurs chevaux, \
et se querellaient avec les cochers voisins, d'autres restaient affaissés sur eux-mêmes, ;
les yeux fixes et misérables ; quelques-uns, torturés de soif, se rongeaient les poings, \
ou gisaient prostrés au fond de leurs véhicules ; les chevaux avaient les yeux !
injectés de sang et leur mors était couvert d'écume.
Il y avait, en nombre incalculable, des cabs, des fiacres, des voitures de livrai- j
sons, des camions, une voiture des postes, un tombereau de boueux avec la marque '
de son district, un énorme fardier surchargé de populaire. Un haquct de brasseur l
passa bruyamment, avec ses deux roues basses éclaboussées de sang tout frais. |
— Avancez I faites de la place ! hurlaient les voix.
— Eter-nité ! Eter-nité ! apportait l'écho.
Des femmes, au visage triste et hagard, piétinaient dans la foule avec des enfants ;
qui criaient et qui trébuchaient ; certaines étaient bien mises, leurs robes délicates et |
jolies toutes couvertes de poussière, et leurs figures lassées étaient sillonnées de ;
larmes. Avec elles, parfois, se trouvaient des hommes, quelques-uns leur venant en |
aide, d'autres menaçants ou farouches. Luttant côte à côte avec eux, avançaient j
quelques vagabonds las, vêtus de loques et de haillons, les yeux insolents, le verbe
haut, hurlant des injures et des grossièretés. De vigoureux ouvriers,
se frayaient un chemin à la force des poings; de pitoyables êtres,
aux vêtements en désordre, paraissant être des employés de bureau
ou de magasin, se débattaient fébrilement. Puis mon frère remarqua,
au passage, un soldat blessé, des hommes vêtus du costume des
employés de chemin de fer, et une malheureuse créature qui
avait simplement jeté un manteau par-dessus sa chemise de nuit.
Mais malgré sa composition variée, cette multitude avait
i
divers traits en commun : la douleur et la consternation se peignaient sur les faces,
et répouvante semblait être à leurs trousses. Un soudain tumulte, une querelle entre
gens voulant grimper dans quelque véhicule leur fit hâter le pas à tous, et même
un homme si effaré, si brisé que ses genoux ployaient sous lui, sentit pendant un
instant une nouvelle activité Tanimer. La chaleur et la poussière avaient déjà travaillé
cette multitude ; ils avaient la peau sèche, les lèvres noires et gercées ; la soif et
la fatigue les accablaient et leurs pieds étaient meurtris. Parmi les cris variés, on
entendait des disputes, des reproches, des gémissements de gens harassés et à bout
de forces, et la plupart des voix étaient rauques et faibles. Par-dessus tout dominait
le refrain :
— Avancez ! de la place ! Les Marsiens viennent !
Aucun des fuyards ne s^arr était et ne quittait le flot torrentueux. Le chemin
débouchait obliquement sur la grande route par une ouverture étroite, et avait l'appa-
rence illusoire de venir de la direction de Londres. A son entrée, cependant, se
pressait le flot de ceux qui, plus faibles, étaient repoussés hors du courant et s'arrê-
taient un instant avant de s'y replonger. A peu de distance un homme était étendu
à terre avec une jambe nue enveloppée de linges sanglants, et deux compagnons
dévoués se penchaient sur lui. Celui-là était heureux d'avoir encore des amis.
Un petit vieillard, la moustache grise et de coupe militaire, vêtu d'une redin-
gote noire crasseuse, arriva en boitant, s'assit, ôta sa botte et sa chaussette ensan-
glantée, retira un caillou et se remit en marche clopin-clopant ; puis une petite fille
de huit ou neuf ans, seule, se laissa tomber contre la haie, auprès de mon frère,
en pleurant.
— Je ne peux plus marcher ! Je ne peux plus marcher !
Mon frère s'éveilla de sa torpeur, la prit dans ses bras et, lui parlant douce-
ment, la porta à Miss Elphinstone. Elle s'était tue, comme effrayée, aussitôt que mon
frère l'avait touchée.
— Ellen ! cria, dans la foule, une voix de femme éplorée, Ellen ! Et l'enfant se
se sauva précipitamment en répondant : Mère !
— Ils viennent ! disait un homme à cheval en passant devant l'entrée du chemin.
— Attention, là ! vociférait un cocher haut perché sur son siège, et une voiture
fermée s'engagea dans l'étroit chemin. Les gens s'écartèrent, en s'écrasant les uns
contre les autres, pour éviter le cheval. Mon frère fit reculer contre la haie le poney
et la chaise ; la voiture passa et alla s'arrêter plus loin auprès du tournant. C'était une
voiture de maître, avec un timon pour deux chevaux, mais il n'y en avait qu'un d'attelé.
Mon frère aperçut vaguement, à travers la poussière, deux hommes qui sou-
levaient quelque chose sur une civière blanche et déposaient doucement leur fardeau
à l'ombre de la haie des troènes.
L'un des hommes revint en courant.
— Est-ce qu'il y a de l'eau par ici ? demanda-t-il. Il a très soif, il est presque
moribond. C'est Lord Garrick.
— Lord Garrick ! répondît mon frère, le Premier Président à
la Cour ?
— De Veau ? répéta Tautre.
— n y en a peut-être dans une de ces maisons, dit mon frère,
mais nous n^en avons pas et je n'ose pas laisser mes gens.
L'homme essaya de se faire un chemin, à travers la fouîe,
jusqu'à la porte de la maison du coin.
— Avancez ! disaient les fuyards en le repoussant. Ils viennent !
Avancez !
_lLv"\ Jl\^',^ A ce moment, l'attention de mon frère fut attirée par un homme
barbu à face ' d'oiseau de proie, portant avec grand soin un petit sac à main, qui
se déchira, au moment même où mon frère l'apercevait et dégorgea une masse de
souverains qui s'éparpilla en mille morceaux d'or. Les monnaies roulèrent en tous
sens sous les pieds confondus des hommes et des chevaux. Le vieillard s'arrêta,
considérant d'un œil stupide son tas d'or et le brancard d'un cab, le frappant à
l'épaule, l'envoya rouler à terre. Il poussa un cri, et une roue de camion effleura sa tête.
— En avant ! criaient les gens tout autour de lui. Faites de la place I
Aussitôt que le cab fut passé, il se jeta les mains ouvertes sur le tas de pièces
d'or et se mit à les ramasser à pleins poings et à en bourrer ses poches. Au
moment où il se relevait à demi, un cheval se cabra par-dessus lui et l'abattit sous
ses sabots.
— Arrêtez ! s'écria mon frère, et, écartant une femme, il essaya d'empoigner la
bride du cheval.
Avant qu'il n'ait pu y parvenir, il entendit un cri sous la voiture et vit dans
la poussière la roue passer sur le dos du pauvre diable. Le cocher lança un coup
de fouet à mon frère qui passa en courant derrière le véhicule. La multitude des
cris l'assourdissait. L'homme se tordait dans la poussière sur son or épars, incapable
de se relever, car la roue lui avait brisé les reins et ses membres inférieurs étaient
insensibles et inanimés. Mon frère se redressa et hurla un ordre au cocher qui
suivait; un homme monté sur un cheval noir vint à son secours.
— Enlevez-le de là, dit-il.
L'empoignant de sa main libre par le collet, mon frère voulut traîner l'homme
jusqu'au bord. Mais le vieil obstiné ne lâchait pas son or et jetait à son sauveur
des regards courroucés, lui martelant le bras de son poing plein de monnaies.
— Avancez ! avancez ! criaient des voix furieuses derrière eux. En avant ! en avant!
Il y eut un soudain craquement, et le brancard d'une voiture heurta le fiacre
que le cavalier maintenait arrêté. Mon frère tourna la tête et l'homme aux pièces
d'or, se tordant le cou, vint mordre le poignet qui le tenait. Il y eut un choc r
le cheval du cavalier fut envoyé de côté, et celui de la voiture fut repoussé avec
lui. Un de ses sabots manqua de très près le pied de mon frère. Il lâcha prise
et bondit en arrière. La colère se changea en terreur sur la figure du pauvre diable
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étendu à terre, et mon frère, qui le perdît de vue, fut entraîné dans le courant,
au delà de Centrée du chemin et dut se débattre de toutes ses forces pour revenir.
Il vît Mîss Elphînstone se couvrant les yeux de sa main, et un enfant, avec tout
le manque de sympathie ordinaire à cet âge, contemplant avec des yeux dilatés
un objet poussiéreux, noirâtre et immobile, écrasé et broyé sous les roues.
— AUons-nous-en ! s^écria-t-il. Nous ne pouvons traverser cet enfer ! et il se
mit en devoir de faire tourner la voiture. Ils s^éîoignèrent d^une centaine de mètres
dans la direction d^où ils étaient venus. Au tournant du chemin, dans le fossé,
sous les troènes, le moribond gisait affreusement pâle, la figure couverte de sueur,
les traits tirés. Les deux femmes restaient silencieuses, blotties sur le siège et frisson-
nantes. Peu après, mon frère s^arrêta de nouveau. Miss Elphinstone était blême et
sa belle-sœur, effondrée, pleurait, dans un état trop pitoyable pour réclamer son
George. Mon frère était épouvanté et fort perplexe. A peine avaient-ils commencé
leur retraite qu'il se rendit compte combien il était urgent et indispensable de traverser
le torrent des fuyards. Soudainem^ent résolu, il se tourna vers Miss Elphinstone.
— Il faut absolument passer par là, dit-il. Et il fit de nouveau retourner le poney.
Pour la seconde fois, ce jour-là, la jeune fille fit preuve d'un grand courage.
Po'tr s'ouvrir un passage, mon frère se jeta en plein dans le torrent, maintint en
arrière le cheval d'un cab, tandis qu'elle menait le poney par la bride. Un chariot
les accrocha un moment, et arracha un long éclat de bois à leur chaise. Au même
instant, ils furent pris et entraînés en avant par le courant. Mon frère, la figure
et les mains rouges des coups de fouet du cocher, sauta dans la chaise et prit
les rênes.
— Braquez le revolver sur celui qui nous suit, s'il nous presse de trop près
— non — sur son cheval plutôt, dit-il, en passant l'arme à la jeune fille.
Alors il attendit l'occasion de gagner le côté droit de la route. Mais une fois
dans le courant, il sembla perdre toute volonté et faire partie de cette cohue poussiéreuse.
Pris dans le torrent, ils traversèrent Chipping Barnet et ils firent un mille de l'autre
côté de la ville, avant d'avoir pu se frayer un passage jusqu'au bord opposé de la
route. C'était un fracas et une confusion indescrip-
tibles. Mais dans la ville et au dehors, la route se
bifurquait fréquemment, ce qui, en une certaine mesure,
diminua la poussée.
Ils prirent un chemin vers l'est à travers Hadley
et de chaque côté de la route, en plusieurs endroits,
ils trouvèrent une multitude de gens buvant dans les
ruisseaux, et quelques-uns se battaient pour approcher
plus vite. Plus loin, du haut d'une colline, près
de East Barnet, ils aperçurent deux trains avan-
çant lentement, l'un suivant l'autre, sans signaux,
montant vers le nord, fourmillant de gens juchés
jusque sur les tenders. Mon frère supposa qu^ils avaient dû s^emplir hors de Londres,,
car à ce moment la terreur affolée des gens avait rendu les gares terminus impraticables.
Ils firent halte près de là, pendant tout le reste de l'après-midi, car les émotions
violentes de la journée les avaient, tous trois, complètement épuisés. Ils commençaient
à souffrir de la faim : le soir fraîchit, aucun d'eux n'osait dormir. Dans la soirée,
un grand nombre de gens passèrent à une allure précipitée sur la route, près de
l'endroit où ils faisaient halte, des gens fuyant des dangers inconnus et retournant
dans la direction d'où mon frère venait.
>
Alors, avec une violente détonation et une
flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées
sautèrent. La violence de Texplosion fit chan-
celer le Marsien, et au même instant, l'épave
enflammée, lancée par l'impulsion de sa propre
vitesse, le frappait et le démolissait comme un
objet de carton.
(CHAPITRE XVII)
XVII
LE " FULGURANT „
Si les Marsîens n'avaient eu pour but que de détruire, ils auraient pu, dès le
lundi, anéantir toute la population de Londres pendant qu'elle se répandait lente-
ment à travers les comtés environnants. Des cohues frénétiques débordaient non
seulement sur la route de Barnet, mais sur celles d'Edgware et de Waltham Abbey
et au long des routes qui, vers l'Est, vont à Southend et à Shoeburyness, et, au
sud de la Tamise, à Deal et à Broadstairs. Si, par ce matin de juin, quelqu'un
se fût trouvé dans un ballon au-dessus de Londres, au milieu du ciel flamboyant,
toutes les routes qui vont vers le nord et vers l'est, et où aboutissent les enche-
vêtrements infinis des rues, eussent semblé pointillées de noir par les innombrables
fugitifs, chaque point étant une agonie humaine de terreur et de détresse physique.
Je me suis étendu longuement dans le chapitre précédent, sur la description que me
fit mon frère de la route qui traverse Chipping Barnet, afin que les lecteurs pussent
se rendre compte de l'effet que produisait, sur ceux qui en faisaient partie, ce four-
millement de taches noires. Jamais encore, dans l'histoire du monde, une pareille
masse d'êtres humains ne s'étaient mis en mouvement et n'avaient souffert ensemble.
Les hordes légendaires des Goths et des Huns, les plus vastes armées qu'ait jamais
vues l'Asie, se fussent perdues dans ce débordement. Ce n'était pas une marche
127
disciplinée, mais une fuite affolée, une
terreur panique gigantesque et terrible,
sans ordre et sans but, six millions de
gens sans armes et sans provisions, allant
de F avant à corps perdu. C'était le com-
mencement de la déroute de la civilisation,
du massacre de Fhumanité.
Immédiatement au-dessous de lui, Faéronaute
aurait vu, immense et interminable, le réseau des
les maisons, les églises, les squares, les places, les
déjà vides, s'étaler comme une immense carte,
A la place
^ rues,
jardins
avec toute la contrée du sud barbouillée de noir.
^^^^,^1^^ *^*.- d'Ealing, de Richmond, de Wimbledon, quelque plume mons-
— ■ ~ jif^^^trueu se avait laisser tomber une énorme tache d'encre. Incessamment
et avec persistance chaque éclaboussure noire croissait et s'étendait, envoyant des
ramifications de tous côtés, tantôt se resserrant entre des élévations de terrain,
tantôt dégringolant rapidement la pente de quelque vallée nouvelle, de la même
façon qu'une tache s'étendrait sur du papier buvard.
Au delà, derrière les collines bleues qui s'élèvent au sud de la rivière, les
Marsiens étincelants allaient de ci et de là ; tranquillement et méthodiquement, ils
étalaient leurs nuages empoisonnés sur cette partie de la contrée, les balayant ensuite
avec leurs jets de vapeur, quand ils avaient accompli leur œuvre et prenant posses-
sion du pays conquis. Il semble qu'ils eurent moins pour but d'exterminer que de
démoraliser complètement, et de rendre impossible toute résistance. Ils firent sauter
toutes les poudrières qu'ils rencontrèrent, coupèrent les lignes télégraphiques et
détruisirent en maints endroits les voies ferrées. On eût dit qu'ils coupaient les jarrets
du genre humain. Ils ne paraissaient nullement pressés d'étendre le champ de leurs
opérations et ne parurent pas dans la partie centrale de Londres de toute cette
journée. II est possible qu'un nombre très considérable de gens soient restés chez
eux, à Londres, pendant toute la matinée du lundi. En tous cas, il est certain que
beaucoup moururent dans leurs maisons, suffoqués par la Fumée Noire.
Jusque vers midi, le ** pool „ de Londres fut un spectacle indescriptible. Les
steamboats et les bateaux de toute sorte restèrent sous pression, tandis que les fugi-
tifs offraient d'énormes sommes d'argent, et l'on dit que beaucoup de ceux qui gagnèrent
les bateaux à la nage furent repoussés à coups de crocs et se noyèrent. Vers une
heure de l'après-midi, le reste aminci d'un nuage de vapeur noire parut entre les
arches du pont de Blackfriars. Le ** pool „, à ce moment, fut le théâtre d'une confu-
sion folle, de collisions et de batailles acharnées : pendant un instant une multitude
de bateaux et de barques s'embarrassèrent et s'écrasèrent contre une arche du pont de
la Tour ; les matelots et les mariniers durent se défendre sauvagement contre les
gens qui les assaillirent, car beaucoup se risquèrent à descendre au long des piles du pont.
Ï28
Litnehouse,
J^auraî à parler plus tard de la
chute du cinquième cylindre. Le sixiènïe^
Quand une heure plus tard, un
Marsien apparut par delà la Tour de^^^
THorloge et disparut en aval, il nei;^
flottait plus que des épaves deppj^^j
tomba à Wimbledon. Mon frère, qui . ^.i^ " ' "
veillait auprès des femmes endormies dans la chaise au milieu d^une prairie, vit sa
traînée verte dans le lointain, au delà des collines. Le mardi, la petite troupe, toujours
décidée à aller s^embarquer quelque part, se dirigea, à travers la contrée fourmillante,
vers Colchestcr. Le nouvelle fut confirmée que les Marsiens étaient maintenant en
possession de tout Londres : on les avait vus à Highgate et même, disait-on, à
Neasdon. Mais mon frère ne les aperçut pour la première fois que le lendemain.
Ce jour-là, les multitudes dispersées commencèrent à sentir le besoin urgent de
provisions. A mesure que la faim augmentait, les droits de la propriété étaient de
moins en moins respectés. Les fermiers défendaient, les armes à la main, leurs
étables, leurs greniers et leurs moissons. Beaucoup de gens maintenant, comme mon
frère, se tournaient vers Test, et même quelques âmes désespérées s^en retournaient
vers Londres, avec Fidée dV trouver de la nourriture. Ces derniers étaient surtout des
gens des banlieues du nord qui ne connaissaient que par ouï-dire les effets de la
Fumée Noire. Mon frère apprit que la moitié des membres du gouvernement s'étaient
réunis à Birmingham et que d'énormes quantités de violents explosifs étaient rassem-
blées, pour établir des mines automatiques dans les comtés du Midland.
On lui dit aussi que la compagnie du Midland-Railway avait suppléé au
personnel qui l'avait quittée le premier jour de la panique, qu'elle avait repris le
service et que des trains partaient de St Albans vers le nord, pour dégager
l'encombrement des environs de Londres. On afficha aussi, dans Chipping-Ongar, un
avis annonçant que d'immenses magasins de farine se trouvaient en réserve dans
les villes du nord et qu'avant vingt-quatre heures on distribuerait du pain aux gens
affamés des environs. Mais cette nouvelle ne le détourna pas du plan de salut
qu'il avait formé et tous trois continuèrent pendant toute cette journée leur route
vers l'est. Ils ne virent de la distribution de pain que cette promesse ; d'ailleurs,
à vrai dire, personne n'en vit plus qu'eux. Cette nuît-là, le septième météore tomba
sur Primrose Hill. Miss Elphinstone veillait — ce qu'elle faisait alternativement avec
mon frère — et c'est elle qui vit sa chute.
Le mercredi, les trois fugitifs, qui avaient passé la nuit dans un champ de blé
encore vert, arrivèrent à Cheîmsford et là un groupe d'habitants, s'intitulant : le
Comité d'approvisionnement public, s'empara du poney comme provision et ne voulut
rien donner en échange, sinon la promesse d'en avoir un morceau le lendemain.
Le bruit courait que les Marsiens étaient à Epping, et l'on parlait aussi de la
J29
destruction des poudrières de Waltham Abbey, après une tentative vaine de faire
sauter Vun des envahisseurs.
On avait posté des hommes dans les tours de Téglise pour épier la venue des
Marsîens ; mon frère, très heureusement, comme la suite le prouva, préféra pousser
immédiatement vers la côte plutôt que d'attendre une problématique nourriture, bien
que tous trois fussent fort affamés. Vers midi, ils traversèrent Tillingham qui, assez
étrangement, parut être désert et silencieux, à part quelques pillards furtifs en quête
de nourriture. Passé Tillingham, ils se trouvèrent soudain en vue de la mer, et de
la plus surprenante multitude de bateaux de toute sorte qu'il soit possible d'imaginer.
Car, dès qu'ils ne purent plus remonter la Tamise, les navires s'approchèrent
des côtes d'Essex, à Harwich, à Walton, à Clacton, et ensuite à Foulness et à
Shoebury, pour faire embarquer les gens. Tous ces vaisseaux étaient disposés en
une courbe aux pointes rapprochées qui se perdaient dans le brouillard, vers le
Naze. Tout près du rivage pullulait une multitude de barques de pêche de toutes
nationalités, anglaises, écossaises, françaises, hollandaises, suédoises, des chaloupes
à vapeur de la Tamise, des yachts, des bateaux électriques ; plus loin des vaisseaux
de plus fort tonnage, d'innombrables bateaux à charbon, de coquets navires marchands,
des transports à bestiaux, des paquebots, des transports à pétrole, des coureurs
d'océan et même un vieux bâtiment tout blanc, des transatlantiques nets et grisâtres
de Southampton et de Hambourg, et tout au long de la côte bleue, de l'autre côté
du canal de Blackwater, mon frère put apercevoir vaguement une multitude dense
d'embarcations trafiquant avec les gens du rivage et s'étendant jusqu'à Maldon.
A une couple de milles en mer se trouvait un cuirassé très bas sur l'eau,
semblable presque, suivant l'expression de mon frère, à une épave à demi submergée.
C'était le cuirassé " le Fulgurant „ , le seul bâtiment de guerre en vue ; mais tout
au loin, vers la droite, sur la surface plane de la mer, car c'était jour de calme
plat, s'étendait une sorte de serpent de fumée noire, indiquant les cuirassés de
l'escadre de la Manche, qui se tenaient sous vapeur en une longue ligne, prêts à
l'action, barrant l'estuaire de la Tamise, pendant toute la durée de la conquête
marsienne, vigilants, et cependant impuissants à rien empêcher.
A la vue de la mer, Mme Elphinstone, malgré les assurances de sa belle-sœur,
fs'abandonna au désespoir. Elle n'avait encore jamais quitté l'Angleterre ; elle disait qu'elle
ain^erait mieux mourir plutôt que de se voir seule et sans amis dans un pays étranger,
et autres sornettes de ce genre. La pauvre femme sem-
.blait s'imaginer que les Français et les Marsiens étaient
Je, la même espèce. Pendant le voyage des deux
derniers jours, elle était devenue de plus en
plus nerveuse, apeurée et déprimée. Sa seule
idée était de retourner à Stanmore. Il ne
s'était jamais produit de tout cela à Stanmore.
On retrouverait George à Stanmore....
Hors de l'horizon gffisâtfe quelque chose
monta dans le ciel, monta obliquement et très
rapidement dans la lumineuse clarté, au-dessus
des nuagfes du ciel occidental, un objet plat,
large et vaste qui décrivit une courbe immense,
diminua peu à peu, s'enfonça lentement et
s'évanouit dans le mystère gris de la nuit.
Quand il eut disparu, on eût dit qu'il pleuvait
des ténèbres.
(CHAPITRE XVII)
Ils curent les plus grandes difficultés à la faire descendre jusqu'à la plage,
d'où bientôt mon frère réussit à attirer l'attention d'un steamer à aubes qui sortait
de la Tamise. Une barque fut envoyée, qui les amena à bord à raison de trente-six
livres (neuf cents francs) pour eux trois. Le steamer allait à Ostendc, leur dit-on.
II était près de deux heures lorsque mon frère, ayant payé le prix de leur
passage, au passavant, se trouva sain et sauf, avec les deux femmes dont il avait
pris la charge, sur le pont du steamboat. Ils trouvèrent de la nourriture à bord,
bien qu'à des prix exorbitants et ils réussirent à prendre un repas sur l'un des
sièges de l'avant.
II y avait déjà à bord une quarantaine de passagers, dont la plupart avaient
employé leur dernier argent à s'assurer le passage ; mais le capitaine resta dans le
canal de Blackwater jusqu'à cinq heures du soir, acceptant un si grand nombre de
passagers que le pont fut presque dangereusement encombré. II serait probablement
resté plus longtemps, s'il n'était venu du sud, vers ce moment, le bruit d'une canon-
nade. Comme pour y répondre, le cuirassé tira un coup de canon et hissa une
série de pavillons et de signaux : des volutes de fumée jaillirent de ses cheminées.
Certains passagers émirent l'opinion que cette canonnade venait de Shoebury-
ncss, et l'on s'aperçut que le bruit devenait de plus en plus fort. Au même moment,
très loin dans le Sud-Est, les mâts et les œuvres mortes de trois cuirassés montè-
rent tour à tour hors de la mer sous des nuées de fumée noire. Mais l'attention
de mon frère revint bien vite à la canonnade lointaine qui s'entendait dans le sud.
II crut voir une colonne de fumée monter dans la brume grise. Le petit steamer
fouettait déjà l'eau se dirigeant à l'est de la grande courbe des embarcations, et
les côtes basses d'Essex s'abaissaient dans la brume bleuâtre, lorsqu'un Marsien'
parut, petit et faible dans la distance, s'avançant au long de la côte et semblant
venir de Foulness. A cette vue, le capitaine, plein de colère et de peur, se mit
à sacrer et à hurler à tue-tête, se maudissant de s'être attardé, et les aubes semblè-
rent atteintes de sa terreur. Tout le monde à bord se tenait contre le bastingage
ou sur les bancs du pont, contemplant cette forme lointaine, plus haute que les
arbres et que les clochers, qui s'avançait à loisir en semblant parodier la marche
liumaine.
C'était le premier Marsien que mon frère voyait et, plus étonné que terrifié,
il suivit des yeux ce Titan qui se lançait délibérément à la poursuite des embar-
cations et, à mesure que la côte s'éloignait, s'enfonçait de plus en plus dans l'eau.
Alors, au loin, par delà le canal de Crouch, un autre parut, enjambant des arbres
rabougris, puis un troisième, plus loin encore, enfoncé profondément dans des couches
de vase brillante qui semblaient supendues entre le ciel et l'eau. Ils s'avançaient
tous vers la mer, comme s'ils eussent voulu couper la retraite des innombrables
vaisseaux qui se pressaient entre Foulness et le Naze. Malgré les efforts haletants
des machines du petit bateau à aubes et l'abondante écume que lançaient ses roues,
il ne fuyait qu'avec une terrifiante lenteur devant cette sinistre poursuite.
Ï33
Portant ses regards vers le nord-ouest, mon frère vît la large courbe des embar-
cations et des navires déjà secouée par l'épouvante qui planait; un navire passait
derrière une barque, un autre se tournait, Tavant vers la pleine mer. Des paque-
bots sifflaient et vomissaient des nuages de vapeur ; des voiliers larguaient leurs
voiles; des chaloupes à vapeur se faufilaient entre les gros navires. Il était si fasciné
par cette vue et par le danger qui s'avançait à gauche qu'il ne vit rien de ce qui
se passait vers la pleine mer. Un brusque virage que fit le vapeur pour éviter
d'être coulé bas le fit tomber, de tout son long, du banc sur lequel il était monté.
Il y eut un grand cri tout autour de lui, un piétinement et une acclamation à
laquelle il lui sembla qu'on répondait faiblement. Le bateau tira une embardée et il
fut de nouveau renversé sur les mains.
Il se remit debout et vit à tribord, à cent mètres à peine de leur bateau tanguant
et roulant, une vaste lame d'acier qui, comme un soc de charrue, séparait les flots,
les lançant de chaque côté, en énormes vagues écumeuses qui bondissaient contre
le petit steamer, le soulevant, tandis que ses aubes tournaient à vide dans l'air, puis
le laissant retomber au point de le submerger.
Une douche d'embrun aveugla mon frère pendant un instant. Quand il put
rouvrir les yeux, le monstre était passé et courait à toute vitesse vers la terre.
D'énormes tourelles d'acier se dressaient sur sa haute structure, d'où deux chemi-
nées se projetaient, crachant un souffle de fumée et de feu dans l'air. Le cuirassé
le Fulgurant „ venait à toute vapeur au secours
des navires menacés.
Se cramponnant "contre le bastingage, pour~së maintenir debout sur le pont
malgré le tangage, mon frère porta de nouveau ses regards sur les Marsiens : il
les vit tous trois rassemblés maintenant, et tellement avancés dans la mer que leur
triple support était entièrement submergé. Ainsi amoindris et vus dans cette loin-
taine perspective, 11 paraissaient beaucoup moins formidables que l'immense masse
d'acier dans le sillage de laquelle le petit steamer tanguait si péniblement. Les
134
Marsîens semblaient considérer avec étonnement ce nouvel antagoniste. Peut-être que,
dans leur esprit, le cuirassé leur semblait un géant pareil à eux. Le Fulgurant „
ne tira pas un coup de canon, mais s'avança seulement à toute vapeur contre eux :
ce fut sans doute parce qu'il ne tira pas qu'il put s'approcher aussi près qu'il le
fit de l'ennemi. Les Marsiens ne savaient que faire. Un coup de canon, — et le
Rayon Ardent eût envoyé immédiatement » le cuirassé au fond de la mer.
II allait à une vitesse telle qu'en une l minute il parut avoir franchi la moitié
du chemin qui séparait le steamboat des i Marsiens — masse noire qui diminuait
contre la bande horizontale de la côte 11 d'Essex.
Soudain le plus avancé des Marsiens ab'aissa son tube et déchargea contre le
cuirassé un de ses projectiles suffocants. II l'atteignit à bâbord : l'obus glissa avec un
jet noirâtre et ricocha au loin sur la mer en dégageant un torrent de Fumée Noire,
auquel le cuirassé échappa. II semblait aux gens qui du steamer voyaient la scène,
ayant le soleil dans les yeux et près de la surface des flots, il leur semblait que
le cuirassé avait déjà rejoint les Marsiens. Ils virent les formes géantes se séparer
et sortir de l'eau à mesure qu'elles regagnaient le rivage ; l'un des Marsiens leva
le générateur du Rayon Ardent qu'il pointa obliquement vers la mer, et à son
contact des jets de vapeur jaillirent des vagues. La Rayon dût passer sur le flanc
du navire comme un morceau de fer chauffé à blanc sur du papier.
Une soudaine lueur bondit à travers la vapeur qui s'élevait et le Marsien chan-
cela et trébucha. Au même instant, il était renversé et une volumineuse quantité
Ï35
d'eau et de vapeur fut lancée à une hauteur énorme dans Taîr. L'artillerie du
** Fulgurant „ résonna à travers le tumulte, les pièces tirant Tune après l'autre; un
projectile fit éclabousser l'eau non loin du steamer, ricocha vers les navires qui
fuyaient vers le nord et une barque fut fracassée en mille morceaux.
Mais nul n'y prit garde. En voyant s'écrouler le Marsien, le capitaine vociféra
des hurlements inarticulés et la foule des passagers, sur l'arrière du steamer, poussa
un même cri. Un instant après, une autre acclamation leur échappait, car, surgis-
sant par delà le tumulte blanchâtre, le cuirassé long et noir s'avançait, des flammes
s'élançaient de ses parties moyennes, ses ventilateurs et ses cheminées crachaient du feu.
Le Fulgurant „ n'avait pas été détruit : le gouvernail, semblait-il, était intact
et ses machines fonctionnaient. Il allait droit sur un second Marsien et se trouvait
à moins de cent mètres de lui quand le Rayon Ardent l'atteignit. Alors, avec une
violente détonation et une flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées sautèrent.
La violence de l'explosion fit chanceler le Marsien, et au même instant, l'épave
enflammée, lancée par l'impulsion de sa propre vitesse, le frappait et le démolis-
sait comme un objet de carton. Mon frère poussa un cri involontaire. De nouveau^
ce ne fut plus qu'un tumulte bouillonnant de vapeur.
— Deux ! hurla le capitaine.
Tout le monde poussait des acclamations. Le steamer entier d'un bout à
l'autre trépidait de cette joie frénétique qui gagna, un à un, les innombrables navires
et embarcations qui s'en allaient vers la pleine mer.
Pendant plusieurs minutes, la vapeur qui s'élevait au-dessus de l'eau cacha à
la fois le troisième Marsien et la côte.
Les aubes du bateau n'avaient cessé de frapper régulièrement les vagues, s'éloignant
du lieu du combat; quand enfin cette confusion se dissipa, un nuage traînant de
Fumée Noire s'interposa, et on ne distingua plus rien du ** Fulgurant „ ni du
troisième Marsien. Mais les autres cuirassés étaient tout près maintenant, se dirigeant
vers le rivage.
Le petit vaisseau continua sa route vers la pleine mer, et lentement les cuirassés
disparurent vers la côte, que cachait encore un nuage marbré de brouillard opaque
fait en partie de vapeur et en partie de Fumée Noire, tourbillonnant et se combinant
de la plus étrange manière. La flotte des fuyards s'éparpillait vers le Nord-Est ;
plusieurs barques, toutes voiles dehors, cinglaient entre les cuirassés et le steamboat.
Au bout d'un instant et avant qu'ils n'eussent atteint l'épais nuage noir, les bâtiments
de guerre prirent la direction du nord, puis brusquement virèrent de bord et disparurent
vers le Sud dans la brume du soir qui tombait. Les côtes devinrent indécises,
puis indistinctes, parmi les bandes basses de nuages qui se rassemblaient autour
du soleil couchant.
Soudain, hors de la brume dorée du crépuscule, parvint l'écho des détonations
d'artillerie, et des formes se dessinèrent, d'ombres noires qui bougaient. Tout le
monde voulut s'approcher des lisses d'appui, afin d'apercevoir ce qui se passait;
)36
Mâis on ne pouvait rien distinguer
obliquement et barra le disque du
haletant, dans une inquiétude inter-
dans la fournaise aveuglante de TOccident.
clairement. Une masse énorme de fumée s^éleva
soleil. Le steamboat continuait sa route,
minable.
Le soleil s^enfonça dans les nuages gris, le ciel rougeoya, puis s'obscurcit,
l'étoile du soir tremblota dans la pénombre. C'était la nuit. Tout à coup, le capitaine
poussa un cri et tendit le bras vers le lointain. Mon frère écarquilla les yeux.
Hors de l'horizon grisâtre quelque chose monta dans le ciel, monta obliquement
et très rapidement dans la lumineuse clarté, au-dessus des nuages du ciel occidental,
un objet plat, large et vaste qui décrivit une courbe immense, diminua peu à peu,
s'enfonça lentement et s'évanouit dans le mystère gris de la nuit. Quand il eut
disparu, on eût dit qu'il pleuvait des ténèbres.
LIVRE DEUXIÈME
LA TERRE AU POUVOIR DES MARSIENS
Après avoir raconté ce qui était arrivé à mon frère, je vais reprendre le récit
de mes propres aventures où je Tai laissé, au moment où le vicaire et moi étions
entrés nous cacher dans une maison d'Halliford, dans Tespoir d^échapper à la Fumée
Noire, Nous y demeurâmes toute la nuit du dimanche et le jour suivant — le
jour de la panique — comme dans une petite île d^air pur, séparés du reste du
monde par un cercle de vapeur suffocante. Nous n^avions qu^à attendre dans une
oisiveté angoissante, et c^est ce que nous fîmes pendant ces deux interminables jours.
Mon esprit était plein d^anxiété en pensant à ma femme. Je me la représen-
tais à Leatherhead, terrifiée, en danger et me pleurant déjà comme un homme mort.
J^allais et venais dans cette maison, pleurant de rage à Vidée d'être ainsi séparé
d'elle, songeant à tout ce qui pouvait lui arriver en mon absence. Je savais que
mon cousin était asse^ brave pour affronter toute circonstance, mais il n'était pas
homme à mesurer les choses d'un coup d'œil et à se décider promptement. Ce qu'il
fallait maintenant, ce n'était pas de la bravoure, mais de la réflexion et de la
prudence. Ma seule consolation était de savoir que les Marsiens s'avançaient vers
Londres et tournaient ainsi le dos à Leatherhead. Toutes ces vagues craintes me
surexcitaient Tesprît. Bientôt, je me sentis fatigué et irrité des perpétuelles jérémiades
du vicaire. Son égoïste désespoir m^impatientait. Après quelques remontrances sans
effet, je me tins éloigné de lui dans une pièce qui contenait des globes, des bancs
et des tables, des cahiers et des livres et qui était évidemment une salle de classe.
Quand il vint m'y rejoindre, je montai au sommet de la maison et m'enfermai
dans un débarras, afin de rester seul avec mes pensées douloureuses et mes misères.
Pendant toute cette journée et le matin suivant, nous fûmes absolument cernés
par la Fumée Noire. Le dimanche soir, nous eûmes des indices que la maison
voisine était habitée : une figure derrière une fenêtre, des lumières allant et venant,
le claquement d'une porte qu'on fermait. Mais je ne sus qui étaient ces gens ni
ce qu'il advint d'eux. Nous ne les aperçûmes plus le lendemain. La Fumée Noire
descendit, en flottant lentement, vers la rivière, pendant toute la matinée du lundi,
passant de plus en plus près de nous et disparaissant enfin sans s'être avancée
plus loin que le bord de la route, devant la maison où nous étions réfugiés.
Vers midi, un Marsien parut au milieu des champs, déblayant l'atmosphère
avec un jet de vapeur surchauffée, qui sifflait contre les murs, brisait toutes les
vitres qu'il touchait et brûla les mains du vicaire au moment où il quittait préci-
pitamment la pièce de devant. Quand enfin nous nous glissâmes hors des pièces
trempées et que nous jetâmes un regard au dehors, on eût dit qu'une tourmente
de neige noire avait passé sur la contrée vers le nord. Tournant nos yeux vers
le fleuve, nous lûmes surpris de voir d'inexplicables rougeurs se mêler aux taches
noires des prairies desséchées.
Pendant un moment, nous ne sûmes nous rendre compte du changement apporté
à notre position, sinon que nous étions délivrés de notre crainte de la Fumée Noire.
Bientôt je m'aperçus que nous n'étions plus cernés, que maintenant nous pourrions
nous en aller. Dès que je fus sûr qu'il y avait moyen de s'échapper, mon désir
d'activité revint. Mais le vicaire restait léthargique et déraisonnable.
— Ici, nous sommes en sûreté, répétait-il ; en sûreté, en sûreté !
Je résolus de l'abandonner — que ne l'ai-je fait! Plus sage maintenant et profi-
tant de la leçon de l'artilleur, je cherchai à me munir de nourriture et de boisson.
J'avais trouvé de l'huile et des chiffons pour mes brûlures ; je pris aussi un
chapeau et une chemise de flanelle que je découvris dans l'une des chambres à
coucher. Quand le vicaire comprit que j'allais partir seul, étant décidé à m'en aller
sans lui, il se leva soudain pour me suivre. Et tout étant calme dans l'après-midi,
nous nous mîmes en route vers cinq heures autant que je peux le présumer, nous
dirigeant vers Sunbury, au long du chemin tout noirci.
Dans Sunbury, et par intervalles sur la route, nous rencontrâmes des cadavres
de chevaux et d'hommes, gisant en attitudes contorsionnées, des charrettes et des
bagages renversés et couverts d'une épaisse couche de poussière noire. Ce linceul
de cendre poudreuse me faisait penser à ce que j'avais lu de la destruction de
Pompéi. L'esprit hanté de ces spectacles étranges, nous arrivâmes sans mésaventure
J42
Le cinquième cylindre avait dû tomber au
plein milieu de la maison que nous avions
d^abord visitée. Le bâtiment avait disparu,
complètement écrasé, pulvérisé et dispersé par
le choc.
(CHAPITRE XIX)
à Hampton Court, et là, nos yeux eurent un réel soulagement à trouver un espace
vert qui avait échappé au nuage suffocant. Nous traversâmes le parc de Bushey,
où les daims et les cerfs allaient et venaient sous les marronniers ; à une certaine
distance, des hommes et des femmes — les premiers êtres que nous ayons rencon-
trés encore — se hâtaient vers Hampton Court ; nous passâmes ainsi à Twickenham,
Au loin, les bois, par delà Ham et Petersham, brûlaient encore. Twickenham
n'avait souffert ni du Rayon Ardent, ni de la Fumée Noire, et il y avait encore
dans ces localités des gens en grand nombre, mais personne ne put nous donner
de nouvelles. Pour la plupart, les habitants profitaient, comme nous, d'une accalmie
pour changer de quartiers. J'eus l'impression qu'une certaine quantité de maisons
étaient encore occupées par leurs habitants épouvantés, trop effrayés sans doute
pour essayer de fuir. Les signes d'une débandade hâtive abondaient le long du
chemin. Je me rappelle très vivement trois bicyclettes brisées et enfoncées dans le
sol par les roues des voitures qui suivirent. Nous traversâmes le pont de Rich-
mond vers huit heures et demie, fort précipitamment, car on s'y trouvait trop
exposé, et je remarquai, descendant le courant, un certain nombre de masses rouges.
Je ne savais pas ce que c'était, n'ayant pas le temps d'examiner longuement, mais
je me fis à leur propos des idées beaucoup plus horribles qu'il ne fallait. Là,
encore, sur la rive du Surrey, la poussière noire qui avait été de la fumée s'éta-
lait, recouvrant des cadavres — en tas aux abords de la station, — mais nous
n'aperçûmes rien des Marsiens avant d'arriver près de Barnes.
Dans la distance, parmi le paysage noirci, nous vîmes un groupe de trois
personnes descendant à toutes jambes un chemin de traverse qui menait vers le
fleuve, — autrement tout semblait désert. Au haut de la colline, les maisons de
Richmond brûlaient activement, mais hors de la ville il n'y avait nulle part trace
de Fumée Noire.
Tout à coup, comme nous approchions de Kew, des gens passèrent en courant
et les parties hautes d'une machine marsienne parurent au-dessus des maisons, à
moins de cent mètres de nous. L'imminence du danger nous frappa de stupeur,
car si le Marsien avait regardé autour de lui nous eussions immédiatement péri.
Nous étions si terrifiés que nous n'osâmes pas continuer, et que nous nous jetâmes
de côté, cherchant un abri sous un hangar dans un coin, pleurant en silence et
refusant de bouger.
Mon idée fixe de parvenir à Leatherhead ne me laissait pas de repos, et de
nouveau je m'aventurai au dehors, dans la nuit tombante. Je traversai un endroit
tout planté d'arbustes, suivis un passage au long d'une grande maison qui avait
tenu bon sur ses bases et je débouchai ainsi sur la route de Kew. Le vicaire, que
j'avais laissé sous le hangar, me rattrapa bientôt en courant.
Ce second départ fut la chose la plus témérairement folle que je fis jamais,
car il était évident que les Marsiens nous environnaient. A peine le vicaire m'eut-
îl rejoint que nous aperçûmes la première machine marsienne, ou peut-être même
Ï45
une autre, au loin par delà les prairies qui
s^étendent jusqu'à Kew Lodge. Quatre ou cinq
petites formes noires se sauvaient
devant elle, parmi le vert grisâtre
des champs, car, selon toute appa-
rence, le Marsien les poursuivait. En
trois enjambées, il eut rattrapé ces pauvres êtres,
qui se mirent à fuir dans toutes les directions.
II ne se servit pas du Rayon Ardent pour les
détruire, mais les ramassa un par un; il
-dîit les mettre dans l'espèce de grand récipient
métallique qui faisait saillie derrière lui, à la façon
-AV/v dont une hotte pend aux épaules du chiffonnier.
-\ ; /V Uidéc me vint alors que les Marsiens pouvaient
avoir d'autres intentions que de détruire l'humanité
bouleversée. Nous restâmes un instant comme pétrifiés,
puis tournant les talons et escaladant une barrière
qui fermait un jardin clos de murs, nous tombâmes
heureusement dans une sorte de fosse où nous
nous terrâmes, jusqu'à ce que la nuit fût noire,
osant à peine échanger quelques mots à voix basse.
Il devait bien être onze heures quand nous prîmes le courage
de nous remettre en chemin, ne nous risquant plus sur la
route, mais nous glissant furtivement au long de haies et
)[j de plantations, le vicaire épiant à droite et moi à gauche,
essayant de pénétrer les ténèbres, de crainte des Marsiens qui, nous semblait-il, allaient
surgir à chaque instant autour de nous. Un moment, nous piétinâmes dans un endroit
brûlé et noirci, presque refroidi alors et plein de cendres, où gisaient des corps
d'hommes, la tête et le buste horriblement brûlés, mais les jambes et les bottes presque
intactes ; et aussi des cadavres de chevaux, derrière une rangée de canons éventrés
et de caissons brisés.
Sheen paraissait avoir échappé à la destruction, mais tout y était silencieux et
désert. Nous ne rencontrâmes là aucun cadavre, et la nuit était trop sombre pour
nous permettre de voir dans les rues transversales. Soudain, mon compagnon se
plaignit de la fatigue et de la soif et nous décidâmes d'explorer quelqu'une des
maisons de l'endroit.
La première où nous entrâmes, après avoir eu quelque difficulté à ouvrir la
fenêtre, était une petite villa écartée, et je n'y trouvai rien de mangeable qu'un peu
de fromage moisi. 11 y avait pourtant de l'eau, dont nous bûmes, et je me munis
d'une hachette qui promettait d'être utile dans notre prochaine effraction.
Nous traversâmes la route à un endroit où elle fait coude pour aller vers
Hé
Mortlake. Là, s^élevait une ^
maison blanche au milieu
vrîmes une réserve de nour- ^ *^
riture — deux pains entiers,
une tranche de viande crue
et la moitié d'un jambon, Sî^
fen dresse un catalogue -r^ ^
aussi précis, c'est que nous ^
allions être obligés de sub-
sister sur ces provisions
pendant la quinzaine qui
suivit. Au fond d'un pla-
d'un jardin entouré de murs ;
dans l'office nous décou-
card, il y avait aussi des
bouteilles de bière, deux sacs de haricots blancs et quelques laitues ; cette office
donnait dans une sorte de laverie, d'arrière-cuisine, où se trouvaient un tas de bois
et un buffet qui renfermait une douzaine de bouteilles de vin rouge, des soupes et
des poissons conservés et deux boîtes de biscuits.
Nous nous assîmes dans la cuisine adjacente, demeurant dans l'obscurité — car
nous n'osions pas même faire craquer une allumette — et nous mangeâmes du
pain et du jambon et nous vidâmes une bouteille de bière. Le vicaire, encore timoré
et inquiet, était d'avis, assez étrangement, de se remettre en route sur-le-champ ;
j'insistai pour qu'il réparât ses forces en mangeant, quand arriva la chose qui
devait nous emprisonner.
— Il n'est sans doute pas encore minuit, disais-je, et au même moment nous
fûmes aveuglés par un éclat de vive lumière verte. Tous les objets que contenait
la cuisine se dessinèrent vivement, clairement visibles avec leurs parties vertes et
leurs ombres noires, puis tout s'évanouit. Instantanément, il y eut un choc tel que
je n'en entendis jamais auparavant ni depuis d'aussi formidable. Suivant ce choc de
si près qu'elle parut être simultanée, une secousse se produisit, avec, tout autour de
nous, des bruits de verrerie brisée, des craquements et un fracas de maçonnerie qui
s'écroule ; au même moment le plafond s'abattit sur nous, se brisant en une multi-
tude de fragments sur nos têtes. Je fus projeté contre la poignée du four, renversé
sur le plancher et je restai étourdi. Mon évanouissement dura longtemps, me dit le
vicaire ; quand je repris mes sens nous étions encore dans les ténèbres et il me
tamponnait avec une compresse, tandis que sa figure, comme je m'en aperçus après,
était couverte du sang d'une blessure qu'il avait reçue au front.
Pendant un certain temps, il me fut impossible de me rappeler ce qui était
arrivé. Puis les choses me revinrent lentement et je sentis à ma tempe la douleur
d'une contusion.
Î47
— Vous sentez-vous mieux? demanda le vicaire à voix très basse,
A la fin, je pus lui répondre et cherchai à me redresser.
— Ne bougez pas, dit-il; le plancher est couvert de débris de vaisselle. Vous
ne pouvez guère remuer sans faire de bruit, et je crois bien qu* " ils „ sont là,
dehors.
Nous demeurâmes un instant assis, dans un grand silence et retenant notre
souffle. Tout semblait mortellement tranquille, bien que de temps en temps autour
de nous quelque chose, plâtras ou morceau de brique, tombât avec un bruit qui
retentissait partout. Au dehors et très près, s'entendait un grincement métallique
intermittent.
— Entendez-vous ? demanda le vicaire, quand le bruit se produisit de nouveau.
— Oui, répondis-je, mais qu'est-ce ?
— Un Marsien ! dit le vicaire.
J'écoutai de nouveau.
— Ça ne ressemble pas au bruit du Rayon Ardent, dis-je, et pendant un moment
j'inclinai à croire que l'une des grandes machines avait trébuché contre la maison,
comme j'en avais vu se heurter à la tour de l'église de Shepperton.
Notre situation était si étrange et si incompréhensible que, pendant trois ou
quatre heures, jusqu'à ce que vînt l'aurore, nous bougeâmes à peine. Alors, la lumière
s'infiltra, non pas par la fenêtre qui demeura obscure, mais par une ouverture trian-
gulaire entre une poutre et un tas de briques rompues, dans le mur derrière nous.
Pour la première fois nous pûmes vaguement apercevoir l'intérieur de la cuisine.
La fenêtre avait cédé sous une masse de terre végétale qui, recouvrant la table
où nous avions pris notre repas, arrivait jusqu'à nos pieds. Au dehors le sol était
entassé très haut contre la maison ; dans l'embrasure de la fenêtre, nous pouvions
voir un fragment de conduite d'eau arrachée. Le plancher était jonché de quincail-
lerie brisée ; l'extrémité de la cuisine, accotée contre la maison, avait été écrasée et
comme le jour entrait par là, il était évident que la plus grande partie de la maison
s'était écroulée. Contrastant vivement avec ces ruines, le dressoir net et propre,
teinté de vert pâle — le vernis à la mode — était resté debout avec un certain
nombre d'ustensiles de cuivre et d'étain ; le papier peint imitait des carreaux de
faïence bleus et blancs et une couple de gravures-primes coloriées flottait au mur
de la cuisine, au-dessus du fourneau.
Quand l'aube devint plus claire, nous pûmes mieux distinguer, à travers la
brèche du mur, le corps d'un Marsien, en sentinelle, sans doute, auprès d'un cylindre
encore étincelant. A cette vue, nous nous retirâmes à quatre pattes avec toutes les
précautions possibles, hors de la demi-clarté de la cuisine, dans l'obscurité de la laverie.
Brusquement, me vint à l'esprit l'exacte interprétation de ces choses.
— Le cinquième cylindre, murmurai-je, le cinquième projectile de Mars est tombé
sur la maison et l'a enterrée sous ses ruines.
Un instant le vicaire garda le silence, puis il murmura :
(48
— Dieu aie pitié de nous !
Je Tentendis bientôt pleurnicher tout seul.
A part le bruit qu^il faisait, nous étions absolument tranquilles dans la laverie.
Pour ma part, j'osais à peine respirer et je restais assis, les yeux fixés sur la
faible clarté qu'encadrait la porte de la cuisine. J'apercevais juste la figure du vicaire,
un oval indistinct, son faux-col et ses manchettes. Au dehors commença un martellement
métallique, puis il y eut une sorte de cri violent et ensuite, après un intervalle
de silence, un sifflement pareil à celui d'une machine à vapeur. Ces bruits, pour
la plupart problématiques, se continuèrent par intermittences, et semblèrent devenir
plus fréquents à mesure que le temps passait. Bientôt, des secousses cadencées et
des vibrations, qui faisaient tout trembler autour de nous, firent sans interruption
sauter et résonner la vaisselle de l'office. Une fois, la lueur fut éclipsée et le fantastique
cadre de la porte de la cuisine devint absolument sombre ; nous dûmes rester
blottis pendant maintes heures, silencieux et tremblants, jusqu'à ce que notre attention
lasse défaillit...
Enfin, je m'éveillai, très affamé. Je suis enclin à croire que la plus grande
partie de la journée dut s'écouler avant que nous ne nous réveillions. Ma faim
était si impérieuse qu'elle m'obligea à bouger. Je dis au vicaire que j'allais chercher
de la nourriture et me dirigeai à tâtons vers l'office.
II ne me répondit pas, mais dès que j'eus commencé à manger, le léger bruit
que je faisais le décida à se remuer, et je l'entendis venir en rampant.
XIX
DANS LA MAISON EN RUINES
Après avoir mangé, nous regagnâmes la laverie, et je dus alors m^assoupir
de nouveau, car, m^éveillant tout à coup, je me trouvai seul. Les secousses régulières
continuaient avec une persistance pénible. J'appelai plusieurs fois le vicaire à voix
basse et me dirigeai à la fin du côté de la cuisine. II faisait encore jour et je
Taperçus à Tautre bout de la pièce contre la brèche triangulaire qui donnait
vue sur les Marsiens. Ses épaules étaient courbées, de sorte que je ne pouvais
voir sa tête.
J'entendais des bruits assez semblables à ceux de machines d'usines, et tout
était ébranlé par les vibrations cadencées. A travers l'ouverture du mur, je pouvais
voir la cime d'un arbre teintée d'or, et le bleu profond du ciel crépusculaire et
tranquille. Pendant une minute ou deux, je restai là, regardant le vicaire, puis j'avançai
pas à pas et avec d'extrêmes précautions au milieu des débris de vaisselle qui
encombraient le plancher.
Je touchai la jambe du vicaire et il tressaillit si violemment qu'un fragment
de la muraille se détacha et tomba au dehors avec fracas. Je lui saisis le bras,
craignant qu'il ne se mît à crier, et pendant un long moment nous demeurâmes
terrés là, immobiles. Puis je me retournai pour voir ce qui restait de notre rempart.
Le plâtre, en se détachant, avait ouvert une fente verticale dans les décombres et,
me soulevant avec précaution contre une poutre, je pouvais voir par cette brèche
i50
ce qu'était devenue la tranquille route suburbaine de la veille. Combien vaste était
le changement que nous pouvions ainsi contempler !
Le cinquième cylindre avait dû tomber au plein milieu de la maison que nous
avions d'abord visitée. Le bâtiment avait disparu, complètement écrasé, pulvérisé et
dispersé par le choc. Le cylindre s'était enfoncé plus profondément que les fondations
dans un trou beaucoup plus grand que celui que j'avais vu à Woking, Le sol
avait éclaboussé, de tous les côtés, sous cette terrible chute — éclaboussé „ est
le seul mot — des tas énormes de terre qui cachaient les maisons voisines. II s'était
comporté exactement comme de la boue sous un violent coup de marteau. Notre
maison s'était écroulée en arrière; la façade, même celle du rez-de-chaussée, avait
été complètement détruite ; par hasard, la cuisine et la laverie avaient échappé et
étaient enterrées sous la terre et les décombres ; nous étions enfermés de toutes parts
sous des tonnes de terre, sauf du côté du cylindre ; nous nous trouvions donc exac-
tement sur le bord du grand trou circulaire que les Marsiens étaient occupés à
faire ; les sons sourds et réguliers que nous entendions venaient évidemment de
derrière nous et, de temps en temps, une brillante vapeur grise montait comme un
voile devant l'ouverture de notre cachette.
Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert; sur le bord opposé, parmi la terre,
le gravier et les arbustes brisés, l'une des grandes machines des Marsiens, abandonnée
par son occupant, se tenait debout, raide et géante, contre le ciel du soir. Bien que,
pour plus de commodité, je les aie décrits en premier lieu, je n'aperçus d'abord presque
rien du trou ni du cylindre; mon attention fut absorbée par un extraordinaire et
scintillant mécanisme que je voyais à l'œuvre au fond de l'excavation, et parmi
les étranges créatures, qui rampaient péniblement et lentement sur les tas de terre.
Le mécanisme, certainement, frappa d'abord ma curiosité. C'était un de ces
systèmes compliqués, qu'on a appelés depuis Mains-Machines, et dont l'étude a donné
déjà une si puissante impulsion au développement de la mécanique terrestre. Telle
qu'elle m'apparut, elle présentait l'aspect d'une sorte d'araignée métallique avec cinq
jambes articulées et agiles, ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de
barres, de leviers articulés, et de tentacules qui touchaient et prenaient. La plupart
de ses bras étaient repliés, mais avec trois longs tentacules elle attrapait des tringles,
des plaques, des barres qui garnissaient le couvercle et apparemment renforçaient
les parois du cylindre. A mesure que les tentacules les prenaient, tous ces objets
étaient déposés sur un tertre aplani.
Le mouvement de la machine était si rapide, si complexe et si parfait que,
malgré les reflets métalliques, je ne pus croire au premier abord que ce fût un
mécanisme. Les engins de combat étaient coordonnés et animés à un degré extra-
ordinaire, mais rien en comparaison de ceci. Ceux qui n'ont pas vu ces construc-
tions, et n'ont pour se renseigner que les imaginations des dessinateurs, ou les
descriptions forcément imparfaites de témoins oculaires, peuvent difficilement se faire
une idée de l'impression d'organismes vivants qu'elles donnaient.
Ï5Ï
Je me rappelle les illustra-
tions de Fune des premières
brochures qui prétendaient
îonner un récit complet de la guerre.
Evidemment, Fartiste n'avait fait qu'une
étude hâtive des machines de combat et
à cela se bornait sa connaissance de la
.mécanique marsienne. Il avait représenté
des tripodes raides, sans aucune flexibilité ni souplesse, avec une monotonie d'effet
absolument trompeuse. La brochure qui contenait ces renseignements eut une vogue
considérable et je ne la mentionne ici que pour mettre le lecteur en garde contre
l'impression qu'il en peut garder. Tout cela ne ressemblait pas plus aux Marsiens
que je vis à l'œuvre qu'un poupard de carton ne ressemble à un être humain. A
mon avis, la brochure, eût été bien meilleure sans ces illustrations.
D'abord, ai-je dit, la Machine à Mains ne me donna pas l'impression d'un méca-
nisme, mais plutôt d'une créature assez semblable à un crabe, avec un tégument
étîncelant, qui était le Marsien, actionnant et contrôlant les mouvements de ses
membres multiples au moyen de ses délicats tentacules, et semblant être, simple-
ment, l'équivalent de la partie cérébrale du crabe. Je perçus alors la ressemblance
de son tégument gris-brun, brillant, ayant l'aspect du cuir, avec celui des autres
corps rampants environnants et la véritable nature de cet adroit ouvrier m'apparut
sous son vrai jour. Après cette découverte, mon intérêt se porta vers les autres
créatures, — les Marsiens réels. J'avais eu d'eux, déjà, une impression passagère,
et la nausée que j'avais ressentie alors ne revint pas troubler mon observation.
D'ailleurs, j'étais bien caché et immobile, sans aucune nécessité de bouger.
Je voyais maintenant que c'étaient les créatures les moins terrestres qu'il soit
possible de concevoir. Ils étaient formés d'un grand corps rond, ou plutôt d'une grande
tête ronde d'environ quatre pieds de diamètre et pourvue d'une figure. Cette face n'avait
pas de narines — à vrai dire les Marsiens ne semblent pas avoir été doués de l'odorat —
mais possédait deux grands yeux sombres, immédiatement au-dessous desquels se
trouvait une sorte de bec cartilagineux. Derrière cette tête ou ce corps — car je
ne sais vraiment lequel de ces deux termes employer — était une seule surface
tympanique tendue, qu'on a su depuis être anatomiquement une oreille, encore qu'elle
dût leur être presque entièrement inutile dans notre atmosphère trop dense. En
groupe autour de la bouche, seize tentacules minces, presque des lanières, étaient
disposés en deux faisceaux de huit chacun. Depuis lors, avec assez de justesse, le
professeur Stowes, le distingué anatomiste, a nommé ces deux faisceaux des ** mains „.
La première fois, même, que j'aperçus les Marsiens, ils paraissaient s'efforcer de se
soulever sur ces mains, mais cela leur était naturellement impossible à cause de
l'accroissement de poids dû aux conditions terrestres. On peut avec raison supposer
que, dans la planète Mars, ils se meuvent sur ces mains avec facilité.
Ï52
Att centî-e du tfou, le cylindre était déjà
ouvert ; sur le bord opposé, parmi la terre, le
gfravier et les arbustes brisés, Vxine des gfrandes
machines de combat des Marsiens, abandoniiée ,
par son occupant, se tenait debout, raide et
§féante, contre le ciel du soir.
(CHAPITRE XIX)
Leur anatomîe interne, comme la dissection Ta démontré depuis, était également
simple. La partie la plus importante de leur structure était le cerveau qui envoyait
aux yeux, à Toreille et aux tentacules tactiles des nerfs énormes. Ils avaient, de
plus, des poumons complexes, dans lesquels la bouche s^ouvrait immédiatement, ainsi
que le cœur et ses vaisseaux. La gêne pulmonaire que leur causaient la pesanteur
et la densité plus grande de Fatmosphère n'était que trop évidente aux mouvements
convulsifs de leur enveloppe extérieure.
A cela se bornait l'ensemble des organes d'un Marsien. Aussi étrange que cela
puisse paraître à un être humain, tout le complexe appareil digestif, qui constitue
la plus grande partie de notre corps, n'existait pas chez les Marsiens. Ils étaient
des têtes, rien que des têtes. Dépourvus d'entrailles, ils ne mangeaient pas et digé-
raient encore moins. Au lieu de cela, ils prenaient le sang frais d'autres créatures
vivantes et se 1' ** injectaient „ dans leurs propres veines. Je les ai vus moi-même
se livrer à cette opération et je le mentionnerai quand le moment sera venu. Mais
si excessif que puisse paraître mon dégoût, je ne puis me résoudre à décrire une
chose dont je ne pus endurer la vue jusqu'au bout. Qu'il suffise de savoir qu'ayant
recueilli le sang d'un être encore vivant — dans la plupart des cas, d'un être humain
— ce sang était transvasé au moyen d'une sorte de minuscule pipette dans un
canal récepteur.
Sans aucun doute, nous éprouvons à la simple idée de cette opération une
répulsion horrifiée, mais, en même temps, réfléchissons combien nos habitudes carni-
vores sembleraient répugnantes à un lapin doué d'intelligence.
Les avantages physiologiques de ce procédé d'injection sont indéniables, si l'on
pense à l'énorme perte de temps et d'énergie humaine qu'occasionne la nécessité de
manger et de digérer. Nos corps sont en grande partie composés de glandes, de
tubes et d'organes occupés sans cesse à convertir en sang une nourriture hétéro-
gène. Les opérations digestives et leur réaction sur le système nerveux sapent notre
force et tourmentent notre esprit. Les hommes sont heureux ou misérables selon
qu'ils ont le foie plus ou moins bien portant ou des glandes gastriques plus ou
moins saines. Mais les Marsiens échappaient à ces fluctuations organiques des senti-
ments et des émotions.
Leur indéniable préférence pour les hommes, comme source, . /^,^ • J<
de nourriture, s'explique en partie par la nature des ^r-^stes
des victimes qu'ils avaient amenées avec eux
comme provisions de voyage. Ces êtres, à en juger
par les fragments ratatinés qui restèrent au pouvoir
des humains, étaient bipèdes, pourvus d'un squelette
siliceux sans consistance — presque semblable à
celui des éponges siliceuses — et d'une faible
musculature ; ils avaient une taille d'environ six
pieds de haut, la tête ronde et droite, de larges
yeux dans des orbitres très dures. Les Marsiens devaient en avoir
apporté deux ou trois dans chacun de leurs cylindres, et tous avaient
été tués avant d'atteindre la terre. Cela valut aussi bien pour eux,
car le simple effort de vouloir se mettre debout sur le sol de notre
planète aurait sans doute brisé tous les os de leurs corps.
Puisque j'ai entamé cette description, je puis donner ici certains
autres détails qui, encore que nous les ayons remarqués par la suite
seulement, permettront au lecteur qui les connaîtrait mal de se faire
une idée plus claire de ces désagréables envahisseurs.
En trois autres points, leur physiologie différait étrangement de la
nôtre. Leurs organismes ne dormaient jamais, pas plus que ne dort
le cœur de l'homme. Puisqu'ils n'avaient aucun vaste mécanisme muscu-
laire à récupérer, ils ignoraient le périodique retour du sommeil. Ils
ne devaient ressentir, semble-t-il, que peu ou pas de fatigue. Sur la terre, ils ne
purent jamais se mouvoir sans de grands efforts et cependant ils conservèrent jusqu'au
bout leur activité. En vingt-quatre heures, ils fournissaient vingt-quatre heures de
travail, comme c'est peut-être le cas ici-bas avec les fourmis.
D'autre part, si étonnant que cela paraisse dans un monde sexué, les Marsiens
étaient absolument dénués de sexe et devaient ignorer, par conséquent, les émotions
tumultueuses que fait naître cette différence entre les humains. Un jeune Marsien,
le fait est indiscutable, naquit réellement ici-bas pendant la durée de la guerre; on
le trouva attaché à son parent, à son progéniteur, partiellement retenu à lui, à la
façon dont poussent les bulbes de lis ou les jeunes animalcules des polypiers d'eau
douce.
Chez l'homme, chez tous les animaux d'un ordre élevé, une telle méthode de
génération a disparu ; mais ce fut certainement, même ici-bas, la méthode primitive.
Parmi les animaux d'ordre inférieur, à partir même des Tuniciers, ces premiers
cousins des vertébrés, les deux procédés coexistent, mais généralement la méthode
sexuelle l'emporte sur l'autre. Pourtant sur la planète Mars, le contraire apparem-
ment se produit.
11 est intéressant de faire remarquer qu'un certain auteur, d'une réputation
quasi-scientifique, écrivant longtemps avant l'invasion marsîenne, prévit pour l'homme
une structure finale qui ne différait pas grandement de la condition véritable des
Marsiens. Je me souviens que sa prophétie parut, en novembre ou en décembre 1892,
dans une publication depuis longtemps défunte, la ** Pall Mail Budget, „ et je me
rappelle à ce propos une caricature, publiée dans un périodique comique de l'époque
anté-marsienne : ** Punch „ . L'auteur expliquait, sur un ton presque facétieux, que
le perfectionnement incessant des appareils mécaniques devait finalement amener la
disparition des membres, comment la perfection des inventions chimiques devait
supprimer la digestion, comment des organes tels que la chevelure, la partie externe
du nez, les dents, les oreilles, le menton, ne seraient bientôt plus des parties essentielles
156
du corps humain et comment la sélection naturelle amènerait
leur diminution progressive dans les temps à venir» Le cerveau
restait une nécessité cardinale. Une seule autre partie du corps \|j
avait des chances de survivre, et c'était la main, moyen d'infor-
mation et d'action du cerveau „.
Beaucoup de vérités ont été dites en plaisantant, et nous
possédons indiscutablement dans les Marsiens l'accomplissement
réel de cette suppression du côté animal de l'organisme par
l'intelligence. II est à mon avis absolument admissible que
les Marsiens peuvent descendre d'êtres assez semblables à
nous, par suite d'un développement graduel du cerveau et des mains — ces dernières
se transformant en deux faisceaux de tentacules — aux dépens du reste du corps.
Sans le corps, le cerveau deviendrait naturellement une intelligence plus égoïste, ne
possédant plus rien du substratum émotionnel de l'être humain.
Le dernier point saillant par lequel le système vital de ces créatures différait
du nôtre pouvait être regardé comme un détail trivial et sans importance. Les micro-
organismes, qui causent, sur terre, tant de maladies et de souffrances, étaient inconnus
sur la planète Mars, soit qu'ils n'y aient jamais paru, soit que la science et l'hy-
giène marsiennes les aient éliminés depuis des âges. Des centaines de maladies, toutes
les fièvres et toutes les contagions de la vie humaine, la tuberculose, les cancers,
les tumeurs et autres états morbides n'intervinrent jamais dans leur existence et
puisqu'il s'agit ici des différences entre la vie à la surface de la planète Mars et
la vie terrestre, je puis dire un mot des curieuses conjectures faites au sujet de
l'Herbe Rouge.
Apparemment, le règne végétal dans Mars, au lieu d'avoir le vert pour couleur
dominante, est d'une vive teinte rouge-sang. En tous les cas, les semences que les
Marsiens — intentionnellement ou accidentellement — apportèrent avec eux donnèrent
toujours naissance à des pousses rougeâtres. Seule pourtant, la plante connue sous
le nom populaire d'Herbe Rouge réussit à entrer en compétition avec les végéta-
tions terrestres. La variété rampante n'eut qu'une existence transitoire et peu de gens
l'ont vu croître. Néanmoins, pendant un certain temps, l'Herbe Rouge crût avec une
vigueur et une luxuriance surprenantes. Le troisième ou le quatrième jour de notre
emprisonnement, elle avait envahi tout le talus du trou et ses tiges, qui ressem-
blaient à celles du cactus, formaient une frange carminée autour de notre lucarne
triangulaire. Plus tard, je la trouvai dans toute la contrée et particulièrement aux
endroits où coulait quelque cours d'eau.
Les Marsiens étaient pourvus, selon toute apparence, d'une sorte d'organe de
l'ouïe, un unique tympan rond placé derrière leur tête et d'yeux ayant une portée
visuelle peu sensiblement différente de la nôtre, excepté que, selon Philips, le bleu
et le violet devaient leur paraître noir. On suppose généralement qu'ils communi-
quaient entre eux par des sons et des gesticulations tentaculaires ; c'est ce qui est
i57
affirmé, du moins, dans la brochure remarquable, mais hâtivement rédigée — écrite
évidemment par quelqu'un qui ne fut pas témoin oculaire des mouvements des
Marsiens — à laquelle j'ai déjà fait allusion et qui a été, jusqu'ici, la principale
source d'information concernant ces êtres. Or, aucun de ceux qui survécurent ne
vit mieux que moi les Marsiens à l'œuvre, sans que je veuille pour cela me glori-
fier d'une circonstance purement accidentelle, mais le fait est exact. Aussi je puis
affirmer que je les ai maintes fois observés de très près, que j'ai vu quatre, cinq
et une fois six d'entre eux, exécutant indolemment ensemble les opérations les plus
compliquées et les plus élaborées, sans le moindre son ni le moindre geste. Leur
cri particulier précédait invariablement leur espèce de repas; il n'avait aucune modu-
lation et n'était, je crois, en aucun sens un signal, mais simplement une expiration
d'air, nécessaire avant la succion. Je peux prétendre à une connaissance au moins
élémentaire de la psychologie et à ce sujet je suis convaincu — aussi fermement
qu'il est possible de l'être — que les Marsiens échangeaient leurs pensées sans aucun
intermédiaire physique et j'ai acquis cette conviction malgré mes doutes antérieurs
et de fortes préventions. Avant l'invasion marsienne, comme quelque lecteur se le
rappellera peut-être, j'avais, avec quelque véhémence, essayé de réfuter la transmis-
sion de la pensée et les théories télépathiques.
Les Marsiens ne portaient aucun vêtement. Leurs idées sur le décorum et les
ornements extérieurs étaient nécessairement différentes des nôtres et ils n'étaient
nécessairement pas seulement beaucoup moins sensibles aux changements de tempé-
rature que nous ne le sommes, mais les changements de pression atmosphérique
ne semblent pas avoir sérieusement affecté leur santé. Pourtant, s'ils ne portaient
aucun vêtement, d'autres additions artificielles à leurs ressources leur donnaient une
grande supériorité sur l'homme. Nous autres, humains, avec nos cycles et nos patins
de route, avec les machines volantes Lilienthal, avec nos bâtons et nos canons, ne
sommes encore qu'au début de l'évolution au terme de laquelle les Marsiens sont
parvenus. En réalité, ils se sont transformés en simples cerveaux, revêtant des corps
divers suivant leurs besoins différents, de la même façon que nous revêtons nos
divers costumes et prenons une bicyclette pour une coufse pressée ou un parapluie
s'il pleut. Rien peut-être, dans tous leurs appareils, n'est plus surprenant pour
l'homme que l'absence de la roue, „ ce trait dominant de presque tous les méca-
nismes humains. Parmi toutes les choses qu'ils apportèrent sur la terre, rien n'indi-
que qu'ils emploient le cercle. On se serait attendu du moins à le trouver dans
leurs appareils de locomotion. A ce propos, il est curieux de remarquer que, même
ici-bas, la nature paraît avoir dédaigné la roue ou qu'elle lui ait préféré d'autres
moyens. Non seulement les Marsiens ne connaissent pas la roue — ce qui est
incroyable — ou s'abstenaient de l'employer, mais même ils se servaient singulière-
ment peu, dans leurs appareils, du pivot mobile avec des mouvements circulaires
dans un seul plan. Presque tous les joints de leurs mécanismes présentent un système
compliqué de coulisses se mouvant sur de petits appuis et des coussinets de friction.
Ï58
C'était l'un de ces systèmes compliqués,
qu'on a appelés depuis Mains-Machines, Telle
. qu'elle m'apparut, elle présentait Faspect d'une
sorte d'araignée métallique avec cinq jambes
articulées et agiles, ayant autour de son corps
un nombre extraordinaire de barres, de leviers
articulés, et de tentacules qui touchaient et p*e^
naient. La plupart de ses bras étaient repliés,
mais avec trois longs tentacules elle attrapait
des tringles, des plaques, des barres qui garnis-
saient le couvercle et apparemment renforçaient
les parois du cylindre.
(CHAPITRE XIX)
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superbement courbés. Pendant que nous en sommes à ces détails, remarquons que
leurs leviers très longs étaient, dans la plupart des cas, actionnés par une sorte
de musculature composée de disques enfermés dans une gaine élastique. Si Von
faisait passer à travers ces disques un courant électrique, ils étaient polarisés étroi-
tement et puissamment. De cette façon était atteint ce curieux parallélisme avec les
mouvements animaux qui était chez eux si surprenant et si troublant pour l'obser-
vateur humain. Des muscles du même genre • abondaient dans les membres de la
machine que je vis en train de décharger le cylindre, lorsque je regardai la première
fois par la fente. Elle semblait infiniment plus animée que les réels Marsiens, gisant
plus loin en plein soleil, haletant, agitant vainement leurs tentacules et se remuant
avec de pénibles efforts, après leur immense voyage à travers Tespace.
Tandis que j'observais encore leurs mouvements affaiblis et que je notais chaque
étrange détail de leur forme, le vicaire me rappela soudain sa présence en me tirant
violemment par le bras. Je tournai la tête pour voir une figure renfrognée et des
lèvres silencieuses mais éloquentes. Il voulait aussi regarder par la fente devant
laquelle on ne pouvait se mettre qu'un à la fois et je dus, tandis que le vicaire
jouissait de ce privilège, interrompre pendant un moment mes observations.
Quand je revins à mon poste, l'active machine avait déjà assemblé plusieurs
des pièces qu'elle avait retirées du cylindre et le nouvel appareil qu'elle construi-
sait prenait une forme d'une ressemblance évidente avec la sienne; vers le bas à
gauche se voyait maintenant un petit mécanisme qui lançait des jets de vapeur verte
en tournant autour du trou, fort occupé à régulariser l'ouverture, creusant, extrayant
et entassant la terre avec méthode et discernement. C'était là la cause des batte-
ments réguliers et des chocs rythmiques qui avaient fait pendant longtemps trembler
notre refuge. Tout en travaillant, il faisait entendre une sorte de sifflement inces-
sant. Autant que je pus m'en rendre compte, la machine allait seule, sans être nulle-
ment dirigée par un Marsien.
LES JOURS
D'EMPRISONNEMENT
L'arrivée d'une seconde machine
de combat nous fit abandonner notre
lucarne pour nous retirer dans la
laverie, car nous avions peur que, de
sa hauteur, le Marsien pût nous aper-
cevoir derrière notre barrière. Plus
tard, nous nous sentîmes moins en
danger d'être découverts, car, pour
des yeux éblouis par l'éclat du soleil, notre refuge devait sembler un impénétrable
trou de ténèbres; mais tout d'abord, au moindre mouvement d'approche, nous regagnions
en hâte la laverie, le cœur battant à tout rompre. Cependant, malgré le danger effrayant
que nous courions, notre curiosité était irrésistible. Je me rappelle maintenant, avec
une sorte d'étonncment, qu'en dépit du danger infini où nous étions de mourir de
faim ou d'une mort plus terrible encore, nous nous disputions durement l'horrible
privilège de voir ce qui se passait à l'extérieur. Nous traversions la cuisine à une
162
allure grotesque, entre la précipitation et la crainte de faire du bruit, nous poussant,
nous bousculant et nous frappant, à deux doigts de la mort.
Le fait est que nous avions des dispositions et des habitudes de penser et
d^agir absolument incompatibles; îe danger et ^isolement dans lequel nous étions
accentuaient encore cette incompatibilité. A Halliford, j^avais pris en haine les simagrées
et les exclamations inutiles, la stupide rigidité d^esprit du vicaire. Ses murmures
et ses monologues interminables gênaient les efforts que je faisais pour réfléchir et
combiner quelque projet de fuite, et j'en arrivais parfois, de ne pouvoir y échapper,
à un véritable état d'exaspération. II n'était pas plus qu'une femme, capable de se
contenir. Pendant des heures entières, il se mettait à pleurer et je crois vraiment
que, jusqu'à la fin, cet enfant gâté de la vie pensa que ses larmes étaient en
quelque manière efficaces. II me fallait rester assis, dans les ténèbres, sans pouvoir,
à cause de ses importunités, détacher de lui mon esprit. Il mangeait plus que
moi et je lui disais en vain que notre seule chance de salut était de demeurer
dans cette maison jusqu'à ce que les Marsiens en aient fini avec leur cylindre et
que, dans cette attente probablement longue, le moment viendrait où nous manquerions
de nourriture. II mangeait et il buvait par accès, faisant ainsi de gros repas à
A mesure que les jours passaient, sa parfaite insouciance de toute précaution
augmenta tellement notre détresse et notre danger que je dus, si dur que cela
fût pour moi, recourir à des menaces et finalement à des voies de fait. Cela le
(63
mît à la raison pendant un certain temps. Mais c'était une de ces faibles créatures,
toutes de souplesse rusée, qui n'osent regarder en face ni Dieu ni homme, pas
même s'affronter soi-même, âmes dépourvues de fierté, timorées, anémiques, haïssables.
II m'est infiniment désagréable de me rappeler et de relater ces choses, mais
je le fais quand même pour qu'il ne manque rien à mon récit. Ceux qui n'ont
pas connu ces sombres et terribles aspects de la vie blâmeront assez facilement
ma brutalité, mon accès de fureur dans la tragédie finale; car ils savent mieux
que personne ce qui est mal, et non ce qui devient possible pour un homme
torturé. Mais ceux qui ont traversé les mêmes ténèbres, qui sont descendus au
fond des choses, ceux-là auront une charité plus large.
Tandis que dans notre refuge nous nous disputions à voix basse, en une
obscure et vague contestation de murmures, nous arrachant la nourriture et la
boisson, nous tordant les mains et nous frappant, au dehors, sous l'impitoyable
soleil de ce terrible juin, était l'étrange merveille, la surprenante activité des Marsiens
dans leur fosse. Je reviens maintenant à mes premières expériences. Après un long
délai, je m'aventurai à la lucarne et je m'aperçus que les nouveaux venus étaient
renforcés maintenant par les occupants de trois des machines de combat. Ces derniers
avaient apporté avec eux certains appareils inconnus qui étaient disposés métho-
diquement autour du cylindre. La seconde Machine à Mains était maintenant achevée
et elle était fort occupée à manier un des nouveaux appareils que l'une des
grandes machines avait apportés. C'était un objet ayant la forme d'un de ces
grands bidons dans lesquels on transporte le lait, au-dessus duquel oscillait un
récipient en forme de poire, d'où s'échappait un filet de poudre blanche qui tombait
au-dessous dans un bassin circulaire.
Le mouvement oscillatoire était imprimé à cet objet par l'un des tentacules
de la Machine à Mains. Avec deux appendices spatulés, la machine extrayait de
l'argile qu'elle versait dans le récipient supérieur, tandis qu'avec un autre bras elle
ouvrait régulièrement une porte et ôtait, de la partie moyenne de la machine, des
scories roussies et noires. Un autre tentacule métallique dirigeait la poudre du
bassin au long d'un canal à côtes, vers un récepteur qui était caché à ma vue
par le monticule de poussière bleuâtre. De cet invisible récepteur montait verticalement,
dans l'air tranquille, un mince filet de fumée verte. Pendant que je regardais, la
machine, avec un faible tintement musical, étendit, à la façon d'un télescope, un
tentacule, qui, simple saillie le moment précédent, s'allongea jusqu'à ce que son
extrémité eût disparu derrière le tas d'argile. Une seconde après, il soulevait une
barre d'aluminium blanc pas encore terni et d'une clarté éblouissante, et la déposait
sur une pile de barres identiques disposées au bord de la fosse. Entre le moment
où le soleil se coucha et celui où parurent les étoiles, cette habile machine dut
fabriquer plus d'une centaine de ces barres et le tas de poussière bleuâtre s'éleva
peu à peu, jusqu'à ce qu'il eût atteint le rebord du talus.
Le contraste entre les mouvements rapides et compliqués de ces appareils et
164
Je me mis à observet de près cette machine
de combat, m^assttrant pour la première fois
que l'espèce de capuchon contenait réellement
un Marsien.
(CHAPITRE XX)
Tinertie gauche et haletante de ceux qui les dirigeaient était des plus vifs, et pendant
plusieurs jours je dus me répéter, sans parvenir à le croire, que ces derniers étaient
réellement des êtres vivants.
C'est le vicaire qui était à notre poste d'observation quand les premiers humains
furent amenés au cylindre. J'étais assis plus bas, ramassé sur moi-même et écoutant
de toutes mes oreilles. Il eut un soudain mouvement de recul, et, croyant que
nous avions été aperçus, j'eus un spasme de terreur. Il se laissa glisser parmi
les décombres et vint se blottir près de moi dans les ténèbres, gesticulant en silence;
pendant un instant je partageai sa terreur. Comprenant à ses gestes qu'il me laissait
la possession de la lucarne et ma curiosité me rendant bientôt tout mon courage,
je me levai, l'emjambai et me hissai jusqu'à l'ouverture. D'abord, je ne pus voir
aucune cause à son effroi. La nuit maintenant était tombée, les étoiles brillaient
faiblement, mais le trou était éclairé par les flammes vertes et vacillantes de la
machine qui fabriquait les barres d'aluminium. La scène entière était un tableau
tremblotant de lueurs vertes et d'ombres noires, vagues et mouvantes, étrangement
fatigant à la vue. Au-dessus et en tous sens, se souciant peu de tout cela, vole-
taient les chauves-souris. On n'apercevait plus de Marsiens rampants, le monticule
de poudre vert bleu s'était tellement accru qu'il les dissimulait à ma vue, et une
machine de combat, les jambes repliées, accroupie et diminuée, se voyait de l'autre
côté du trou. Alors, par-dessus le tapage de ces machines en action, me parvint un
soupçon de voix humaines, que je n'accueillis d'abord que pour le repousser.
Je me mis à observer de près cette machine de combat, m'assurant pour la
première fois que l'espèce de capuchon contenait réellement un Marsien. Quand les
flammes vertes s'élevaient, je pouvais voir le reflet huileux de son tégument et
l'éclat de ses yeux. Tout à coup, j'entendis un cri et je vis un long tentacule
atteindre, par-dessus l'épaule de la machine, jusqu'à une petite cage qui faisait saillie
sur le dos. Alors quelque chose qui se débattait violemment fut soulevé contre le
ciel, énigme vague et sombre contre la voûte étoilée, et au moment où cet objet
noir était ramené plus bas, je vis à la clarté verte de la flamme que c'était un
homme. Pendant un moment il fut clairement visible. C'était, en effet, un homme
d'âge moyen, vigoureux, plein de santé et bien mis ; trois jours auparavant il devait,
personnage d'importance, se promener à travers le monde. Je pus voir ses yeux
terrifiés et les reflets de la flamme sur ses boutons et sa chaîne de montre. II
disparut derrière le monticule et pendant un certain temps il n'y eut pas un bruit.
Alors commença une série de cris humains, et, de la part des Marsiens, un bruit
continu et joyeux...
Je descendis du tas de décombres, me remis sur pieds, me bouchai les oreilles
et me réfugiai dans la laverie. Le vicaire, qui était resté accroupi, silencieux, les
bras sur la tête, leva les yeux comme je passais, se mit à crier très fort à cet
abandon et me rejoignit en courant...
Cette nuit-là, cachés dans la laverie, suspendus entre notre horreur et l'horrible
J67
fascination de la lucarne, j^essayai en vain, bien que j^eusse conscience de la néces-
sité urgente d^agir, d^échafauder un plan d'évasion; mais le second jour, il me fut
possible d'envisager avec lucidité notre position. Le vicaire, je m'en aperçus bien,
était complètement incapable de donner un avis utile ; ces étranges terreurs lui
avaient enlevé toute raison et toute réflexion et il n'était plus capable que de suivre
son premier mouvement. Il était en réalité descendu au niveau de l'animal. Mais
néanmoins, je me résolus à en finir, et à mesure que j'examinai les faits, je
m'aperçus que, si terrible que pût être notre situation, il n'y avait encore aucune
raison de désespérer absolument. Notre principale chance était que les Marsiens ne
fissent de leur fosse qu'un campement temporaire ; au cas même où ils le conserve-
raient d'une façon permanente, ils ne croiraient probablement pas nécessaire de le
garder et nous avions quand même là une chance d'échapper. Je pesai soigneuse-
ment aussi la possibilité de creuser une voie souterraine dans la direction opposée
au cylindre ; mais les chances d'aller sortir à portée de vue de quelque machine
de combat en sentinelle semblèrent d'abord trop nombreuses. II m'aurait, d'ailleurs,
fallu faire tout le travail moi-même, car le vicaire ne pouvait m'être d'aucun secours.
Si ma mémoire est exacte, c'est le troisième jour que je vis tuer l'être humain.
Ce fut la seule occasion où j'aie vu réellement un Marsien prendre de la nourriture.
Après cette expérience, j'évitai l'ouverture du mur pendant une journée presque
entière. J'allai dans la laverie, enlevai la porte et me mis à creuser plusieurs heures
de suite avec ma hachette, faisant le moins de bruit possible ; mais quand j'eus
léS
réussi à faire un trou profond d'une couple de pieds, la terre fraîchement entassée
contre la maison s'écroula bruyamment et je n'osai pas continuer. Je perdis courage
et demeurai étendu sur le sol pendant longtemps, n'ayant même plus l'idée de
bouger. Après cela, j'abandonnai définitivement l'idée d'échapper par une tranchée.
Ce n'est pas un mince témoignage en faveur de la puissance des Marsiens que
de dire qu'ils m'avaient fait, dès le premier abord, une impression telle que je
n'entretins guère l'espoir de nous voir délivrés par un effort humain qui les détrui-
rait. Mais la quatrième ou la cinquième nuit, j'entendis un bruit sourd comme celui
que produiraient de grosses pièces d'artillerie.
C'était très tard dans la nuit et la lune brillait d'un vif éclat. Les Marsiens
avaient emporté ailleurs la machine à creuser et ils avaient déserté l'endroit, ne ^
laissant qu'une machine de combat au haut du talus opposé et une Machine à Mains
qui, sans que je pusse la voir, était à l'œuvre dans un coin de la fosse immédia-
tement au-dessous de ma lucarne. A part le pâle scintillement de la Machine à
Mains, des bandes et des taches de clair de lune blanc, la fosse était dans l'obscu-
rité et de même absolument tranquille, hormis le cliquetis de la machine. La nuit
était belle et sereine ; une planète tentait de scintiller, mais la lune semblait avoir
pour elle seule le ciel. Un chien hurla et c'est ce bruit familier qui me fit écouter.
Alors, j'entendis distinctement de sourdes détonations, comme si de gros canons
avaient fait feu. J'en comptai six très nettes, et après un long intervalle, six autres.
Et ce fut tout.
XXI
LA MORT DU VICAIRE
Le sixième jour, j'occupai pour la dernière fois notre poste d'observation où
bientôt je me trouvai seul» Au lieu de rester comme d'habitude auprès de moi et
de me disputer la lucarne, le vicaire était retourné dans la laverie. Une pensée
soudaine me frappa. Vivement et sans bruit je traversai la cuisine : dans l'obscu-
rité je l'entendis qui buvait. J'étendis le bras et mes doigts saisirent une bouteille
de vin.
Il y eut, dans ces ténèbres, une lutte qui dura quelques instants. La bouteille
tomba et se brisa. Je lâchai prise et me relevai. Nous restâmes immobiles, palpi-
tants, nous menaçant à voix basse. A la fin, je me plantai entre lui et la nour-
riture, lui faisant part de ma résolution d'établir une discipline. Je divisai les provisions
de l'office en rations qui devaient durer dix jours. Je ne voulus pas le laisser
manger plus ce jour-là. Dans l'après-midi, il tenta de s'emparer de quelque ration;
je m'étais assoupi, mais à ce moment je m'éveillai. Pendant tout un jour nous
Ï70
demeurâmes face à face, moi las, mais résolu, lui pleurnichant et se plaignant de
la faim. Cela ne dura, j^en suis sûr, qu*un jour et qu'une nuit, mais il sembla
alors, et il me semble encore maintenant, que ce fut d'une longueur interminable.
Ainsi notre incompatibilité s'était accrue au point de se terminer en un conflit
déclaré. Pendant deux longs jours nous nous disputâmes à voix basse, argumentant
et discutant âprement. Parfois, j'étais obligé de le frapper follement du pied et des
poings ; d'autres fois je le cajolais et tâchais de le convaincre ; j'essayai même de
le persuader en lui abandonnant la dernière bouteille de vin, car il y avait une
pompe où je pouvais avoir de l'eau. Mais rien n'y fit, ni bonté ni violence : il
n'était accessible à aucune raison. Il ne voulut cesser ni ses attaques pour essayer
de prendre plus que sa ration, ni ses bruyants radotages ; il n'observait en rien les
précautions les plus élémentaires pour rendre notre emprisonnement supportable.
Lentement, je commençai à me rendre compte de la complète ruine de son intel-
ligence, et m'aperçus enfin que mon seul compagnon, dans ces ténèbres secrètes et
malsaines, était un être dément.
D'après certains vagues souvenirs, je suis enclin à croire que mon propre
esprit battit aussi la campagne. Chaque fois que je m'endormais, j'avais des rêves
étranges et hideux. Bien que cela pût paraître bizarre, je serais assez disposé à
penser que la faiblesse et la démence du vicaire me furent un salutaire avertisse-
ment, m'obligèrent à me maintenir sain d'esprit.
Le huitième jour, il commença à parler très haut et rien de ce que je pus
faire ne parvint à modérer son ton.
— C'est juste, ô Dieu ! répétait-il sans cesse. C'est juste. Que le châtiment
retombe sur moi et sur les miens. Nous avons péché ! Nous ne t'avons pas écouté !
Il y avait partout des pauvres et des souffrants ! On les foulait aux pieds et je
gardais le silence ! Je prêchais une folie acceptable par tous. — Mon Dieu ! Quelle
folie ! — alors que j'aurais dû me lever, quand même la mort m'eût été réservée,
et appeler le monde à la repentance... à la repentance !... Les oppresseurs des pauvres
et des malheureux !..... Le pressoir du Seigneur !
Puis soudain, il en revenait à la nourriture que je maintenais hors de sa portée,
et il me priait, me suppliait, pleurait et finalement menaçait. Bientôt, il prit un ton
fort élevé — je l'invitai à crier moins fort ; alors, il vit que par ce moyen il
aurait prise sur moi. Il me menaça de crier plus fort encore et d'attirer sur nous
l'attention des Marsiens. J'avoue que cela m'effraya un moment; mais la moindre
concession eût diminué, dans une trop grande proportion, nos chances de salut. Je
le mis au défi, bien que je ne fusse nullement certain qu'il ne mît sa menace à
exécution. Mais ce jour-là du moins il ne le fit pas. Il continua à parler, haussant
insensiblement son ton, pendant les huitième et neuvième journées presque entières,
débitant des menaces, des supplications, au milieu d'un torrent de phrases où il
exprimait une repentance à moitié stupide et toujours futile d'avoir négligé le service
du Seigneur, et je me sentis une grande pitié pour lui. 11 finit par s'endormir
J7J
quelque temps, mais îl reprît bientôt avec une nouvelle ardeur, criant si fort qu'il
devint absolument nécessaire pour moi de le faire taire par tous les moyens.
— Restez tranquille, implorai-je.
II se mit sur ses genoux, car jusqu'alors il avait été accroupi dans les ténèbres,
près de la batterie de cuisine.
— Il y a trop longtemps que je reste tranquille ! hurla-t-il, sur un ton qui dut
parvenir jusqu'au cylindre. Maintenant je dois aller porter mon témoignage! Malheur
à cette cité infidèle ! Malédiction ! Malheur ! Anathème ! Malheur ! Malheur aux
habitants de la terre : à cause des autres voix de la trompette...!
— Taisez-vous ! Pour l'amour de Dieu ! dis-je en me mettant debout et terrifié
à l'idée que les Marsiens pouvaient nous entendre.
— Non! cria le vicaire de toutes ses forces, se levant aussi et étendant les
bras? Parle! Il faut que je parle! La parole du Seigneur est sur moi.
En trois emjambées, il fut à la porte de la cuisine.
— Il faut que j'aille apporter mon témoignage. Je n'ai déjà que trop tardé.
J'étendis le bras et j'atteignis dans l'ombre un couperet suspendu au mur. En
un instant, j'étais derrière lui, affolé de peur. Avant qu'il n'arrivât au milieu de la
cuisine, je l'avais rejoint. Par un dernier sentiment humain, je retournai le tranchant
et le frappai avec le dos. Il tomba en avant de tout son long et resta étendu
par terre. Je trébuchai sur lui et demeurai un moment haletant. Il gisait inanimé.
Tout à coup je perçus un bruit au dehors, des plâtras se détachèrent, dégrin-
golèrent et l'ouverture triangulaire du mur se trouva obstruée. Je levai la tête et
aperçus, à travers le trou, la partie inférieure d'une Machine à Mains s'avançant
lentement. L'un de ses membres agrippeurs se déroula parmi les décombres, puis
un autre parut, tâtonnant au milieu des poutres écroulées. Je restai là, pétrifié, les
yeux fixes. Alors je vis, à travers une sorte de plaque vitrée située près du bord
supérieur de l'objet, la face — si l'on peut l'appeler ainsi — et les grands yeux
sombres d'un Marsien cherchant à pénétrer les ténèbres, puis un long tentacule
métallique qui serpenta par le trou en tâtant lentement les objets.
Avec un grand effort, je me retournai, me heurtai contre le corps du vicaire
et m'arrêtai à la porte de la laverie. Le tentacule maintenant s'était avancé d'un
mètre ou deux dans la pièce, se tortillant et se tournant en tous les sens, avec des
mouvements étranges et brusques. Pendant un instant, cette marche lente et irrégu-
lière me fascina. Avec un cri faible et rauque, je me réfugiai tout au fond de la
laverie, tremblant violemment et à peine capable de me tenir debout. J'ouvris la
porte de la soute à charbon et je restai là dans les ténèbres, examinant le seuil à
peine éclairé de la cuisine, écoutant attentivement. Le Marsien m'avait-il vu ? Que
pouvait-il faire maintenant ?
Derrière cette porte, quelque chose très doucement se mouvait en tout sens ;
de temps en temps cela heurtait les cloisons ou reprenait ses mouvements avec un
faible tintement métallique, comme le bruit d'un trousseau de clefs. Puis un corps
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lourd — je savais trop bien lequel — fut traîné sur le carrelage de la cuisine
jusqu'à l'ouverture. Irrésistiblement attiré, je me glissai jusqu'à la porte et jetai un
coup d'œil dans la cuisine. Par le triangle de clarté extérieure» j'aperçus le Marsien
dans sa machine aux cent bras examinant la tête du vicaire. Immédiatement, je
pensai qu'il allait inférer ma présence par la marque du coup que j'avais asséné.
Je regagnai la soute à charbon, en refermai la porte et me mis à entasser sur
moi dans l'obscurité autant que je pus de charbon et de bûches, en tâchant de
faire le moins de bruit possible. A tout instant je demeurais rigide, écoutant si le
Marsien avait de nouveau passé ses tentacules par l'ouverture.
Alors, reprit le faible cliquetis métallique. Bientôt, je l'entendis plus proche —
dans la laverie, d'après ce que je pus en juger. J'eus l'espoir que le tentacule ne
serait pas assez long pour m'atteindre; il passa, râclant légèrement la porte de la
soute. Ce fut un siècle d'attente presque intolérable, puis j'entendis remuer le loquet.
Il avait trouvé la porte ! Le Marsien comprenait les serrures !
Il ferrailla un instant et la porte s'ouvrit.
Des ténèbres où j'étais, je pouvais juste apercevoir l'objet, ressemblant à une
trompe d'éléphant plus qu'à autre chose, s'agitant de mon côté, touchant et exami-
nant le mur, le charbon, le bois, le plancher. Gela semblait être un gros ver noir,
agitant de côté et d'autre sa tête aveugle.
Une fois même, il toucha le talon de ma bottine. Je fus sur le point de
crier, mais je mordis mon poing. Pendant un moment, il ne bougea plus : j'aurais
pu croire qu'il s'était retiré. Tout à coup, avec un brusque déclic, il agrippa
quelque chose — je me figurai que c'était moi ! — et parut sortir de la soute.
Pendant un instant, je n'en fus pas sûr. Apparemment, il avait pris un morceau
de charbon pour l'examiner.
Je profitai de ce moment de répit pour changer de position, car je me sentais
engourdi, et j'écoutai. Je murmurais des prières passionnées pour échapper à ce danger.
Soudain, j'entendis revenir vers moi le même bruit lent et net. Lentement,
lentement, il se rapprocha, râclant les murs et heurtant le mobilier.
Pendant que je restais attentif, doutant encore, la porte de la soute fut vigou-
reusement heurtée et elle se ferma. J'entendis le tentacule pénétrer dans l'office ;
il renversa des boîtes à biscuits, brisa une bouteille et il y eut encore un choc
violent contre la porte de la soute. Puis le silence revint, qui se continua en une
attente infinie.
Etait-il parti ?
A la fin, je dus conclure qu'il s'était retiré.
Il ne revint plus dans la laverie, mais pendant toute la dixième journée, dans
les ténèbres épaisses, je restai enseveli sous les bûches et sous le charbon, n'osant
même pas me glisser au dehors pour avoir le peu d'eau qui m'était si nécessaire.
Ce fut le lendemain seulement, le onzième jour, que j'osai me risquer à chercher
quelque chose à boire.
Ï73
Mon premier mouvement, avant d^allcr dans Toffice, fut de clore la porte de
communication entre la cuisine et la laverie. Mais Foffice était vide — les provi-
sions avaient disparu jusqu^aux dernières bribes. Le Marsien les avait sans doute
enlevées le jour précédent. A cette découverte, le désespoir m'accabla pour la première
fois. Je ne pris donc pas la moindre nourriture, ni le onzième, ni le douzième
jour.
D'abord ma bouche et ma gorge se desséchèrent et mes forces baissèrent sensi-
blement. Je restais assis, au milieu de Fobscurîté de la laverie, dans un état d'abat-
tement pitoyable. Je ne pouvais penser qu'à manger. Je me figurais que j'étais
devenu sourd, car les bruits que j'étais accoutumé à entendre avaient complètement
cessé aux alentours du cylindre. Je ne me sentais pas assez de forces pour me
glisser sans bruit jusqu'à la lucarne, sans quoi j'y serais allé.
Le douzième jour, ma gorge était tellement endolorie, qu'au risque d'attirer les
Marsiens j'essayai de faire aller la pompe grinçante placée sur l'évier et je réussis
à me procurer deux verres d'eau de pluie noirâtre et boueuse. Ils me rafraîchirent
néanmoins beaucoup et je me sentis rassuré et enhardi par ce fait qu'aucun tenta-
cule inquisiteur ne suivit le bruit de la pompe.
J74
Puis «n corps lourd — je savais trop bien
lequel — fut traîné sur le carrelage de la
cuisine jusqu'à l'ouverture.
(CHAPITRE XXI)
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Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au vicaire et
à la façon dont il était mort.
Le treizième jour je bus encore un peu d^eau ; je m^assoupis et rêvai d'une façon
incohérente de victuailles et de plans d'évasion vagues et impossibles. Chaque fois,
je rêvais de fantômes horribles, de la mort du vicaire ou de somptueux dîners ;
mais endormi ou éveillé, je ressentais de vives douleurs qui me poussaient à boire
sans cesse. La clarté qui pénétrait dans Tarrière-cuisine n'était plus grise, mais rouge.
A mon imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang.
Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris de trouver
que les pousses de l'Herbe Rouge avaient envahi l'ouverture du mur, transformant la
demi-clarté de mon refuge en une obscurité écarlate.
De grand matin, le quinzième jour, j'entendis de la cuisine une suite de bruits
curieux et familiers, et, prêtant l'oreille, je crus reconnaître le reniflement et les grat-
tements d'un chien. Je fis quelques pas et j'aperçus un museau qui passait entre
les tiges rouges. Cela m'étonna grandement. Quand il m'eut flairé, le chien aboya.
Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l'attirer sans bruit dans la
cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans tous les cas, il vaudrait
mieux le tuer de peur que ses aboiements ou ses allées et venues ne finissent
par attirer l'attention des Marsiens.
Je m'avançai à quatre pattes, l'appelant doucement ; mais soudain il retira sa
tête et disparut.
J'écoutai — puisque je n'étais pas sourd — et je me convainquis qu'il ne devait
plus y avoir personne à la fosse. J'entendis un bruit de battement d'ailes et un rauque
croassement, mais ce fut tout.
Pendant très longtemps, je demeurai à l'ouverture de îa brèche, sans oser écarter les
tiges rouges qui l'encombraient. Une fois ou deux, j'entendis un faible grincement, comme
des pattes de chien allant et venant dans le sable au-dessous de moi ; il y eut encore des
croassements, puis plus rien. A la fin, encouragé par ce silence, je regardai.
Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se battaient
sur les squelettes des gens dont les Marsiens avaient absorbé le sang, il n'y avait
pas un être vivant dans la fosse.
Je regardai de tous côtés, n'osant pas en croire mes yeux. Toutes les machines
étaient parties. A part l'énorme monticule de poudre gris-bleu dans un coin, quelques
barres d'aluminium dans un autre, les corbeaux et les squelettes des morts, cet
endroit n'était plus qu'un grand trou circulaire creusé dans le sable.
Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et je me
mis debout sur un monceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes les directions,
sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n'y avait la moindre trace des Marsiens.
Le sable dégringola sous mes pieds, mais un peu plus loin les décombres offraient
une pente praticable pour gagner le sommet des ruines. J'avais une chance d'éva-
sion et je me mis à trembler.
Ï77
JTîésitai un instant^ puis dans un accès de résolution désespérée, le cœur me
battant violemment, j'escaladai le tas de ruines sous lequel j'avais été enterré si
longtemps.
Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus qu'ailleurs,
aucun Marsien n'était visible.
Lorsque, la dernière fois, j'avais traversé en plein jour cette partie du village
de Sheen, j'avais vu une route bordée de confortables maisons blanches et rouges sépa-
rées par des jardins aux arbres abondants. Maintenant j'étais debout sur un tas
énorme de gravier, de terre et de morceaux de briques où croissait une multitude
de plantes rouges en forme de cactus, montant jusqu'au genou, sans la moindre
végétation terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi étaient
morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments rouges escaladait les
troncs encore debout.
Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n'avait été brûlée; parfois
leurs murs s'élevaient encore jusqu'au second étage, avec des fenêtres arrachées et
des portes brisées. L'Herbe Rouge croissait en tumulte dans leurs chambres sans
toits.
Au-dessous de moi, était la grande fosse où les corbeaux se disputaient les
déchets des Marsiens; quelques oiseaux voletaient çà et là parmi les ruines. Au
loin, j'aperçus un chat maigre qui s'esquivait en rampant le long d'un mur, mais
nulle trace d'homme.
Le jour, par contraste avec mon récent emprisonnement, me semblait d'une clarté
aveuglante. Une douce brise agitait mollement les Herbes Rouges qui recouvraient
le moindre fragment de sol. Oh ! la douceur de l'air frais qu'on respire !
Pendant un long moment, je restai debout, les jambes vacillantes sur le monti-
cule, me souciant peu de savoir si j'étais en sûreté. Dans Tinfect repaire d'où je
sortais, toutes mes pensées avaient convergé sur notre sécurité immédiate. Je n'avais
pu me rendre compte de ce qui se passait au dehors, dans le monde, et je ne
m'attendais guère à cet effrayant et peu ordinaire spectacle. Je croyais retrouver
Sheen en ruines et je contemplais une contrée sinistre et lugubre qui semblait appar-
tenir à une autre planète.
Je ressentis alors une émotion des plus rares, une émotion cependant que
connaissent trop bien les pauvres animaux sur lesquels s'étend notre domination.
J'eus l'impression qu'aurait un lapin qui, à la place de son terrier, trouverait tout à
coup une douzaine de terrassiers creusant les fondations d'une maison. Un premier
indice qui se précisa bientôt m'oppressa pendant de nombreux jours, et j'eus la
révélation de mon détrônement, la conviction que je n'étais plus un maître, mais
un animal parmi les animaux sous le talon des Marsiens. Il en serait de nous
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comme il en est d'eux ; il nous faudrait sans cesse être aux aguets, fuir et nous
cacher ; la crainte et le règne de Thomme n'étaient plus.
Mais dès que je Teus clairement envisagée, cette idée étrange disparut, chassée
par l'impérieuse faim qui me tenaillait après mon long et horrible jeûne. De l'autre
côté de la fosse, derrière un mur recouvert de végétations rouges, j'aperçus un coin
de jardin non envahi encore. Cette vue me suggéra ce que je devais faire et je
m'avançai à travers l'Herbe Rouge, enfoncé jusqu'au genou et parfois jusqu'au cou.
L'épaisseur de ces herbes m'offrait, en cas de besoin, une cachette sûre. Le mur
avait six pieds de haut, et, lorsque j'essayai de l'escalader, je sentis qu'il m'était
impossible de me soulever. Je dus donc le contourner et j'arrivai ainsi à une sorte
d'encoignure rocailleuse où je pus plus facilement me hisser au faîte du mur et me
laisser dégringoler dans le jardin que je convoitais. J'y trouvai quelques oignons,
des bulbes de glaïeuls et une certaine quantité de carottes à peine mûres; je récoltai
le tout et, franchissant un pan de muraille écroulé, je continuai mon chemin vers
Kew entre des arbres écarlates et cramoisis — on eût dit une promenade dans une
avenue de gigantesques gouttes de sang. J'avais deux idées bien nettes : trouver
une nourriture plus substantielle, et, autant que mes forces le permettraient, fuir bien
loin de cette région maudite et qui n'avait plus rien de terrestre.
Un peu plus loin, dans un endroit où persistait du gazon, je découvris quelques
champignons que je dévorai aussitôt, mais ces bribes de nourriture ne réussirent
guère qu'à exciter un peu plus ma faim. Tout à coup, alors que je croyais toujours
être dans les prairies, je rencontrai une nappe d'eau peu profonde et boueuse qu'un
faible courant entraînait. Je fus d'abord très surpris de trouver, au plus fort d'un
été très chaud et très sec, des prés inondés, mais je me rendis compte bientôt que
cela était dû à l'exubérance tropicale de l'Herbe Rouge. Dès que ces extraordinaires
végétaux rencontraient un cours d'eau, ils prenaient immédiatement des proportions
gigantesques et devenaient d'une fécondité incomparable. Les graines tombaient en
quantité dans les eaux de la Wey et de la Tamise, où elles germaient, et leurs
pousses titaniques, croissant avec une incroyable rapidité, avaient bientôt engorgé
le cours de ces rivières qui avaient débordé.
A Putney, comme je le vis peu après, le pont disparaissait presque entière-
ment sous un colossal enchevêtrement de ces plantes, et, à Richmond. les eaux de
la Tamise s'étaient aussi répandues en une nappe immense et peu profonde à
travers les prairies de Hampton et de Twickenham. A mesure que les eaux débor-
daient, l'Herbe les suivait, de sorte que les villas en ruines de la vallée de la
Tamise furent un certain temps submergées dans le rouge marécage dont j'explo-
rais les bords et qui dissimulait ainsi beaucoup de la désolation qu'avaient causée
les Marsiens.
Finalement, l'Herbe Rouge succomba presque aussi rapidement qu'elle avait «crû.
Bientôt une sorte de maladie infectieuse, due, croit-on, à l'action de certaines bacté-
ries, s'empara de ces végétations. Par suite des principes de la sélection naturelle,
180
Les maisons avaient toutes été saccagées,
mais aucune n'avait été brûlée ; parfois leurs
mtirs s'élevaient encore jusqu'au second étag^e,
avec des fenêtres arrachées et des portes
brisées. L'Herbe Rougfe croissait en tumulte
dans leurs chambres sans toits.
(CHAPITRE XXII)
toutes les plantes terrestres ont maintenant acquis une force de résistance contre
les maladies causées par les microbes ; — elles ne succombent jamais sans une
longue lutte. Mais THerbe Rouge tomba en putréfaction comme une chose déjà
morte. Les tiges blanchirent, se flétrirent et devinrent très cassantes. Au moindre
contact, elles se rompaient et les eaux, qui avaient favorisé et stimulé leur déve-
loppement, emportèrent jusqu^à la mer leurs derniers vestiges.
Mon premier soin fut naturellement d'étan-
cher ma soif. J'absorbai ainsi une grande
quantité d'eau, et, mû par une impulsion sou-
daine, je mâchonnai quelques fragments d'Herbe
Rouge. Mais les tig^s étaient pleines d'eau \
l
"7
et elles avaient un goût métallique nauséeux. X'eau était assez peu profonde pour me
permettre d'avancer sans danger bien que l'Herbe Rouge retardât quelque peu ma
marche ; mais la profondeur du flot s'accrut évidemment à mesure que j'approchais
du fleuve, et, retournant sur mes pas, je repris le chemin de Mortlake. Je parvins
à suivre la route en m'aidant des villas en ruines, des clôtures et des réverbères que
je rencontrais ; bientôt je fus hors de cette inondation et ayant monté la colline de
Roehampton, je débouchai dans les communaux de Putney.
Ici le paysage changeait ; ce n'était plus l'étrange et l'extraordinaire, mais le
simple bouleversement du familier. Certains coins semblaient avoir été dévastés par
un cyclone et, une centaine de mètres plus loin, je traversais un espace absolu-
ment paisible et sans la moindre trace de trouble ; je rencontrais des maisons dont
les jalousies étaient baissées et les portes fermées, comme si leurs habitants dormaient
à l'intérieur ou étaient absents pour un jour ou deux. L'Herbe Rouge était moins
abondante. Les troncs des grands arbres qui poussaient au long de la route n'étaient
183
pas envahis par la variété grimpante. Je cherchai dans les branches quelque fruit ;
à manger, sans en trouver ; j^explorai aussi une ou deux maisons silencieuses, ]
mais elles avaient déjà été cambriolées et pillées, ^achevai le reste de la journée ]
en me reposant dans un bouquet d^arbustcs, me sentant, dans Tétat de faiblesse
où j'étais, trop fatigué pour continuer ma route. i
Pendant tout ce temps, je n'avais vu aucun être humain, non plus que le moindre ]
signe de la présence des Marsiens. Je rencontrai deux chiens affamés, mais malgré les j
avances que je leur fis, ils s'enfuirent en faisant un grand détour. Près de Roehampton, ]
j'avais aperçu deux squelettes humains — non pas des cadavres, mais des squelettes |
entièrement décharnés ; dans le petit bois, auprès de l'endroit où j'étais, je trouvai les i
os brisés et épars de plusieurs chats et de plusieurs lapins et ceux d'une tête de .;
mouton. Bien qu'il ne restât rien après, j'essayai d'en ronger quelques-uns. |
Après le coucher du soleil, je continuai péniblement à avancer au long de la
route qui mène à Putney, où le Rayon Ardent avait dû, pour une raison quel- j
conque, faire son œuvre. Au delà de Roehampton, je recueillis, dans un jardin, \
des pommes de terre à peine mûres, en quantité suffisante pour apaiser ma faim. \
De ce jardin, la vue s'étendait sur Putney et sur le fleuve. Sous le crépuscule, |
l'aspect du paysage était singulièrement désolé : des arbres carbonisés, des ruines i
lamentables et noircies par les flammes, et, au bas de la colline, le fleuve débordé
et les grandes nappes d'eau teintées de rouge par l'herbe extraordinaire. Sur tout
cela, le silence s'étendait et, pensant combien rapidement s'était produite cette déso-
lante transformation, je me sentis envahi par une indescriptible terreur.
Pendant un instant, je crus que l'humanité avait été entièrement détruite et que
j'étais maintenant, debout dans ce jardin, le seul être humain qui ait survécu. Au sommet
de la colline de Putney, je passai non loin d'un autre squelette dont les bras étaient
disloqués et se trouvaient à quelques mètres du corps. A mesure que j'avançais, j'étais de
plus en plus convaincu que, dans ce coin du monde et à part quelques traînards
comme moi, l'extermination de l'humanité était un fait accompli. Les Marsiens,
pensais-je, avaient continué leur route, abandonnant la contrée désolée et cherchant
ailleurs leur nourriture. Peut-être même étaient-ils maintenant en train de détruire
Berlin ou Paris, ou bien, il pouvait se faire aussi qu'ils aient avancé vers le Nord...
XXIV
L'HOMME DE PUTNEY HILL
Je passai la nuit dans Tauberge située au sommet de la côte de Putney, où,
pour la première fois depuis que j'avais quitté Leatherhead, je dormis dans des
draps. Je ne m'attarderai pas à raconter quelle peine j'eus à pénétrer par une
fenêtre dans cette maison, peine inutile puisque je m'aperçus ensuite que la porte
d'entrée n'était fermée qu'au loquet, ni comment je fouillai dans toutes les chambres,
espérant y trouver de la nourriture, jusqu'à ce que, au moment même où je
perdais tout espoir, je découvris, dans une pièce qui me parut être une chambre
de domestiques, une croûte de pain rongée par les rats et deux boîtes d'ananas
conservés. La maison avait été déjà explorée et vidée. Dans le bar, je finis par
(85
mettre la main sur des biscuits et des sandwiches qui avaient été oubliés. Les
sandwiches n'étaient plus mangeables, mais avec les biscuits j'apaisai ma faim et
je garnis mes poches. Je n'allumai aucune lumière, de peur d'attirer l'attention de
quelque Marsien en quête de nourriture et explorant, pendant la nuit, cette partie
de Londres. Avant de me mettre au lit, j'eus un moment de grande agitation et
d'inquiétude, rôdant de fenêtre en fenêtre et cherchant à apercevoir dans l'obscurité
quelque indice des monstres. Je dormis peu. Une fois au lit, je pus réfléchir et
mettre quelque suite dans mes idées — chose que je ne me rappelais pas avoir
faite depuis ma dernière discussion avec le vicaire. Depuis lors, mon activité mentale
n'avait été qu'une succession précipitée de vagues états émotionnels ou bien une
sorte de stupide réceptivité. Mais pendant la nuit, mon cerveau, fortifié sans doute
par la nourriture que j'avais prise, redevint clair et je pus réfléchir.
Trois pensées surtout s'imposèrent tour à tour à mon esprit : le meurtre du
vicaire, les faits et gestes des Marsiens et le sort possible de ma femme. La
première de ces préoccupations ne me laissait aucun sentiment d'horreur ni de
remords ; je me voyais alors, comme je me vois encore maintenant, amené fata-
lement et pas à pas à lui asséner ce coup irréfléchi, victime, en somme, d'une
succession d'incidents et de circonstances qui entraînèrent inévitablement ce résultat.
Je ne me condamnais aucunement et cependant ce souvenir, sans s'exagérer, me
hanta. Dans le silence de la nuit, avec cette sensation d'une présence divine qui
s'empare de nous parfois dans le calme et les ténèbres, je supportai victorieuse-
ment cet examen de conscience, la seule expiation qu'il me fallût subir pour un
moment de rage et d'affolement. Je me retraçai d'un bout à l'autre la suite de nos
relations depuis l'instant où je l'avais trouvé accroupi auprès de moi, ne faisant
aucune attention à ma soif et m'indiquant du doigt les flammes et la fumée qui
s'élevaient des ruines de Weybridge. Nous avions été incapables de nous entendre
et de nous aider mutuellement — le hasard sinistre ne se soucie guère de cela. Si
j'avais pu le prévoir, je l'aurais abandonné à Halliford. Mais je n'avais rien deviné
— et le crime consiste à prévoir et à agir. Je raconte ces choses, comme tout le
reste de cette histoire, telles qu'elles se passèrent. Elles n'eurent pas de témoin —
j'aurais pu les garder secrètes, mais je les ai narrées afin que le lecteur pût se
former un jugement à son gré.
Puis lorsque j'eus à grand'peine chassé l'image de ce cadavre gisant la face
contre terre, j'en vins au problème des Marsiens et du sort de ma femme. En ce
qui concernait les Marsiens, je n'avais aucune donnée et ne pouvais que m'ima-
giner mille choses; je ne pouvais guère mieux faire non plus quant à ma femme.
Cette veillée bientôt devint épouvantable ; je me dressai sur mon lit, mes yeux
scrutant les ténèbres et je me mis à prier, demandant que, si elle avait dû mourir,
le Rayon Ardent ait pu la frapper brusquement et la tuer sans souffrance. Depuis
la nuit de mon retour de Leatherhead je n'avais pas prié. En certaines extrémités
désespérées, j'avais murmuré des supplications, des invocations fétichistes, formulant
m
... les eaux de la Tamise s'étaient aussi
répandues en une nappe immense et peu
profonde.
(CHAPITRE XXIII)
mes prières comme les païens murmurent des charmes conjurateurs. Mais cette fois
je priais réellement, implorant avec ferveur la divinité, face à face avec les ténèbres.
Nuit étrange, et plus étrange encore en ceci, que aussitôt que parut l'aurore, moi,
qui m'étais entretenu avec la Divinité, je me glissai hors de la maison comme un
rat quitte son trou — créature à peine plus grande, animal inférieur qui, selon le
caprice passager de nos maîtres, pouvais être traqué et tué. Les Marsiens, eux
aussi, invoquaient peut-être Dieu avec confiance. A coup sûr, si nous ne retenons
rien autre de cette guerre, elle nous aura cependant appris la pitié — la pitié pour
ces âmes dépourvues de raison qui subissent notre domination.
L'aube était resplendissante et claire; à l'orient, le ciel, que sillonnaient de
petits nuages dorés, s'animait de reflets roses. Sur la route qui va du haut de
la colline de Putney jusqu'à Wimbledon, traînaient un certain nombre de vestiges
pitoyables, restes de la déroute qui, dans la soirée du dimanche où commença la
dévastation, dut pousser vers Londres tous les habitants de la contrée. Il y avait
là une petite voiture à deux roues sur laquelle était peint le nom de Thomas Lobbe,
fruitier à New Maldcn ; une des roues était brisée et une caisse de métal gisait
auprès, abandonnée ; il y avait aussi un chapeau de paille piétiné dans la boue,
maintenant séchée, et au sommet de la côte de West Hill je trouvai un tas de
verre écrasé et taché de sang, auprès de l'abreuvoir en pierre qu'on avait renversé
et brisé. Mes plans étaient de plus en plus vagues et mes mouvements de plus
en plus incertains ; j'avais toujours l'idée d'aller à Leatherhead, et pourtant j'étais
convaincu que, selon toutes probabilités, ma femme ne pouvait s'y trouver. Car,
à moins que la mort ne les ait surpris à l'improviste, mes cousins et elle avaient
dû fuir dès les premières menaces de danger. Mais je m'imaginais que je pour-
rais, tout au moins, apprendre là de quel côté s'étaient enfuis les habitants du
Surrey. Je savais que je voulais retrouver ma femme, que mon cœur souffrait de
son absence et du manque de toute société, mais je n'avais aucune idée bien
claire quant aux moyens de la retrouver, et je sentais avec une intensité croissante
mon entier isolement. Je parvins alors, après avoir traversé un taillis d'arbres et
de buissons, à la lisière des communaux de Wimbledon, dont les haies, les arbres
et les prés s'étendaient au loin sous mes yeux.
Cet espace encore sombre s'éclairait, par endroits, d'ajoncs et de genêts jaunes.
Je ne vis nulle part d'Herbe Rouge, et tandis que je rôdais entre les arbustes,
hésitant à m'aventurer à découvert, le soleil se leva, inondant tout de lumière et
de vie. Dans un pli de terrain marécageux, entre les arbres, je tombai au milieu
d'une multitude de petites grenouilles. Je m'arrêtai à les observer, tirant de leur
obstination à vivre une leçon pour moi-même. Soudain, j'eus la sensation bizarre
que quelqu'un m'épiait et, me retournant brusquement, j'aperçus dans un fourré
quelque chose qui s'y blottissait. Pour mieux voir, je fis un pas en avant. La
chose se dressa : c'était un homme armé d'un coutelas. Je m'approchai lentement
de lui et il me regarda venir, silencieux et immobile.
Quand je fus près de lui, je remarquai que ses vêtements étaient aussi déguenillés
et aussi sales que les miens. On eût dit, vraiment, qu^il avait été traîné dans des
égouts. De plus près, je distinguai la vase verdâtre des fossés, des plaques pâles
de terre glaise séchée et des reflets de poussière de charbon. Ses cheveux, très
bruns et longs, retombaient en avant sur ses yeux ; sa figure était noire et sale,
et il avait les traits tirés, de sorte qu'au premier abord je ne le reconnus pas. De
plus, une balafre récente lui coupait le bas du visage.
— Halte ! cria-t-il, quand je fus à dix mètres de lui.
Je m'arrêtai. Sa voix était rauque.
— D'où venez-vous? demanda-t-il.
Je réfléchis un instant, l'examinant avec attention.
— Je viens de Mortiake, répondis-je. Je me suis trouvé enterré auprès de la
fosse que les Marsiens ont creusée autour de leur cylindre, et j'ai fini par m'échapper,
— Il n'y a rien à manger par ici, dit-il. Ce coin m'appartient, toute la colline
jusqu'à la rivière, et là-bas jusqu'à Clapham, et ici jusqu'à l'entrée des communaux.
Il n'y a de nourriture que pour un seul. De quel côté allez-vous?
Je répondis lentement.
— Je ne sais pas... Je suis resté sous les ruines d'une maison pendant treize
ou quatorze jours, et je ne sais rien de ce qui est arrivé pendant ce temps-là.
Il m'écoutait avec un air de doute ; tout à coup, il eut un sursaut et son
expression changea.
— Je n'ai pas envie de m'attarder ici, dis-je. Je pense aller à Leatherhead
pour tâcher d'y retrouver ma femme.
— C'est bien vous, dit-il alors en étendant le bras vers moi. C'est vous qui
habitiez à Woking. Vous n'avez pas été tué à Weybridge ?
— Je le reconnus au même moment.
— Vous êtes l'artilleur qui se cachait dans mon jardin...
— En voilà une chance ! dit-il, C'est tout de même drôle que ce soit vous.
II me tendit sa main et je la pris.
— Moi, continua-t-il, je m'étais glissé dans un fossé d'écoulement. Mais ils ne
tuaient pas tout le monde. Quand ils furent partis, je m'en allai à travers champs
jusqu'à Walton. Mais... il y a quinze jours à peine... et vous avez les cheveux
tout gris.
Il jeta soudain un brusque regard en arrière.
— Ce n'est qu'une corneille, dit-il. Par le temps qui court, on apprend à
connaître que les oiseaux ont une ombre. Nous sommes un peu à découvert.
Installons-nous sous ces arbustes et causons.
— Avez-vous vu les Marsiens ? demandai-je. Depuis que j'ai quitté mon
trou, je...
— Ils sont partis à l'autre bout de Londres, dit-il. Je pense qu'ils ont établi
leur quartier général par là. La nuit, du côté d'Hampstead, tout le ciel est plein
190
des reflets de leurs lumières. On dirait la lueur d'une grande cité, et on les voit
aller et venir dans cette clarté. De jour, on ne peut pas. Mais je ne les ai pas vus
de plus près depuis... — II compta sur ses doigts — ... cinq jours. Oui. J'en ai
vu deux qui traversaient Hammersmith en portant quelque chose d'énorme. Et l'avant-
dernière nuit, ajouta-t-il d'un ton étrangement sérieux, dans le pêle-mêle des reflets,
j'ai vu quelque chose qui montait très haut dans l'air. Je crois qu'ils ont construit
une machine volante et qu'ils sont en train d'apprendre à voler.
Je m'arrêtai, surpris, sans achever de m'asseoir sous les buissons.
— A voler!
— Oui, dit-il, à voler !
Je trouvai une position confortable et je m'installai.
— C'en est fait de l'humanité, dis-je. S'ils réussissent à voler, ils feront tout
simplement le tour du monde, en tous sens...
— Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais... ça nous soulagera d'autant
par ici, et d'ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel mal voyez-vous à ce que
ça en soit fini de l'humanité? Moi, j'en suis bien content. Nous sommes écrasés,
nous sommes battus.
Je le regardai, ahuri. Si étrange que cela fût, je ne m'étais pas encore rendu
compte de toute l'étendue de la catastrophe — et cela m'apparut comme parfaitement
évident dès qu'il eut parlé. J'avais conservé jusque-là un vague espoir, ou, plutôt,
c'était une vieille habitude d'esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient
une conviction absolue :
— Nous sommes battus.
— C'est bien fini, continua-t-il. Ils n'en ont perdu qu' ** un „ rien qu' ** un „.
Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne s'inquiètent nullement des
armes les plus puissantes du monde. Ils nous ont piétinés. La mort de celui qu'ils
ont perdu à Weybridgc n'a été qu'un accident, et il n'y a que l'avant-garde d'arrivée.
Ils continuent à venir; ces étoiles vertes — je n'en ai pas vu depuis cinq ou six
jours — je suis sûr qu'il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il n'y a
rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus.
Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague, cherchant en
vain à lui opposer quelque argument fallacieux et contradictoire.
— Ça n'est pas une guerre, dit l'artilleur. Ça n'a jamais été une guerre, pas
plus qu'il n'y a de guerre entre les hommes et les fourmis.
Tout à coup, me revinrent à l'esprit les détails de la nuit que j'avais passée
dans l'observatoire.
— Après le dixième coup, ils n'ont plus tiré — du moins jusqu'à l'arrivée
du premier cylindre.
Je lui donnai des explications et il se mit à réfléchir.
— Quelque chose de dérangé dans leur canon, dit-il. Mais qu'est-ce que ça
peut faire ? Ils sauront bien le réparer, et quand bien même il y aurait un retard
m
quelconque, est-ce que ça pourrait changer la fin? C'est comme les hommes avec
les fourmis. A un endroit, les fourmis installent leurs cités et leurs galeries ; elles
y vivent, elles font des guerres et des révolutions, jusqu'au moment où les hommes
les trouvent sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C'est ce qui se
produit maintenant — nous ne sommes que des fourmis. Seulement...
— Eh bien?
— Eh bien ! nous sommes des fourmis comestibles.
Nous restâmes un instant là, assis, sans rien nous dire.
— Et que vont-ils faire de nous? questionnai-je.
— C'est ce que je me demande, dît-il; c'est bien ce que je me demande. Après
l'affaire de Weybridge, je m'en allai vers le sud, tout perplexe. Je vis ce qui se
passait. Tout le monde s'agitait et braillait ferme. Moi, je n'ai guère de goût
pour le remue-ménage. J'ai vu la mort de près une fois ou deux ; ma foi, je ne
suis pas un soldat de parade, et, au pire et au mieux — la mort, c'est la mort.
Il n'y a que celui qui garde son sang-froid qui s'en tire. Je vis que tout le
monde s'en allait vers le sud, et je me dis : De ce côté-là, on ne mangera plus
avant qu'il soit longtemps, et je fis carrément volte-face. Je suivis les Marsiens
comme le moineau suit l'homme. Par là-bas, dit-il en agitant sa main vers l'horizon,
ils crèvent de faim par tas en se battant et en se trépignant...
Il vit l'expression d'angoisse de ma figure, et il s'arrêta, embarrassé.
— Sans doute, poursuivit-il, ceux qui avaient de l'argent ont pu passer en France.
Il parut hésiter et vouloir s'excuser, mais rencontrant mes yeux, il continua :
— Ici, il y a des provisions partout. Des tas de choses dans les boutiques,
des vins, des alcools, des eaux minérales. Les tuyaux et les conduites d'eau sont
vides. Mais je vous racontais mes réflexions : nous avons affaire à des êtres intelli-
gents, me dis-je, et ils semblent compter sur nous pour se nourrir. D'abord, ils
vont fracasser tout — les navires, les machines, les canons, les villes, tout ce
qui est régulier et organisé. Tout cela aura une fin. Si nous avions la taille des
fourmis, nous pourrions nous tirer d'affaire ; ça n'est pas le cas et on ne peut arrêter
des masses pareilles. C'est là un fait bien certain, n'est-ce pas?
Je donnai mon assentiment.
— Bien ! c'est une affaire entendue — passons à autre chose, alors. Mainte-
nant, ils nous attrapent comme ils veulent. Un Marsien n'a que quelques milles à
faire pour trouver une multitude en fuite. Un jour, j'en ai vu un près de Wandsworth
qui saccageait les maisons et massacrait le monde. Mais ils ne continueront pas
de cette façon-là. Aussitôt qu'ils auront fait taire nos canons, détruit nos chemins
de fer et nos navires, terminé tout ce qu'ils sont en train de manigancer par là-bas,
ils se mettront à nous attraper systématiquement, choisissant les meilleurs et les
mettant en réserve dans des cages et des enclos aménagés dans ce but. C'est là
ce qu'ils vont entreprendre avant longtemps. Car, comprenez-vous? ils n'ont encore
rien commencé, en somme.
J92
II nous faudra mener une vie souteiraîne,
comprenez-vous ? J^aî pensé aux ég;outs« Natu-
rellement ceux qui ne les connaissent pas se
figfurent des endroits horribles; mais sous le
sol de Londres, il y en a pendant des milles et
des milles de longueur, des centaines de milles ;
quelques jours de pluie sur Londres abandonné
en feront des logis agréables et propres.
(CHAPITRE XXIV)
— Rien commencé ? m'écriai-je,
— Non, rien! Tout ce qui est arrivé jusqu^ici, c^cst parce que nous n'avons
pas eu Tesprit de nous tenir tranquilles, au lieu de les tracasser avec nos canons
et autres sottises; c'est parce qu'on a perdu la tête et qu'on a fui en masse, alors
qu'il n'était pas plus dangereux de rester où l'on était. Ils ne veulent pas encore
s'occuper de nous. Ils fabriquent leurs choses, toutes les choses qu'ils n'ont pu
apporter avec eux, et ils préparent tout pour ceux qui vont bientôt venir. C'est
probablement à cause de cela qu'il ne tombe plus de cylindres pour le moment,
et de peur d'atteindre ceux qui sont déjà ici. Au lieu de courir partout à l'aveu-
glette, en hurlant, et d'essayer vainement de les faire sauter à la dynamite, nous
devons tâcher de nous accommoder du nouvel état de choses. C'est là l'idée que
j'en ai. Ça n'est pas absolument conforme à ce que l'homme peut ambitionner pour
son espèce, mais ça peut s'accorder avec les faits, et c'est le principe d'après
lequel j'agis. Les villes, les nations, la civilisation, le progrès — tout ça, c'est fini.
La farce est jouée. Nous sommes battus.
— Mais s'il en est ainsi, à quoi sert-il de vivre ?
L'artilleur me considéra un moment.
— C'est évident, dit-il. Pendant un million d'années ou deux, il n'y aura plus
ni concerts, ni salons de peinture, ni parties fines au restaurant. Si c'est de l'amu-
sement qu'il vous faut, je crains bien que vous n'en manquiez. Si vous avez des
manières distinguées, s'il vous répugne de manger des petits pois avec un couteau
ou de ne pas prononcer correctement les mots, vous ferez aussi bien de laisser
tout cela de côté, ça ne vous sera plus guère utile.
— Alors vous voulez dire que...
— Je veux dire que les hommes comme moi réussiront à vivre, pour la
conservation de l'espèce. Je vous assure que je suis absolument décidé à vivre, et
si je ne me trompe, vous serez bien forcé, vous aussi, de montrer ce que vous
avez dans le ventre, avant qu'il soit longtemps. Nous ne serons pas tous exter-
minés, et je n'ai pas l'intention, non plus, de me laisser prendre pour être apprivoisé,
nourri et engraissé comme un bœuf gras. Hein ! voyez-vous la joie d'être mangé
par ces sales reptiles.
— Mais vous ne prétendez pas que...
— Mais si, mais si ! Je continue : mes plans sont faits, j'ai résolu la difficulté.
L'humanité est battue. Nous ne savions rien, et nous avons tout à apprendre
maintenant. Pendant ce temps, il faut vivre et rester indépendants, vous comprenez?
Voilà ce qu'il y aura à faire.
Je le regardais, étonné et profondément remué par ses paroles énergiques.
— Sapristi ! vous êtes un homme, vous ! m'écriai-je, en lui serrant vigoureu-
sement la main.
— Eh bien! dit-il, les yeux brillants de fierté, est-ce pensé, cela, hein?
— Continuez, lui dis-je.
Ï95
— Donc, ceux qui ont envie d^échapper à un tel sort doivent se préparer.
Moi, je me prépare. Comprenez bien ceci : nous ne sommes pas tous faits pour
être des bêtes sauvages, et c^est ce qui va arriver. C'est pour cela que je vous
ai guetté. J'avais des doutes : vous êtes maigre et élancé. Je ne savais pas que
c'était vous et j'ignorais que vous aviez été enterré. Tous les gens qui habitaient
ces maisons et tous ces maudits petits employés qui vivaient dans ces banlieues
— tous ceux-là ne sont bons à rien. Ils n'ont ni vigueur, ni courage, — ni belles
idées, ni grands désirs ; et Seigneur ! un homme qui n'a pas tout cela peut-il faire
autre chose que trembler et se cacher? Tous les matins, ils se trimballaient vers
leur ouvrage, — je les ai vus, par centaines, — emportant leur déjeuner, s'essoufflant
à courir, pour prendre les trains d'abonnés, avec la peur d'être renvoyés s'ils arrivaient
en retard ; ils peinaient sur des ouvrages qu'ils ne prenaient pas même la peine
de comprendre ; le soir, du même train-train, ils retournaient chez eux avec la
crainte d'être en retard pour dîner; n'osant pas sortir, après leur repas, par peur
des rues désertes ; dormant avec des femmes qu'ils épousaient, non pas parce qu'ils
avaient besoin d'elles, mais parce qu'elles avaient un peu d'argent qui leur garan-
tissait une misérable petite existence à travers le monde ; ils assuraient leurs vies,
et mettaient quelques sous de côté par peur de la maladie ou des accidents; et
le dimanche — c'était la peur de l'au-delà, comme si l'enfer était pour les lapins !
Pour ces gens-là, les Marsiens seront une bénédiction : de jolies cages spacieuses,
de la nourriture à discrétion; un élevage soigné et pas de soucis. Après une semaine
ou deux de vagabondage à travers champs, le ventre vide, ils reviendront et se
laisseront prendre volontiers. Au bout de peu de temps, ils seront entièrement satis-
faits. Ils se demanderont ce que les gens pouvaient bien faire avant qu'il y ait
eu des Marsiens pour prendre soin d'eux. Et les traîneurs de bars, les tripoteurs,
les chanteurs — je les vois d'ici, ah ! oui, je les vois d'ici I s'exclama-t-il avec
une sorte de sombre contentement. C'est là qu'il y aura du sentiment et de la
religion ; mais il y a mille choses que j'avais toujours vues de mes yeux et que
je ne commence à comprendre clairement que depuis ces derniers jours. Il y a des
tas de gens, gras et stupides, qui prendront les choses comme elles sont, et des
tas d'autres aussi se tourmenteront à l'idée que le monde ne va plus et qu'il
faudrait y faire quelque chose. Or, chaque fois que les choses sont telles qu'un
tas de gens éprouvent le besoin de s'en mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent
à force de trop réfléchir, aboutissent toujours à une religion du Rien-Faire, très
pieuse et très élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté
du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C'est de l'énergie à l'envers
dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront pleines de psaumes, de
cantiques et de piété, et ceux qui sont d'une espèce moins simple se tourneront
sans doute vers — comment appelez-vous cela? — l'érotisme.
Il s'arrêta un moment, puis il reprit.
— Très probablement, les Marsiens auront des favoris parmi tous ces gens;
Î96
ils leur enseigneront à faire des tours et, qui sait? feront du sentiment sur le
sort d^un pauvre enfant gâté qu'il faudra tuer. Ils en dresseront, peut-être aussi,
à nous chasser.
— Non, m*écriai-jc, c'est impossible. Aucun être humain...
— A quoi bon répéter toujours de pareilles balivernes? dit Tartilleur. Il y en
a beaucoup qui le feraient volontiers. Quelle blague de prétendre le contraire !
Et je cédai à sa conviction.
— S'ils s'en prennent à moi, dit-il, bon Dieu ! s'ils s'en prennent à moi !...
et il s'enfonça dans une sombre méditation.
Je réfléchissais aussi à toutes ces choses, sans rien trouver pour réfuter les
raisonnements de cet homme. Avant l'invasion, personne n'eût mis en doute ma
supériorité intellectuelle, et cependant cet homme venait de résumer une situation
que je commençais à peine à comprendre.
— Qu'allez-vous faire? lui demandai-je brusquement. Quels sont vos plans?
Il hésita.
— Eh bien ! voici ! dit-il. Qu'avons-nous à faire ? Il nous faut trouver un
genre de vie qui permette à l'homme d'exister et de se reproduire, et d'être suffi-
samment en sécurité pour élever sa progéniture. Oui — attendez, et je vais vous
dire clairement ce qu'il faut faire à mon avis. Ceux que les Marsiens domesti-
queront deviendront bientôt comme tous les animaux domestiques. D'ici à quelques
générations, ils seront beaux et gros, ils auront le sang riche et le cerveau stupide
— bref, rien de bon. Le danger que courent ceux qui resteront en liberté est de
redevenir sauvages, de dégénérer en une sorte de gros rat sauvage... II nous faudra
mener une vie souterraine, comprenez-vous ? J'ai pensé aux égouts. Naturellement
ceux qui ne les connaissent pas se figurent des endroits horribles ; mais sous le
sol de Londres, il y en a pendant des milles et des milles de longueur, des centaines
de milles; quelques jours de pluie sur Londres abandonné en feront des logis agréables
et propres. Les canaux principaux sont assez grands et assez aérés pour les plus
difficiles. Puis, il y a les caves, les voûtes et les magasins souterrains qu'on
pourrait joindre aux égouts par des passages faciles à intercepter; il y a aussi
les tunnels et les voies souterraines de chemin de fer. Hein? Vous commencez à
y voir clair? Et nous formons une troupe d'hommes vigoureux et intelligents, sans
nous embarrasser de tous les incapables qui nous viendront. ,Au large, les faibles!
— C'est pour cela que vous me chassiez tout à l'heure.
— Mais... non... c'était pour entamer la conversation.
— Ce n'est pas la peine de nous quereller là-dessus. Continuez.
— Ceux qu'on admettra devront obéir. Il nous faut aussi des femmes vigou-
reuses et intelligentes, — des mères et des éducatrices. Pas de belles dames minau-
dières et sentimentales — pas d'yeux langoureux. Il ne nous faut ni incapables,
ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et les inutiles, les encombrants, les malfai-
sants succomberont. Ils devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté.
J97
Après tout, il y a une sorte de déloyauté à s'obstiner à vivre pour gâter la race,
d'autant plus qu'ils ne pourraient pas être heureux. D'ailleurs, mourir n'est pas si
terrible, c'est la peur qui rend la chose redoutable. Et puis nous nous rassemblerons
dans tous ces endroits. Londres sera notre district. Même, on pourrait organiser
une surveillance afin de pouvoir s'ébattre en plein air, quand les Marsiens n'y seraient
pas — jouer au cricket, par exemple. C'est comme cela qu'on sauvera la race.
N'est-ce pas ? Tout cela est possible ? Mais sauver la race n'est rien ; comme je
l'ai dit, ça consiste à devenir des rats. Le principal, c'est de conserver notre savoir
et de l'augmenter encore. Alors, c'est là que des gens comme vous deviennent
utiles. Il y a des livres, il y a des modèles. On aménagerait des locaux spéciaux,
en lieu sûr, très profonds, et on y réunirait tous les livres qu'on trouverait ; pas
de sottises, ni romans, ni poésie, rien que des livres d'idées et de science. On
pourrait s'introduire dans le British Muséum et y prendre tous les livres de ce
genre. Ils nous faudrait spécialement maintenir nos connaissances scientifiques —
les étendre encore. On observerait ces Marsiens. Quelques-uns d'entre nous pourraient
aller les espionner, quand ils auraient tout organisé; j'irai peut-être moi-même. II
m
... où se pressa bientôt une multitude d'ivrognes
en haillons, hommes et femmes, qui dansèrent
et hurlèrent jusqu'à l'aurore. Quand le jour
parut, ils aperçurent une machine de combat
marsienne qui, toute droite dans l'ombre, les
observait avec curiosité.
(CHAPITRE XXIV)
faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire. Mais le grand
point, c'est de laisser les Marsiens tranquilles ; ne jamais rien leur voler même. Si
on se trouve sur leur passage, on leur fait place. II faut montrer que nous n'avons
pas de mauvaises intentions. Oui, je sais bien; mais ce sont des êtres intelligents,
et s'ils ont tout ce qu'il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois et se
contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive.
L'artilleur s'arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras.
— Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à apprendre
avant de... Imaginez-vous ceci : quatre ou cinq de leurs machines de combat qui
se mettent en mouvement tout à coup — les Rayons Ardents dardés en tous
sens — et sans que les Marsiens soient dedans. Pas de Marsiens dedans, mais
des hommes — des hommes qui auraient appris à les conduire. Ça pourrait être
de mon temps, même. — ces hommes! Figurez-vous pouvoir manœuvrer l'un de
ces charmants objets avec son Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener
avec! Qu'importerait de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après
un exploit comme celui-là? Je réponds bien que les Marsiens en ouvriraient de
grands yeux. Les voyez-vous, hein? Les voyez-vous courir, se précipiter, haleter,
s'essouffler et hurler, en s'installant dans leurs autres mécaniques? On aurait tout
désengrené à l'avance et pif, paf, pan, uitt, uitt, au moment où ils veulent s'installer
dedans, le Rayon Ardent passe et l'homme a repris sa place.
L'imagination hardie de l'artilleur et le ton d'assurance et de courage avec
lequel il s'exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un certain temps.
J'admettais sans hésitation, à la fois ses prévisions quant à la destinée de la race
humaine et la possibilité de réaliser ses plans surprenants. Le lecteur qui suit
l'exposé de ces faits, l'esprit tranquille et attentif, voudra bien, avant de m'accuser
de sottise et de naïveté, considérer que j'étais craintivement blotti dans les buissons,
l'esprit plein d'anxiété et d'appréhension. Nous conversâmes de cette façon pendant
une bonne partie de la matinée, puis, après nous être glissés hors de notre cachette
et avoir scruté l'horizon pour voir si les Marsiens ne revenaient pas dans les
environs, nous nous rendîmes, en toute hâte, à la maison de Putney Hill dont il
avait fait sa retraite. Il s'était installé dans une des caves à charbon et quand je
vis l'ouvrage qu'il avait fait en une semaine — un trou à peine long de dix mètres
par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie d'égout — j'eus mon
premier indice du gouffre qu'il y avait entre ses rêves et son courage. J'aurais pu
en faire autant en une journée, mais j'avais en lui une foi suffisante pour l'aider,
toute la matinée et assez tard dans l'après-midi, à creuser son passage souterrain.
Nous avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la cuisine
Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d'une boîte de tête de veau
à la tortue et une bouteille de vin. Après la démoralisante étrangeté des événements,
j'éprouvais à travailler ainsi un grand soulagement. J'examinais son projet et bientôt
des objections et des doutes m'assaillirent, mais je n'en continuais pas moins mon
20i
labeur, heureux d'avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à peu, je
commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de Tégout et sur
les chances que nous avions de ne pas l'atteindre. Ma perplexité actuelle était de
savoir pourquoi nous creusions ce long tunnel, alors qu'on pouvait s'introduire faci-
lement dans les égouts par un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour
revenir jusqu'à cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal
choisie et qu'il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de tunnel. Au moment
même où tout cela m'apparaissait clairement, l'artilleur s'appuya sur sa bêche et
me dit :
— Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment ?
D'ailleurs, je crois qu'il serait temps d'aller faire une reconnaissance sur le toit de
la maison.
J'étais d'avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation, il reprit
son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m'arrêtai, et il s'arrêta aussi
immédiatement.
— Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu d'être
ici? demandai-je.
— Je prenais l'air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en sécurité, la nuit.
— Mais, votre ouvrage ?...
— Oh I on ne peut pas toujours travailler, dit-il.
A cette réponse j'avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur sa bêche.
— Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce que
si quelqu'un s'approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et on nous surprendrait.
Je n'avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de l'échelle
qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs. Nulle part on n'aper-
cevait de Marsiens, et nous nous aventurâmes sur les tuiles, nous laissant glisser
jusqu'au parapet qui nous abritait.
De là, un bouquet d'arbres nous cachait la plus grande partie de Putney,
mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus de l'Herbe
Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété grimpante de l'Herbe
Rouge avait envahi les arbres qui entourent le vieux palais, et leurs branches
s'étendaient mortes et décharnées, garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi
tout cet enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces de
végétaux avaient besoin d'eau courante pour se propager. Autour de nous, on
n'en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des boules de neige montaient
verts et brillants au milieu de massifs de lauriers et d'hortensias ensoleillés. Au
delà de Kensington, une fumée épaisse s'élevait, qui, avec une brune bleuâtre,
empêchait d'apercevoir les collines septentrionales.
L'artilleur se mit à parler de l'espèce de monde qui était restée dans Londres.
— Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent à
rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se pressa bientôt
202
une multitude d'ivrognes en haillons, hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent
jusqu'à Taurore. Quelqu'un qui s'y trouvait m'a conté la chose. Quand le jour parut,
ils aperçurent une machine de combat marsienne qui, toute droite dans l'ombre,
les observait avec curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle
s'avança alors au milieu d'eux et en captura une centaine trop ivres ou trop
effrayés pour s'enfuir.
Incidents burlesques et tragiques d'une époque troublée qu'aucun historien ne
pourra relater fidèlement !
Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son enthou-
siasme le reprit. Il exposa, avec ^ ^ \
capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à moitié. Mais je
commençais à connaître la qualité de son courage, et je comprenais maintenant pourquoi
il attachait tant d'importance à ne rien faire précipitamment. D'ailleurs, il n'était pltis
du tout question qu'il dût s'emparer personnellement de la grande machine et s'en
servir lui-même pour combattre les Marsiens.
Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés ni
l'un ni l'autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de faire la collation,
j'acceptai sans hésiter. Il devint soudain très généreux; puis, le repas terminé, il
sortit et revint quelques moments après avec d'excellents cigares. Nous en allumâmes
203
chacun un et son optimisme devint éblouissant,
n inclinait à considérer ma venue comme
une merveilleuse bonne fortune.
— Il y a du Champagne dans la cave
voisine, dit-il.
— Non, non, vous êtes mon hôte,
aujourd'hui. Bon Dieu ! nous avons assez
de besogne devant nous. Prenons un peu
de repos, pour rassembler nos forces, pen-
dant que c'est possible. Regardez-moi toutes
ces ampoules I
— Nous travaillerons mieux avec ce
bourgogne, répondis-je.
Poursuivant son idée de s'accorder un
peu de répit, il insista pour que nous fissions une partie de cartes. Il m'enseigna
divers jeux et, après nous être partagé Londres, lui s'attribuant la rive droite, et
moi gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si bêtement
ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait est absolument exact,
et, chose plus surprenante encore, c'est que je trouvai ce jeu, et plusieurs autres
que nous jouâmes aussi, extrêmement intéressants.
Quel étrange esprit que celui de l'homme! L'espèce entière était menacée
d'extermination ou d'une épouvantable dégradation, nous n'avions devant nous
d'autre claire perspective que celle d'une mort horrible, et nous pouvions, tranquil-
lement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux chances que représentaient
ces bouts de carton peint, et plaisanter avec un réel plaisir. Ensuite il m'enseigna
le poker et je lui gagnai tenacement trois longues parties d'échecs. Quand la nuit
vint, nous étions si acharnés que nous nous risquâmes d'un commun accord à
allumer une lampe.
Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l'artilleur acheva
le Champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne restait de
l'énergique régénérateur de la race humaine que j'avais écouté le matin de ce
même jour. Il était encore optimiste, mais son optimisme était plus calme et plus
réfléchi. Je me souviens qu'il proposa, dans un discours incohérent et peu varié,
de boire à ma santé. Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher
d'apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé.
Tout d'abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les collines
du nord étaient enveloppées de ténèbres; les flammes qui montaient de Kensington
rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de flamme jaunâtre s'élançait et
s'évanouissait dans la profonde nuit bleue. Tout le reste de l'immense ville était
obscur. Alors, plus près de moi, j'aperçus une étrange clarté, une sorte de fluores-
cence, d'un pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant un
204
i
1
•i
moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible irradiation,
depuis je pensai qu'elle était produite par THerbe Rouge. Avec cette idée, une
curiosité qui n'était qu'assoupie s'éveilla en moi avec le sens de la proportion des
choses. Mes yeux, alors, cherchèrent dans le ciel la planète Mars, qui resplen-
dissait rouge et claire à l'ouest, puis, longuement et fixement mes regards s'attachèrent
aux ténèbres qui s'étendaient sur Hampstead et Highgate.
Je restai longtemps sur le toit, l'esprit déconcerté par les tribulations de la
journée. Je me souvenais de mes divers états d'esprit, depuis le besoin de prier
que j'avais éprouvé la nuit précédente jusqu'à cette soirée stupidement passée à
jouer aux cartes. Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté
au loin mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m'apparut
sous un aspect monstrueusement exagéré. II me semblait que j'avais trahi ma
femme et l'humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai d'abandonner
à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et fantaisiste rêveur de grandes
choses, et de pénétrer dans Londres. Là, me semblait-il, j'aurais de meilleures
chances d'apprendre ce que faisaient les Marsiens et quel était le sort de mes
semblables. Quand la lune tardive se leva, j'étais encore sur le toit.
Lorsque feus quitté rartîlleur, je descendis
la colline, et, suivant la grand'rue, je traversai
Lambeth. Les végéta-
tions tumultueuses de
THerbe Rouge le rendaient
alors presque impraticable,
mais les tiges blanchissaient
déjà par endroits, symptômes de
la maladie qui se propageait et devait
si rapidement détruire cette plante enva-
hissante.
Au coin de la rue qui va vers la gare
de Putney Bridge, je trouvai un
homme étendu à terre. Il était encore
vivant, mais tout couvert de poussière noire,
sale comme un ramoneur, et de plus ivre à ne
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pouvoir ni se tenir ni parler» Je ne pus tirer de lui que des injures et des menaces,
et s'il n'avait pas eu une physionomie aussi brutale, je serais resté avec lui.
Au long de la route, à partir du pont, il y avait partout une couche de
poussière noire qui, dans Fulham, devenait fort épaisse. Une effrayante tranquillité
régnait dans les rues. Dans une boulangerie, je trouvai du pain, suri,
dur et moisi, mais encore mangeable. Du côté de Walham Green, la
poussière noire avait disparu et je passai ' "'
devant un groupe de maisons blanches qui brûlaient le crépitement des flammes
me fut un réel soulagement, mais dans Brompton les rues redevinrent silencieuses.
Bientôt, la poussière noire tapissa de nouveau les rues, recouvrant les cadavres
épars. J'en vis une douzaine en tout, au long de la grand'rue de Fulham. Ils devaient
être là depuis plusieurs jours, de sorte que je ne m'attardai pas auprès d'eux. La
poussière noire qui les enveloppait adoucissait leurs contours, mais quelques-uns
avaient été dérangés par les chiens.
Dans tous les endroits que n'avait pas envahis la poussière noire, les boutiques
closes, les maisons fermées, les jalousies baissées, l'abandon et le silence faisaient
209
penser à un dimanche dans la Cité. En certains lieux, les pillards avaient laissé
des traces, mais rarement ailleurs qu'aux boutiques de victuailles et aux tavernes.
Une vitrine de bijoutier avait été brisée, mais le voleur avait dû être dérangé,
car quelques chaînes d'or et une montre étaient tombées sur le trottoir. Je ne pris
pas la peine d'y toucher. Plus loin, une femme déguenillée était affalée sur un
seuil ; une de ses mains, qui pendait, était toute tailladée, le sang tachait ses
haillons fangeux et une bouteille de Champagne brisée avait fait une mare sur le
trottoir. Elle paraissait dormir, mais elle était morte.
Plus j'avançais vers l'intérieur de Londres, plus profond devenait le silence. Ce
n'était pas tellement le silence de la mort que l'attente de choses prochaines et
tenues en suspens. A tout instant, les destructeurs qui avaient déjà dévasté les
banlieues nord-ouest de la métropole et anéanti Ealing et Kilburn pouvaient fondre
sur ces maisons et les transformer en un monceau de ruines fumantes. C'était une
cité condamnée et désertée...
Dans les rues de South Kensington, je ne rencontrai ni cadavres, ni poussière
noire. Non loin de là, j'entendis pour la première fois une sorte de hurlement qui,
d'abord, parvint d'une façon presque imperceptible à mes oreilles. On eût dit un
sanglot alterné sur deux notes : Oul-la, oul-la, oul-la, oul-la, sans la moindre inter-
ruption. Quand je passais devant les rues montant au nord, les deux lamentables
notes croissaient de volume, puis les maisons et les édifices semblaient de nouveau
les amortir et les intercepter. Au bas d'Exhibition Road, je les entendis dans toute
leur ampleur. Je m'arrêtai, les yeux tournés vers Kensington Gardens, me deman-
dant quelle pouvait bien être cette étrange et lointaine lamentation. On eût pu
croire que ce désert immense d'édifices avait trouvé une voix pour exprimer sa
désolation et sa solitude.
— Oulla, oulla, oulla, oulla, gémissait la voix surhumaine, en puissantes vagues
sonores qui parcouraient la large rue ensoleillée, entre les hauts édifices. Surpris,
je tournai à gauche, me dirigeant vers les grilles de fer de Hyde Park. Il me
vint l'idée de m'introduire dans le Muséum d'Histoire Naturelle, et de monter jusqu'au
sommet des tours, d'où je pourrais voir ce qui se passait dans le parc. Mais je
me décidai à ne pas quitter le sol, où il était possible de se cacher promptement
et je m'engageai dans Exhibition Road. Toutes les spacieuses maisons qui bordent
cette large voie étaient vides et silencieuses, et l'écho de mes pas se heurtait de
façade en façade. Au bout de la rue, près de la grille d'entrée du Parc, un
spectacle inattendu frappa mes regards, — un omnibus renversé et un squelette
de cheval absolument décharné. Je m'arrêtai un instant, surpris, puis je continuai
jusqu'au pont de la Serpentine. La Voix devenait de plus en plus forte, bien que
je ne pusse voir, par-dessus les maisons, du côté nord du parc, autre chose qu'une
brume enfumée.
— Oulla, oulla, oulla, oulla, pleurait la voix qui venait, me semblait-il, des
environs de Regent's Park. Ce cri navrant agit bientôt sur mon esprit et la
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/
surexcitation qui m'avait soutenu passa ; cette lamentation s'empara
de tout mon être et je me sentis absolument épuisé, les pieds endo-
ll'l loris, et de nouveau, maintenant, torturé par la faim et la soif.
Il devait être plus de midi. Pourquoi errais-je seul dans cette
^cité morte ? Pourquoi vivais-je seul quand tout Londres, enveloppé
^' d'un noir suaire, était prêt à être inhumé ? Ma solitude me parut
intolérable. Des souvenirs me revinrent d'amis que j'avais oubliés
depuis des années. Je pensai aux poisons que contenaient les boutiques
des pharmaciens et aux liqueurs accumulées dans les caves des
marchands. Je me rappelai les deux êtres de désespoir, qui, autant
que je le supposais, partageaient la ville avec moi.
J'arrivai dans Oxford Street par Marble Arch ; là de nouveau,
je trouvai la poussière noire et des cadavres épars ; de plus, une
odeur mauvaise et de sinistre augure montait des soupiraux des caves
de certaines maisons. Pendant cette longue course, la chaleur m'avait grandement
altéré et, après beaucoup de peine, je réussis à m'introduire dans une taverne, où
je trouvai à boire et à manger. Lorsque j'eus mangé, je me sentis très las et,
pénétrant dans un petit salon, derrière la salle commune, je m'étendis sur un sofa
de moleskine et m'endormis.
Lorsque je m'éveillai, la lugubre lamentation retentissait encore à mes oreilles.
La nuit tombait et, muni de quelques biscuits et de fromage, — il y avait un
garde-viande, mais il ne contenait plus que des vers, — je traversai les places
silencieuses, bordées de beaux hôtels, jusqu'à Baker Street et je débouchai enfin
dans Regent's Park. De l'extrémité de Baker Street, je vis, par-dessus les arbres
dans la sérénité du couchant, le capuchon d'un géant marsien, et de là semblait
sortir cette lamentation. Je ne ressentis aucune terreur. Le voir là, me paraissait
la chose la plus simple du monde, et pendant un moment je l'observai sans qu'il
fît le moindre mouvement. Rigide et droit, il hurlait sans que je pusse voir pour
quelle cause.
J'essayai de combiner un plan d'action. Ce bruit perpétuel : OuUa, oulla, oulla,
emplissait mon esprit de confusion. Peut-être étais-je trop las pour être vraiment
effrayé. A coup sûr, j'éprouvais, plutôt qu'une réelle peur, une grande curiosité de
connaître la raison de ce cri monotone. Voulant contourner le parc, j'avançai au
long de Park Road, sous l'abri des terrasses, et j'arrivai bientôt en vue du Marsien
stationnaire et hurlant. Tout à coup, j'entendis un cœur d'aboiements furieux, et
je vis bientôt accourir vers moi un chien qui avait à la gueule un morceau de
viande en putréfaction et que poursuivaient une bande de roquets affamés. Il fit un
brusque écart pour m'éviter, comme s'il eût craint que je fusse aussi un nouveau
compétiteur. A mesure que les aboiements se perdaient dans la distance, j'entendis
derechef le long gémissement.
A mi-chemin de la gare de Saint-John's Wood, je trouvai soudain les restes
2J2
d'une Machine à Mains. D'abord, je crus qu'une maison s'était écroulée en travers
de la route, et ce ne fut qu'en escaladant les ruines que j'aperçus, avec un sursaut,
le monstre mécanique, avec ses tentacules rompus, tordus, faussés, gisant au milieu
des dégâts qu'il avait faits. L'avant-corps était fracassé, comme si la machine s'était
heurtée en aveugle contre la maison et qu'elle eût été écrasée par sa chute. II me
vint alors à l'idée que le mécanisme avait dû échapper au contrôle du Marsien
qui l'habitait. Il y aurait eu quelque danger à grimper sur ces ruines pour l'examiner
de près, et le crépuscule était déjà si avancé qu'il me fut difficile même de voir
le siège de la machine tout barbouillé de sang et les restes cartilagineux du Marsien
que les chiens avaient abandonnés.
Plus surpris que jamais de tous ces spectacles, je continuai mon chemin vers
Primrose Hiiï. Au loin, par une trouée entre les arbres, j'aperçus un second Marsien
debout et silencieux, dans le parc, près des Jardins Zoologiques. Un peu au delà
des ruines de la Machine à Mains, je tombai de nouveau au milieu de l'Herbe
Rouge, et le canal n'était qu'une masse spongieuse de végétaux rouge-sombre.
Soudain, comme je traversais le pont, les lamentables oulla, oulla, cessèrent,
coupés, supprimés d'un seul geste pour ainsi dire, et le silence tomba comme un
coup de tonnerre.
Les hautes maisons, autour de moi, étaient imprécises et vagues ; les arbres
du côté du parc s'obscurcissaient. Partout, l'Herbe Rouge envahissait les ruines, se
tordant et s'enchevêtrant pour me submerger. La Nuit, mère de la peur et du
mystère, m'enveloppait. Tant que j'avais entendu la voix lamentable, la solitude et
la désolation avaient été tolérables; à cause d'elle, Londres avait paru vivre encore,
et cette illusion de vie m'avait soutenu. Puis, tout à coup, un changement, le
passage de je ne sais quoi, et un silence, une mort qu'on pouvait toucher, et rien
autre que cette paix mortelle.
Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les fenêtres
des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes, et mon imagination
m'entourait de mille ennemis silencieux. La terreur, l'horreur de ma témérité
s'emparèrent de moi. La rue qu'il me fallait suivre devint affreusement noire,
comme un flot de goudron, et j'aperçus, au milieu du passage, une forme^^i
contorsionnée. Je ne pus me résoudre à m'avancer plus loin. Je tournai par la!
rue de Saint John's Wood et, à toutes jambes, je m'enfuis vers Kilburn, loin
de cette intolérable tranquillité. Je me cachai, pour échapper à l'obscurité et
au silence, jusque bien longtemps après minuit, dans le kiosque d'une
station de voitures de Harrow Road. Mais avant l'aube, mon courage
me revint, et, les étoiles scintillant encore ait ciel, je repris le chemin de
Regent's Park. Je me perdis dans la confusion des rues, mais j'aperçus
bientôt, au bout d'une longue avenue, la pente de Primrose Hill. Au
sommet de la colline, se dressant jusqu'aux étoiles qui pâlissaient, était
un troisième Marsien, debout et immobile comme les autres.
Une volonté insensée me poussait. Je voulais en finir, dussé-je y rester, et je
voulais même m'épargner la peine de me tuer de ma propre main. Je m'avançai
insouciant vers le titan ; comme j'approchais et que l'aube devenait plus claire, je
vis une multitude de corbeaux qui s'attroupaient et volaient en cercles autour du
capuchon de la machine. A cette vue, mon cœur bondit et je me mis à courir.
Je traversai précipitamment un fourré d'Herbe Rouge qui obstruait Sint
Edmund's Terrace, barbotai, jusqu'à mi-corps, dans un torrent qui s'échappait des
réservoirs de distribution des eaux, et avant que le soleil ne se fût levé, je débouchai
sur les pelouses. Au sommet de la colline, d'énormes tas de terre avaient été remués,
formant une sorte de formidable redoute : c'était le dernier et le plus grand des
camps qu'établirent les Marsiens. De derrière ces retranchements, une mince colonne
de fumée montait vers le ciel. Contre l'horizon, un chien avide passa et disparut.
La pensée qui m'avait frappé devenait réelle, devenait croyable. Je ne ressentais
aucune crainte, mais seulement une folle exultation qui me faisait frissonner, tandis
que je gravissais, en courant, la colline vers le monstre immobile. Hors du capuchon,
pendaient des lambeaux bruns et flasques que les oiseaux carnassiers déchiraient
à coups de bec.
En un instant, j'eus escaladé le rempart de terre, et, debout sur la crête, je
pus voir l'intérieur de la redoute ; c'était un vaste espace où gisaient, en désordre,
des mécanismes gigantesques, des monceaux énormes de matériaux et des abris
d'une étrange sorte. Puis, épars çà et là, quelques-uns dans leurs Machines de
Guerre renversées ou dans les Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine
d'autres silencieux, roides et alignés, étaient les Marsiens — morts „ — tués
par les bacilles des contagions et des putréfactions, contre lesquels leurs systèmes
n'étaient pas préparés ; tués comme l'était l'Herbe Rouge, tués, après l'échec de
tous les moyens humains de défense, par les infimes créatures que la divinité, dans
sa sagesse, a placées sur la terre.
Car tel était le résultat, comme j'aurais pu d'ailleurs, ainsi que bien d'autres,
le prévoir, si l'épouvante n'avait pas affolé nos esprits. Les germes des maladies
ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur tribut sur l'humanité — sur
nos ancêtres préhistoriques, dès l'apparition de toute vie. Mais, en vertu de la sélection
naturelle, notre espèce a depuis lors développé sa force de résistance; nous ne
succombons à aucun de ces germes, sans une longue lutte, et contre certains autres
— ceux, par exemple, qui amènent la putréfaction des matières mortes — notre
carcasse vivante jouit de l'immunité. Mais il n'y a pas, dans la planète Mars, la
moindre bactérie, et dès que nos envahisseurs marsiens arrivèrent, aussitôt qu'ils
absorbèrent de la nourriture, nos alliés microscopiques se mirent à l'œuvre pour
leur ruine. Quand je les avais vus et examinés, ils étaient déjà irrévocablement
condamnés, mourant et se corrompant, à mesure qu'ils s'agitaient. C'était inévitable.
L'homme a payé, au prix de millions et de millions de morts, sa possession
héréditaire du globe terrestre : il lui appartient contre tous les intrus, et il serait
2H
, . . )6 tf ottvai soudain les restes d'une Machine
à Maiîis, ^ ^ ■
(CHAPITRE XXV)
r
encore à lui, même si les Marsiens étaient dix fois plus puissants. Car Thomme
ne vit ni ne meurt en vain.
Les Marsiens, une cinquantaine en tout, étaient là, épars, dans Timmense fosse
qu^ils avaient creusée, surpris par une mort qui dut leur sembler absolument
incompréhensible. Moi-même> alors, je n^en devinais pas la cause. Tout ce que je
savais, c'est que ces êtres, qui avaient été vivants et si terribles pour les hommes,
étaient morts. Un instant, je m'imaginai que la destruction de Sennachérib s'était
reproduite : Dieu s'était repenti, et l'ange de la mort les avait frappés pendant
la nuit.
Je restais là debout, contemplant le gouffre. Soudain le soleil levant enflamma
le monde de ses rayons étincelants, et mon cœur bondit de joie. La fosse était
encore obscure ; les formidables engins, d'une puissance et d'une complexité si
grandes et si surprenantes, si peu terrestres par leurs formes tortueuses et bizarres,
montaient, sinistres, étranges et vagues, hors des ténèbres, vers la lumière. J'entendais
une multitude de chiens qui se battaient autour des cadavres, gisant dans l'ombre,
au fond de la cavité. Sur l'autre bord, plate, vaste et insolite, était la grande
machine volante qu'ils expérimentaient dans notre atmosphère plus dense, quand la
maladie et la mort les avaient arrêtés. Et cette mort ne venait pas trop tôt. Un
croassement me fit lever la tête, et mes regards rencontrèrent l'immense machine
de guerre, qui ne combattrait plus jamais, et les lambeaux de chair rougeâtre qui
pendaient des sièges des machines renversées, sur le sommet de Primrose Hill.
Me tournant vers le bas de la pente, j'aperçus, auréolés de vois de corbeaux,
les deux autres géants que j'avais vus la veille, et tels encore que la mort les
avait surpris. Celui dont j'avais entendu les cris et les appels était mort. Peut-être
fut-il le dernier à mourir, et son gémissement s'était continué sans interruption
jusqu'à l'épuisement de la force qui activait sa machine. Maintenant, tripodes inoffensifs
de métal brillant, ils étincelaient dans la gloire du soleil levant.
Tout autour de cette fosse, sauvée comme par miracle d'une éternelle destruction,
s'étendait la grande métropole. Ceux qui n'ont vu Londres que voilé de ses sombres
brouillards fumeux peuvent difficilement s'imaginer la clarté et la beauté qu'avait
son désert silencieux de maisons.
Vers l'est, au-dessus des ruines noircies d'Albert Terrace et de la flèche rompue
de l'église, le soleil scintillait, éblouissant, dans un ciel clair, et ici et là, quelque
vitrage, dans l'immensité des toits reflétait ses rayons avec une aveuglante intensité.
II inondait de clarté les quais et les immenses magasins circulaires de la gare de
Chalk Farm, les vastes espaces, veinés auparavant de rails noirs et brillants, mais
rouges maintenant de la rouille rapide de quinze jours de repos, et il y avait sur
tout cela quelque chose du mystère de la beauté.
Au nord, vers l'horizon bleu, Kilburn et Hampstead s'étendaient, avec leurs
multitudes de maisons ; à l'ouest la grande cité était encore dans l'ombre, et vers
le sud, au delà des Marsiens, les prés verts de Regent's Park, le Langham Hotel,
217
le dôme de TAlbert Hall, Tlnstitut Impérial, les maisons géantes de Brompton i
Road se détachaient avec précision dans le soleil levant tandis que les ruines de S
Westminster surgissaient d'une légère brume. Plus loin encore, s'élevaient les collines i
bleues du Surrey et les tours du Palais de Cristal étincelantes comme deux baguettes
d'argent. La masse de Saint Paul's faisait une tache sombre sur le ciel, et sur le i
côté ouest du dôme, je vis alors un immense trou béant. j
En contemplant cette vaste étendue de maisons, de magasins, d'églises, silen- l
cieuse et abandonnée, en songeant aux espoirs et aux efforts infinis, aux multitudes \
innombrables de vies qu'il avait fallu pour édifier ce récif humain, à la soudaine I
et impitoyable destruction qui avait menacé tout cela, quand je compris nettement i
que la menace n'avait pas été accomplie, que de nouveau les hommes allaient |
parcourir ces rues et que cette vaste cité morte, qui m'était si chère, retrouverait
sa vie et sa richesse, je ressentis une émotion telle que je me mis à pleurer.
Le supplice avait pris fin. Dès ce jour même, la guérison allait commencer. j
Tout ce qu'il survivait de gens dans les provinces, sans direction, sans loi, sans j
vivres, comme des troupeaux sans bergers, et ceux qui avaient fui par mer, allaient |
revenir ; la vie, de plus en plus puissante et active, animerait encore les rues vides,
et se répandrait dans les squares déserts. Quoi qu'ait pu faire la destruction, la j
main du destructeur s'était arrêtée. Tous les décombres géants, les squelettes noircis |
des maisons, qui paraissaient si lugubres par delà les flancs gazonnés et ensoleillés '
de la colline, retentiraient bientôt du bruit des marteaux et des truelles. A cette j
idée, j'étendis les mains vers le ciel, en un élan de gratitude pour la Divinité. '
Dans un an, pensai-je, dans un an... i
Puis, avec une force irrésistible, mes pensées revinrent vers moi, vers ma |
femme, vers l'ancienne existence d'espoir et de tendresse qui avait cessé pour toujours... j
LE DESASTRE
Voici maintenant la chose la plus étrange de
''^on récit, bien qu'elle ne soit pas sans doute
absolument surprenante. Je me rappelle clairement,
froidement, vivement, tout ce que je fis ce jour-là,
jusqu'au moinent où j'étais debout au sommet de Primrose Hill pleurant et remer-
ciant Dieu. Après cela, je ne sais plus rien...
Des trois jours qui suivirent, il ne me reste le moindre souvenir. Depuis lors,
j'ai appris que, bien loin d'avoir été le premier à découvrir la destruction des
Marsiens, plusieurs autres vagabonds, errant comme moi, avaient déjà fait cette
découverte la nuit précédente. Un homme — le premier — avait été à Saint-
Martin-Ie-Grand, et, tandis que j'étais caché dans le kiosque de la station de cabs,
il avait trouvé le moyen de télégraphier à Paris. De là, la joyeuse nouvelle avait
parcouru le monde entier ; mille cités, effarées par d'horribles appréhensions, s'étaient
livrées, au milieu d'illuminations folles, à des manifestations frénétiques ; on savait
la chose à Dublin, à Edimbourg, à Manchester, à Birmingham, pendant que j'étais
au bord du talus à examiner la fosse. Déjà, des hommes pleurant de joie, chantant
interrompant leur travail pour se serrer les mains et pousser des vivats, formaient
des trains qui redescendaient vers Londres. Les cloches, qui s'étaient tues depuis
une quinzaine, proclamèrent tout à coup la nouvelle, et ce ne fut, dans toute
2J9
l'Angleterre, qu'un seul carillon» Des hommes à bicyclette, maigres et débraillés,
s'essoufflaient sur toutes les routes, criant partout la délivrance inattendue aux gens
désemparés, rôdant à l'aventure, la face décharnée et les yeux effarés. Et les vivres!
par la Manche, par la mer d'Islande, par l'Atlantique, le blé, le pain, la viande
accouraient à notre aide. Tous les vaisseaux du monde semblaient alors se diriger
vers Londres. Mais de tout cela je n'ai gardé le moindre souvenir. J'errais par la
ville — en proie à un accès de démence et, revenant à la raison, je me trouvai
chez des braves gens qui m'avaient recueilli, alors que, depuis trois jours, je vaga-
bondais, pleurant de rage, à travers les rues de Saint John's Wood. Ils me racontèrent
par la suite que je chantais une sorte de complainte, des phrases incohérentes,
telles que : " Le dernier homme vivant ! Hurrah ! Le dernier homme en vie. „
Préoccupés comme ils devaient l'être de leurs propres affaires, ces gens, dont je
ne saurais même donner ici le nom, malgré mon vif désir de leur exprimer ma
reconnaissance, ces gens s'encombrèrent néanmoins de moi, me donnèrent asile et
me protégèrent contre ma propre fureur. Apparemment, j'avais dû, pendant ce laps
de temps, leur conter des bribes de mon histoire.
Quand mon égarement eut cessé, ils m'annoncèrent, avec beaucoup de ména-
gements, ce qu'ils avaient appris du sort de Leatherhead. Deux jours après mon
emprisonnement, la ville, avec tous ses habitants, avait été détruite par un Marsien,
qui l'avait saccagée de fond en comble, semblait-il, sans aucune provocation, comme
un gamin bouleverserait une fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de
sa force.
220
Toute la ville semblait me fegfardef avec
des yeux de spectre. Les fenêtres des maisons
blanches étaient des orbites vides dans des
crânes, et mon imagination m'entourait de
mille ennemis silencieux.
(CHAPITRE XXV)
Je me trouvais sans famille et sans foyer, et ils furent très bons pour moi.
J'étais seul et triste et ils me supportèrent avec indulgence. Je passai avec eux les
quatre jours qui suivirent ma guérison. Pendant tout ce temps, je sentis un désir
inexplicable et de plus en plus vif de revoir, une fois encore, ce qui restait de
ma petite existence passée, qui avait paru si brillante et si heureuse. C'était un
désir sans espoir, un besoin de me repaître de ma misère. Ils firent tout ce qu'ils
purent pour me dissuader et me distraire de cette pensée morbide. Mais bientôt
je ne pus résister plus longtemps à cette impulsion; leur promettant de revenir
fidèlement, et, je l'avoue, me séparant de ces amis de quatre jours avec des larmes
dans les yeux, je m'aventurai derechef par les rues qui récemment avaient été si
sombres, si insolites, si vides.
Déjà, elles étaient emplies de gens qui revenaient ; à certains endroits même,
des boutiques étaient ouvertes et j'aperçus une fontaine wallace où coulait un filet d'eau.
Je me souviens combien ironiquement brillant le jour semblait, au moment où
j'entreprenais ce mélancolique pèlerinage à la petite maison de Woking, combien
étaient affairées les rues, et vivante l'animation qui m'entourait.
• Partout les gens, innombrables, étaient dehors, empressés à mille occupations,
et l'on ne pouvait croire qu'une grande partie de la population avait été massacrée.
Mais je remarquai alors combien les faces des gens que je rencontrais étaient
jaunes, combien longs et hérissés les cheveux des hommes, combien grands et
brillants leurs yeux, tandis que la plupart étaient encore revêtus de leurs habits
en haillons. Sur les figures, on ne voyait que deux expressions : une joie et une
énergie exultante, ou une farouche résolution. A part l'expression des visages,
Londres semblait une ville de mendiants et de chemineaux. En grande confusion,
on distribuait partout le pain qu'on nous avait envoyé de France. Les rares chevaux
qu'on rencontrait avaient les côtes horriblement apparentes. Des agents, spécialement
engagés, l'air hagard, un insigne blanc au bras, se tenaient au coin des rues. Je
ne vis pas grand'chose des méfaits des Marsiens avant d'arriver à Wellington
Street, où l'Herbe Rouge grimpait par-dessus les piles et les arches du pont de
Waterloo.
Au coin du pont, je rencontrai un des contrastes baroques, habituels en ces
occasions. Un grand papier, fixé à une tige, s'étalait contre un fourré d'Herbe
Rouge. C'était une affiche du premier journal qui ait repris sa publication ; j'en
payai un exemplaire avec un shilling tout noirci, que je retrouvai dans une poche.
La plus grande partie du journal était en blanc, mais le compositeur s'était amusé
à remplir la dernière page avec une collection d'annonces fantaisistes. Le reste était
une suite d'impressions et d'émotions personnelles rédigées à la hâte ; le service
des nouvelles n'était pas encore réorganisé. Je n'appris rien de nouveau, sinon qu'en
une seule semaine l'examen des mécanismes marsiens avait donné des résultats
surprenants. Parmi d'autres choses, on affirmait — ce que je ne pus croire encore —
qu'on avait découvert le secret de voler „. A la gare de Waterloo, je trouvai
223
des trains qui ramenaient gratis les gens chez eux. Le premier flot s^étant déjà
écoulé, il n'y avait heureusement que peu de voyageurs dans le train et je ne me
sentais guère disposé à soutenir une conversation occasionnelle. Je m'installai seul
dans un compartiment, et, les bras croisés, je contemplai, par la portière ouverte
le lamentable spectacle de toute cette dévastation ensoleillée. Au sortir de la gare,
le train cahota sur une voie temporaire. De chaque côté les maisons n'étaient que
des ruines noircies. A l'embranchement de Clapham, Londres apparut tout barbouillé
par la poussière de la Fumée Noire, malgré les deux derniers jours d'orages et de
pluies. Là aussi, une partie de la voie avait été détruite, et des centaines d'ouvriers
— commis sans emploi et gens de magasins — travaillaient à côté des terrassiers ordi-
naires, et nous fûmes encore cahotés sur une voie provisoire,/ U hâtivement établie.
Tout au long de la ligne, l'aspect de la contrée était désolé et bouleversé.
Wimbledon avait particulièrement souffert ; Walton, grâce à ses bois de sapins qui
n'avaient pas été incendiés, parut être la localité la moins endommagée. La Wandie,
la Mole, tous les cours d'eaux n'étaient que des masses enchevêtrées d'Herbe
Rouge. Les forêts de pins du Surrey étaient des endroits trop secs pour que ces
végétations les envahissent. Après la gare de Wimbledon, on voyait des fenêtres
du train, dans des pépinières, les masses de terres remuées par la chute du sixième
cylindre. Un certain nombre de gens se promenaient là, et des troupes du génie
224
travaillaient alentour. Un pavillon anglais flottait
joyeusement à la brise du matin. Les pépinières
étaient partout envahies par les végétations
écarlates, une immense étendue aux teintes livides,
coupée d^ombres pourpres et très pénibles à Fœil.
Le regard, avec un infini soulagement, se portait
des grès roussâtres et des rouges lugubres du
premier plan, vers la douceur verte et bleue des
collines de Fest.
A Woking, la ligne était encore en répara- . - --^z - -
tion. Je dus descendre à Byfleet et prendre la route de- MayHjry, en passant par
Fendroit où Fartilleur et moi avions causé aux hussards, et par la lande où un Marsien
m'était apparu pendant Forage. Là, poussé par la curiosité, je fis un détour pour
chercher, dans un fouillis d'Herbe Rouge le dogcart renversé et brisé, et les os
blanchis du cheval, épars et rongés. Je demeurai là, un instant, à examiner ces vestiges.
Puis, je repris mon chemin à travers le bois de sapins, en certains endroits
enfoncé jusqu'au cou dans FHerbe Rouge ; le cadavre de Fhôtelier du Chien-Tigré
n'était plus à la place où je l'avais vu, et je pensai qu'il avait déjà dû être enterré;
je revins ainsi chez moi en passant par Collège Arms. Un homme, debout contre
la porte ouverte d'un cottage, me salua par mon nom, quand je passai devant lui.
Avec un éclair d'espoir, qui se dissipa immédiatement, je regardai ma maison.
La porte avait été forcée ; elle ne tenait plus fermée, et, au moment où j'approchai,
elle s'ouvrit lentement.
Elle se referma soudain en claquant. Les rideaux de mon cabinet flottaient au
courant d'air de la fenêtre ouverte, la fenêtre de laquelle Fartilleur et moi nous
avions guetté l'aurore. Depuis lors, personne ne l'avait fermée. Les bouquets d'arbustes
écrasés étaient encore tels que je les avais laissés quatre semaines auparavant. Je
trébuchai dans le vestibule et la maison sonna le vide. L'escalier était taché et
sale à l'endroit où, trempé jusqu'aux os par l'orage, je m'étais laissé tomber, la
nuit de la catastrophe. En montant, je trouvai les traces boueuses de nos pas.
Je les suivis jusqu'à mon cabinet ; là, sous la sélénite qui me servait de
presse-papier, étaient encore les feuilles du manuscrit que j'avais laissé interrompu,
l'après-midi où le cylindre s'ouvrit. Je parcourus ma dissertation inachevée. C'était
un article sur ** le Développement des Idées Morales et les Progrès de la Civili-
sation „. La dernière phrase commençait prophétiquement ainsi : Nous pouvons
espérer que dans deux cents ans... Brusquement, mon travail en restait là ; je me
rappelai l'incapacité où je m'étais trouvé de fixer mon esprit, ce matin d'il y avait
à peine un mois, et avec quel plaisir je m'étais interrompu pour aller recevoir la
** Daily Chronicle „ des mains du petit porteur de journaux. Je me souvins que
j'étais allé au-devant de lui jusqu'à la grille du jardin, et que j'avais écouté avec
une surprise incrédule son étrange histoire des ** hommes tombés de Mars „.
225
Je redescendis dans la salle à manger, fy retrouvai, tels que Tartilleur et moi
les avions laissés, le gigot et le pain, en fort mauvais état, et une bouteille de
bière renversée. Mon foyer était désolé. Je compris combien était fou le faible espoir
que j'avais si longtemps caressé. Alors, quelque chose d'étrange se produisit.
— C'est inutile, disait une voix; la maison est vide — depuis plus de dix
jours sans doute. Ne restez pas là à vous torturer. Vous seule avez échappé.
J'étais frappé de stupeur. Avais-je pensé tout haut ? Je me retournai. Derrière
moi, la porte-fenêtre était restée ouverte et, m'approchant, je regardai au dehors.
Là, stupéfaits et effrayés, autant que je l'étais moi-même, je vis mon cousin et
ma femme — ma femme livide et les yeux sans larmes. Elle poussa un cri étouffé.
— Je suis venue, dit-elle... Je savais... Je savais bien...
Elle porta la main à sa gorge et chancela. Je fis un pas en avant et la
reçus dans mes bras.
. . ♦ je pus voir Vintéticuv de la redoute ; c'était
un vaste espace où gisaient, en désordre, des
mécanismes gigfantesques, des monceaux énor-
mes de matériaux et des abris d'une étrange
sorte. Puis, épars çà et là, quelques-uns dans
leurs Machines de Guerre renversées ou dans
les Machines à Mains, rigides maintenant, et
une douzaine d'autres silencieux, roides et
alignés, étaient les Mar siens — morts „ . . .
(CHAPITRE XXV)
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XXVII
En terminant mon récit, je {Sregrette de n'avoir pu contribuer
qu'en une si faible mesure à jeter quelque clarté sur maintes questions
controversées et qu'on discute encore. Sous un certain rapport, j'encourrai certai-
nement des critiques, mais mon domaine particulier est la. philosophie spéculative,
et mes connaissances en physiologie comparée se bornent à un ou deux manuels.
Cependant, il me semble que les hypothèses de Carter, pour expliquer la mort rapide
des Marsiens, sont si probables qu'on peut les considérer comme une conclusion
démontrée, et je me suis rangé à cette opinion, dans le cours de mon récit.
Quoi qu'il en soit, on ne retrouva, dans les cadavres marsiens qui furent
examinés après la guerre, aucun bacille autre que ceux connus déjà comme appar-
tenant à des espèces terrestres. Le fait qu'ils n'enterraient pas leurs morts, et les
massacres qu'ils perpétrèrent avec tant d'indifférence, prouvent qu'ils ignoraient entiè-
rement les dangers de la putréfaction. Mais, si concluant que cela soit, ce n'est en
aucune façon un argument irréfutable et catégorique.
La composition de la Fumée Noire, que les Marsiens employèrent avec des
effets si meurtriers, est encore inconnue, et le générateur du Rayon Ardent demeure
un mystère. Les terribles catastrophes, qui se produisirent pendant des recherches
229
aux laboratoires d^Ealîng et de South Kensington, ont découragé les chimistes, qiii
n'osent se livrer à de plus amples investigations. L'analyse spectrale de la Pous-
sière Noire indique, sans possibilité d'erreur, la présence d'un élément inconnu,
qui forme, dans le vert du spectre, un groupe brillant de trois lignes; il se peut
que cet élément se combine avec l'argone, pour former un composé qui aurait un
effet immédiat et mortel sur quelque partie constitutive du sang. Mais des spécu-
lations aussi peu prouvées n'intéressent guère l'ordinaire lecteur, auquel s'adresse
ce récit. On n'avait naturellement pas pu examiner l'écume brunâtre qui descendit
la Tamise après la destruction de Shepperton, et on n'aura plus l'occasion de le faire.
J'ai déjà donné les résultats de l'examen anatomique des Marsiens, autant qu'un
tel examen était possible sur les restes laissés par les chiens errants. Tout le
monde a pu voir le magnifique spécimen, presque complet, qui est conservé dans
l'alcool au Muséum d'Histoire Naturelle, ou les innombrables dessins et reproductions
qui en furent faits; mais, en dehors de cela, l'intérêt qu'offrent leur physiologie et
leur structure demeure purement scientifique.
Une question, d'un intérêt plus grave et plus universel, est la possibilité d'une
nouvelle attaque des Marsiens. Je suis d'avis que l'on n'a pas accordé suffisamment
d'attention à cet aspect du problème. A présent, la planète Mars est en conjonction,
mais pour moi, à chaque retour de son opposition, je m'attends à une nouvelle
230
... les formidables engins, d'une puissance et
d'une complexité si grandes et si surprenantes,
si peu terrestres par leurs formes tortueuses et
bizarres, montaient, sinistres, étranges et
vagues, hors des ténèbres, vers la lumière.
(CHAPITRE XXV)
•îà'ï gsft; :
tentative. En tous les cas, nous devrons être prêts. II me semble qu'il serait possible
de déterminer exactement la position du canon avec lequel ils nous envoient leurs
projectiles, d'établir une surveillance continuelle de cette partie de la planète et
d'être avertis de leur prochaine invasion.
On pourrait alors détruire le cylindre, avec de la dynamite ou d'autres explosifs,
avant qu'il ne soit suffisamment refroidi pour permettre aux Marsiens d'en sortir;
ou bien, on pourrait les massacrer à coups de canon, dès que le couvercle serait
dévissé. Il me paraît que, par l'échec de leur première surprise, ils ont perdu un
avantage énorme, et peut-être aussi voient-ils la chose sous ce même jour.
Lessing a donné d'excellentes raisons de supposer que les Marsiens ont effec-
tivement réussi à faire une descente sur la planète Vénus. Il y a sept mois, Vénus
et Mars étaient sur une même ligne avec le soleil, c'est-à-dire que, pour un
observateur placé sur la planète Vénus, Mars se trouvait en opposition. Peu après,
une trace particulièrement sinueuse et lumineuse apparut sur l'hémisphère obscur de
Vénus, et, presque simultanément, une trace faible et sombre, d'une similaire sinuosité,
fut découverte sur une photographie du disque marsien. Il faut voir les dessins
qu'on a faits de ces signes, pour apprécier pleinement leurs caractères remarqua-
blement identiques.
En tous les cas, que nous attendions ou non une nouvelle invasion, ces
événements nous obligent à modifier grandement nos vues sur l'avenir des destinées
humaines. Nous avons appris, maintenant, à ne plus considérer notre planète comme
une demeure sûre et inviolable pour l'Homme : jamais nous ne serons en mesure
de prévoir quels biens ou quels maux invisibles peuvent nous venir tout à coup
de l'espace. Il est possible que, dans le plan général de l'univers, cette invasion
ne soit pas pour l'homme sans utilité finale ; elle nous a enlevé cette sereine
confiance en l'avenir, qui est la plus féconde source de décadence; elle a fait à
la science humaine des dons inestimables, et contribué dans une large mesure à
avancer la conception du bien-être pour tous, dans l'humanité. Il se peut qu'à
travers l'immensité de l'espace les Marsiens aient suivi le destin de leurs pionniers,
et que, profitant de la leçon, ils aient trouvé dans la planète Vénus une colonie
plus sûre. Quoi qu'il en soit, pendant bien des années encore, on continuera de
surveiller sans relâche le disque de Mars, et ces traits enflammés du ciel, les
étoiles filantes, en tombant, apporteront à tous les hommes une inéluctable appréhension.
Il serait difficile d'exagérer le merveilleux développement de la pensée humaine,
qui fut le résultat de ces événements. Avant la chute du premier cylindre, il régnait
une conviction générale qu'à travers les abîmes de l'espace aucune vie n'existait,
sauf à la chétive surface de notre minuscule sphère. Maintenant, nous voyons plus
loin. Si les Marsiens ont pu atteindre Vénus, rien n'empêche de supposer que la chose
soit possible aussi pour les hommes. Quand le lent refroidissement du soleil aura rendu
cette terre inhabitable, comme cela arrivera, il se peut que la vie, qui a commencé
ici-bas, aille se continuer sur la planète sœur. Aurons-nous à la conquérir?
233
Obscure et prodigieuse est la vision que j^évoque de la vie, s'étendant lentement,
de cette petite serre chaude du système solaire, à travers Fimmensité vide de l'espace
sidéral. Mais c'est un rêve lointain. II se peut aussi, d'ailleurs, que la destruction
des Marsiens ne soit qu'un court répit. Peut-être est-ce à eux et nullement à nous
que l'avenir est destiné.
II me faut avouer que la détresse et les dangers de ces mome^§?^
ont laisse, dans mon esprit, une constante impression de doute et d'insécurité. J'écris,
dans mon bureau, à la clarté de la lampe, et soudain, je revois la vallée, qui s'étend
sous mes fenêtres, incendiée et dévastée ; je sens la maison autour de moi vide
et désolée. Je me promène sur la route de Byfleet, et je croise toutes sortes de
véhicules, une voiture de boucher, un landau de gens en visite, un ouvrier à
bicyclette, des enfants s'en allant à l'école, et soudain, tout cela devient vague et
irréel, et je crois encore fuir avec l'artilleur, à travers le silence menaçant et l'air
brûlant. La nuit, je revois la Poussière Noire obcurcissant les rues silencieuses, et,
sous ce linceul, des cadavres grimaçants ; ils se dressent devant moi, en haillons
et à demi dévorés par les chiens ; ils m'invectivent et deviennent peu à peu furieux,
plus pâles et plus affreux, et se transforment enfin en affolantes contorsions d'huma-
nité. Puis je m'éveille, glacé et bouleversé, dans les ténèbres de la nuit.
Je vais à Londres ; je me mêle aux foules affairées de Fleet Street et du
Strand, et ces gens semblent être les fantômes du passé, hantant les rues que j'ai
vues silencieuses et désolées, allant et venant, ombres dans une ville morte, caricatures
de vie dans un corps pétrifié. II me semble étrange, aussi, de grimper, ce que je
fis la veille du jour où j'écrivis ce dernier chapitre, au sommet de Primrose Hill,
pour voir l'immense province de maisons, vagues et bleuâtres, à travers un voile
de fumée et de brume, disparaissant au loin dans le ciel bas et sombre, de voir
234
..f.en «ne seule semaine Texamen des méca-
nismes mafsîens avait donné des résultats
surprenants.
(CHAPITRE XXVI)
les gens se promener dans les allées bordées de fleurs, au flanc de la colline,
d'observer les curieux venant voir la machine marsienne, qu'on a laissée là encore,
d'entendre le tapage des enfants qui jouent, et de me rappeler que je vis tout cela
ensoleillé et clair, triste et silencieux, à l'aube de ce dernier grand jour.,.
Et le plus étrange de tout, encore, est de penser, tandis que j'ai dans la
mienne sa main mignonne, que ma femme m'a compté, et que je l'ai comptée, elle
aussi, parmi les morts.
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE PREMIER
L'ARRIVÉE DES MARSIENS
Pages
CHAPITRE 1. — A la veille de la guerre 7
Id. IL — Le Météore 15
Id. IIL — Sur la lande ......... 21
Id. IV. — Le cylindre se dévisse . ' . . . . . ♦ 26
Id. V. — Le Rayon Ardent 31
Id. VI. — Le Rayon Ardent sur la route de Chobham. . ~ . 37
Id. VII. — Comment je rentrai chez moi ...... 40
Id. VIIL — Vendredi soir ......... 46
Id. IX. — La lutte commence ........ 51
Id. X. — En pleine mêlée ........ 58
Id. XL — A la fenêtre ......... 65
Id. XII. — Ce que je vis de la destruction de Weybridge et de
Shepperton ......... 71
Id. XIÏI. — Par quel hasard je rencontrai le vicaire. ... 85
Id. XÏV. — A Londres 91
Id. XV. — Les événements dans le Surrey . . ... . 104
Id. XVL — La Panique . 114
Id. XVn. — Le Fulgurant 127
LIVRE DEUXIÈME
LA TERRE AU POUVOIR DES MARSIENS
Pages
CHAPITRE XVIIL —
Sous le talon ......
141
Id.
XIX. —
Dans la maison en ruines
150
Id.
XX. —
Les jours d'emprisonnement
162
Id.
XXL —
La mort du vicaire . . . . .
170
Id.
XXII. —
Le silence. ......
174
Id.
XXIÎI. —
L'ouvrage de quinze jours
179
Id.
XXIV. —
L'homme de Putney Hill.
185
Id.
XXV. —
Londres mort . . . .
208
Id.
XXVI. —
Le désastre ......
219
Id.
XXVII. —
Epilogue .......
229
ILLUSTRATIONS HORS TEXTE
Pages
Livre Premier. — L^arrîvée des Marsicns . . . . ♦ 5
CHAPITRE L
Le spectroscope indiqua une masse de gaz enflammés U
CHAPITRE IL
Le Météore ........... J7
CHAPITRE IIL
La Chose. ........... 23
CHAPITRE IV.
Le cylindre ouvert .......... 29
CHAPITRE V.
Le Rayon Ardent .......... 35
Le Rayon Ardent sur la lande ....... 4J
CHAPITRE VI.
Le Rayon Ardent sur la route de Chobham ..... 47
CHAPITRE VIII.
Tout au long de la nuit, les Marsiens... ..... 53
CHAPITRE X.
Visions terrifiantes .......... 63
CHAPITRE XL
Ce bouclier se dressa sur trois pieds... ...... 73
CHAPITRE XII.
Touché! ............ 83
Le combat dans la rivière . ♦ . . . . . . 93
CHAPITRE XV.
La Fumée Noire . . .-. . . . . . . UJ
CHAPITRE XVII.
Le ** Fulgurant ........... 125
La Machine Volante. ......... J3J
Livre Deuxième. — La terre au pouvoir des Marsiens . . . 139
CHAPITRE XVIII
Le cinquième cylindre . . . . . . . . , J43
CHAPITRE XIX
Le camp des Marsiens . . . . ♦ . . » . 153
La Machine à Mains . , . . . . . . . 159
CHAPITRE XX
En observation. 165
CHAPITRE XXI
La mort du vicaire .......... 175
CHAPITRE XXII
L'Herbe Rouge. . . . . . . . . . . 181
CHAPITRE XXIII
L'Inondation . . . . . . . . . . . 187
CHAPITRE XXIV
Les égouts ... . 193
Scènes dans Regent Street et Piccadilly . . ♦ . ♦ . 199
CHAPITRE XXV
Londres mort ........... 205
Les restes d'une Machine à Mains. . . . . . .' 215
Hallucination . , . . ♦ . . ♦ . . . 221
La redoute des Marsiens ......... 227
Les Géants morts .......... 231
CHAPITRE XXVI
Après le désastre .......... 235
I
ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE
Pages
CHAPITRE L
Dans robscrvatoîrc, (Entête) ........ 7
Le projectile. (Finale) ......... 14
CHAPITRE II.
A mon bureau. (Entête) . . . . . . , . . 15
Le vendeur de journaux. (Finale) . . . . , . . 20
CHAPITRE ÏIL
Sur la lande. (Entête) ......... 21
Des gamins s^amusaient à jeter des pierres... (Finale) ... 25
CHAPITRE IV.
Première panique. (Entête) ........ 26
Le garçon boutiquier. (Finale). . . . . . . . 28
CHAPITRE V.
Le Rayon Ardent. (Entête) ........ 3J
La députation ........... 32
Premières victimes. (Finale) ........ 34
CHAPITRE VL
Le Miroir tournant. (Entête) . . . . . . . . 37
Inconscience ........... 38
La Fuite. (Finale) . . . 39
CHAPITRE VIL
Visions. (Entête) .......... 40
Dernier dîner. (Finale) ......... 45
CHAPITRE Vin.
Le travail des Marsiens. (Entête) ....... 46
La chute du second cylindre. (Finale) ...... 50
CHAPITRE IX.
La lutte commence. (Entête) ........ 51
Le dogcart ........... 57
CHAPITRE X.
En pleine mêlée. (Entête). ........ 58
Mon retour ........... 62
CHAPITRE XL
Le train en flammes. (Entête). ....... 65
Le récit de Fartilleur . . . . . . . . . 68
Exploit de Marsien. (Finale) ......... 70
CHAPITRE XII.
Touché! (Entête) .......... 71
Trente mètres de haut, trois jambes, mon lieutenant. ... 75
Un vieux bonhomme ridé, avec une immense malle... ... 76
... s^avançaient avec une porte de cabane... ..... 77
... emportant les débris de leur camarade. (Finale). ... 82
CHAPITRE XIII.
Le vicaire. (Entête) .......... 85
Je me remis à pagayer... ........ 86
Nous ferons mieux de suivre ce sentier. (Finale) .... 90
CHAPITRE XIV.
A Londres. (Entête) 91
... détruit la gare de Woking . . . . . . . . 95
Des trucs portant d'immenses canons... . . . . ♦ . 97
Les dernières nouvelles ......... 98
Un homme en habit de travail... . . . . . . . 99
Toutes les cloches d'église... ♦ . . . . . . . lOJ
Que diable arrive-t-il? . . . . . . . . . 102
La propriétaire, négligemment enveloppée... (Finale) . . . J03
CHAPITRE XV.
La Fumée Noire. (Entête) . . . . . . . . J04
Ils firent feu à cent mètres... . . . . . . . . 105
Ces projectiles se brisaient en touchant le sol . . . ♦ J08
L'homme qui échappa à la suffocation . . . .109
Suffocant et se tordant sur le sol. (Finale) . . , . . 113
CHAPITRE XVI.
La panique. (Entête) . . . . . . . . . 114
Elle fit feu à six mètres... . . . . . . . . 116
Un homme en habit de soirée... . . . . . . . IIS
Eternité! Eternité! . . . 120
Un homme barbu à face d'oiseau de proie... . . . . 122
Les deux femmes blotties sur le siège.... . . . . . Î23
L'avare écrasé. (Finale) . . . . . . . . . 124
CHAPITRE XVIL
Le ** Fulgurant (Entête) 127
Quelque plume monstrueuse avait laissé tomber... . . . . J28
... détruisirent les voies du chemin de fer . . . . . 129
Une multitude de barques de pêche... . . . . . . J30
Des paquebots vomissaient des nuages.... . . . . . J34
Le ** Fulgurant „ venait à toute vapeur. . . . , , 135
Le capitaine tendit le bras... (Finale) . . . . . . J37
CHAPITRE XVIII.
Là s^élevait une maison blanche... (Entête) . . . . . 141
Le Marsien les ramassa un par un... . . . . , . 146
Le plafond s^abattit sur nous.... . . . . . . . 147
Je Fentendis venir en rampant. (Finale) . . . . . . 149
CHAPITRE XIX.
La Machine à Mains. (Entête). . . . . . . . 150
Le Marsien ........... 152
Ils prenaient le sang frais d'autres créatures... . . . . , 155
Ces êtres étaient bipèdes... . . . . . . . . 156
... devaient ignorer les émotions tumultueuses... . . . . 157
Composée de disques dans une gaîne... . . . . . . 159
Quand je revins à mon poste... (Finale). . . . , . 159
CHAPITRE XX.
C'était un objet ayant la forme... (Entête) . . . . . 162
Mais c'était une de ces faibles créatures... . . , . . 163
C'était un homme d'âge moyen... . . . . . . .168
Les hommes comestibles. (Finale) . . . . . . . 169
CHAPITRE XXI.
La mort du vicaire. (Entête) ........ 170
CHAPITRE XXII.
Le silence. (Entête) .......... 174
L'Herbe Rouge. (Finale) . . . . . . . . . 178
CHAPITRE XXÏII.
L'ouvrage de quinze jours. (Entête). . . . . . . 179
... en m'aidant des villas en ruines... . . . . ♦ . 183
L'Herbe Rouge. (Finale) . 184
CHAPITRE XXIV.
Ce souvenir... me hanta. (Entête) . . . . . . . 1 85
L'homme rat . . . . . . . ♦ ♦ ♦ • 198
II revint avec d'excellents cigares... . , 203
Je trouvai ces jeux extrêmement intéressants
pétais encore sur le toit. (Finale) .
CHAPITRE XXV.
Londres mort. (Entête) . .
... le rendaient presque impraticable .
L'abandon et le silence... ....
Une odeur de sinistre augure...
Un second Marsien, debout et silencieux...
La mort des Marsiens. (Finale)
CHAPITRE XXVI.
Le désastre. (Entête). ....
... me protégèrent contre ma propre fureur...
L'examen des mécanismes marsiens...
Je regardai ma maison ....
Je suis venue... dit-elle... (Finale)
CHAPITRE XXVII.
Après le désastre. (Entête)
L'examen anatomique des Marsiens...
... la machine marsienne qu'on avait laissée là
Fin ........
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Cet ottvragfe^ gravé et imprimé dans les
Établissements L. VANDAMME & Co,
à Jette lez-BruxelIes, fat achevé le
ÏO Mai mil neuf cent six ® ® « « «